Mozarabe (de l’arabe musta’rib, , qui signifie « arabisé ») est le nom donné dans le monde latin aux chrétiens vivant sur le territoire d'Al-Andalus.
En Al Andalus, il a probablement désigné l'ensemble des populations arabisées n'ayant pas de filiation arabe : l'ensemble des chrétiens, mais aussi des juifs ou des berbères islamisés et arabisés.
Signification du terme Sens originel Le terme dérive de l'arabe al-musta’rib, décrit par le lexicographe irakien al-Azharī du comme . Aucun texte andalou le mentionnant ne nous est parvenu. En Al-Andalus, il est probable que ce terme ait été utilisé de façon large, pour désigner les individus parlant arabe mais n'ayant pas de filiation arabe : l'ensemble des chrétiens, mais aussi des juifs ou des berbères islamisés et arabisés.
Historiographie chrétienne Hors d'Al-Andalus, dans les territoires sous domination chrétienne, le terme est utilisé spécifiquement pour désigner les chrétiens mozarabes, c'est-à-dire les chrétiens de langue arabe vivant en territoire d'Islam. Il s'agit de qui aboutit au binôme christianisme/arabisation qui perdure jusqu'à aujourd'hui.
Statut des chrétiens mozarabes L'historien Cyrille Aillet précise que le terme « mozarabe » est principalement utilisé par les chrétiens eux-mêmes et s'appliquait à l'origine également aux populations chrétiennes de langue arabe vivant en Afrique du Nord. En Al-Andalus, ces populations sont rarement évoquées en tant que groupe distinct dans les sources arabes de l'époque ; elles y apparaissent plutôt sous les vocables de naṣāra (nazaréen ou chrétien) ou de ‘ajam (étranger, non-arabe), ce dernier terme étant parfois employé, selon Aillet, .
Au , dans les premières décennies suivant l'installation du pouvoir musulman dans la péninsule ibérique, les chrétiens — qui composent alors la majorité démographique du pays — deviennent une minorité religieuse légalement reconnue. Les juifs bénéficient d'un cadre similaire en tant que minorité protégée, intégrée au fonctionnement socio-économique de la société.
L'émergence d'une identité spécifiquement « mozarabe » s'affirme au , une période marquée par une arabisation et une islamisation profondes de la société. Cyrille Aillet explique que cette époque, troublée par des guerres civiles (la fitna)Cyrille Aillet, « L’ère du soupçon : l’identification de la frontière ethnique et religieuse dans les récits de la fitna andalouse (iiie/ive-ixe/xe siècles) », Revue des mondes musulmans et de la méditerranée, no 127, janvier 2010) impliquant notamment les muladis (convertis à l'Islam), voit le déclin des communautés chrétiennes de langue latine au profit de chrétiens de langue arabeCyrille Aillet, Les Mozarabes : Christianisme, islamisation et arabisation en péninsule ibérique, Casa de Velázquez, 2010, 418 p.. Ce sont ces derniers qui sont qualifiés de « mozarabes » lorsqu'ils migrent ou entrent en contact avec les royaumes chrétiens du Nord. Le recul du christianisme s'accentue : l'Église mozarabe se concentre principalement en Bétique, et les sources textuelles ou archéologiques ne mentionnent aucune présence chrétienne structurée à Tolède entre 893 et 1067.
Au , les mozarabes sont devenus minoritaires tant sur le plan démographique que religieux. Ils vivent sous le statut de dhimmi, qui leur confère une protection légale et la liberté de culte en tant que Gens du Livre, en échange du versement d'impositions spécifiques, notamment la djizya. Si les traités de jurisprudence islamique (notamment malékites) préconisent d'imposer des restrictions et des marques de subordination aux dhimmis, les historiens soulignent que la loi était appliquée avec une grande variabilité selon les régions (villes ou campagnes), les époques et le statut social des individus (proximité du pouvoir, esclaves, femmes).
Ce processus d'exclusion et de précarisation s'intensifie au . Les historiens Bernard Lewis, Shlemo Dov Goitein et Norman Stillman s'accordent à dire que le statut de dhimmi, bien qu'assorti d'une protection légale et d'une tolérance de leur culture et de leur culte, plaçait les minorités dans une situation d'infériorité manifeste. Celle-ci s'est dégradée au fur et à mesure de l'effondrement démographique des chrétiens et de l'augmentation de la pression militaire des États chrétiens du Nord sur les royaumes de taïfas.
L'arrivée au pouvoir de la dynastie berbère des Almoravides à la fin du marque un tournant radical. Face aux avancées de la Reconquista (notamment la prise de Tolède en 1085), le pouvoir musulman se raidit et la tolérance relative dont bénéficiaient les dhimmis s'effondre. Le climat de suspicion s'aggrave lorsque des communautés chrétiennes locales soutiennent activement les incursions des armées chrétiennes, comme le raid d'Alphonse Ier le Batailleur en Andalousie en 1125-1126Cyrille Aillet, *Les Mozarabes*, 2010..
En représailles, le souverain almoravide Ali Ben Youssef ordonne en 1126 la déportation massive d'une grande partie des Mozarabes d'Andalousie (notamment ceux des régions de Grenade, Cordoue et Malaga) vers le Maroc, principalement à Meknès et SaléVincent Lagardère, *Les Almoravides jusqu'au règne de Yusuf b. Tasfin (1039-1106)*, L'Harmattan, 1989.. Parallèlement, d'importantes vagues d'exil volontaire poussent les chrétiens restants à fuir vers les royaumes du Nord (León, Castille, Aragon), y apportant leur culture arabisée et leurs traditions architecturales.
