Les Sept Branches de la rivière Ōta est une pièce de théâtre collective écrite par Robert Lepage et Ex Machina en 1994.
Depuis 1994, la pièce a évolué