Sous les Almohades au , la politique religieuse devient intransigeante : le statut de dhimmi est théoriquement aboli, n'induisant plus que le choix entre la conversion à l'islam ou l'exilÉvariste Lévi-Provençal, *Histoire de l'Espagne musulmane*, Maisonneuve et Larose, 1999.. Au milieu du , la chrétienté mozarabe a pratiquement disparu en tant que communauté vivante au sein d'Al-Andalus. Le terme ne survit plus dès lors que pour désigner les chrétiens d'origine andalouse installés dans les territoires reconquis par le Nord, où ils préservent une identité liturgique spécifique (le rite mozarabe) jusqu'à l'époque moderne.
Les chrétiens mozarabes vignette|San Baudelio de Berlanga. Les chrétiens mozarabes avaient été rattachés à l'archevêché de Tolède. Leur culte étant toléré, l'Église mozarabe se concentre dans la Bétique avec 9 puis 5 évêchés, et de nombreux monastères. Elle reste présente dans la marche supérieure et est déstructurée dans le Levant.
Leur liturgie, celle d'Isidore de Séville, est connue sous le nom de rite mozarabe : cette liturgie en latin reste en vigueur dans le diocèse de Tolède, avant son remplacement progressif par le rite romain au . Ce rite est aujourd'hui célébré dans la chapelle mozarabe de la cathédrale. Même si elle maintient un temps le latin comme langue liturgique, l'arabe devient rapidement la langue des lecteurs. Les clercs de Cordoue traduisent en arabe les Psaumes en 889. Il est probable que la plupart de ses membres parlaient mal ou pas du tout le latin mais arabe comme l'attestent les lexiques annotés en arabe retrouvés. L'influence de l'art islamique dans l'art religieux mozarabe est majeure, notamment s'agissant des représentations humaines, mais aussi des représentations zoomorphes et naturalistes (statues, fresques, piliers en forme de palmier, etc). Elle appelle toutefois les questions politiques soulevées par l'iconoclasme : les personnages au sommet des chapiteaux de la mosquée de Cordoue, caractéristiques du dernier agrandissement du temple par Almanzor, peuvent passer tant pour des sages musulmans que pour des saints chrétiens.
L'art mozarabe témoigna de cette époque, avec un style islamique mais des thèmes qui restèrent chrétiens. Les influences de l'art des musulmans se ressentaient particulièrement dans l'utilisation des entrelacs végétaux, taillés dans le stuc pour décorer une architecture, par exemple. Il reste aujourd'hui très peu d'édifices de pur style mozarabe, excepté quelques églises, disséminées sur le territoire espagnol, en particulier aux environs de Tolède, San Sebastián, Santa Eulalia et surtout Santa María de Melque, la plus remarquable du .
Une longue rébellion se produisit entre 852 et 886. On accusa un certain nombre de chrétiens d'avoir publiquement blasphémé contre Mahomet et l'islam : la répression fut brutale et l'émir Mohammed I (852 - 886) ne laissa d'alternative à ses sujets rebelles que la conversion à l'islam, la mort ou la fuite. À la suite de ce régime de terreur, les villes comme Burgos et Urbiena en 882, Zamora en 893, durent être repeuplées par des mozarabes venus de Tolède. L'Église mozarabe est proche des rébellions des muladis (chrétiens islamisés) suspects d'être des chrétiens occultes et qui tentent de faire sécession de 899 à 928 sous le commandement d'Omar Ben Hafsun..
De nombreux mozarabes, comme l'évêque Recemund, parlaient l'arabe et beaucoup adoptèrent des noms et des coutumes arabes, exerçant en retour une influence certaine sur leurs suzerains. Le phénomène allant en s'accentuant : la langue mozarabe, évoquée dès le , décline fortement au profit de l'arabe et semble disparaître d'Al-Andalus avec l'expulsion des mozarabes du cœur d'Al-Andalus en 1126.
Politiquement, de nombreux mozarabes participent activement à la Reconquista, semblent fidèles aux idéaux de l'empire romain et assument leur identitéAillet Cyrille, Les Mozarabes. Christianisme, islamisation et arabisation en péninsule ibérique ( ), Madrid, Casa de Velázquez, 2010 (Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 45), p.3. À Valence, ils collaborent avec le Cid. En 1124, ils lancent un appel depuis la Bétique au roi d'Aragon Alphonse le Batailleur. Celui-ci mène une expédition à travers le Levant, la vallée du Guadalquivir et jusqu'à Grenade (1125-1126) et de nombreux mozarabes le suivent à son retour en Aragon. En réaction, les autorités almoravides décident en 1126 l'expulsion vers le Maroc des mozarabes du centre d'Al-Andalus refusant de se convertir.
Parmi les mozarabes célèbres se trouve (mort le ), comte de Portugal et dont Abdallah ben Bologhin (roi de Grenade) explique qu'il lui a prophétisé l'expulsion des Arabes de la péninsule.
Notes et références
Annexes Bibliographie Ouvrages
Articles
Articles connexes Mozarabe (langue romane) Muladi Mudéjar, en terre chrétienne, avant et après l'année cruciale. Art mozarabe Chant mozarabe Rite mozarabe Langue mozarabe Chroniques mozarabes, se diffusant depuis le repli des Asturies Cyrille Aillet
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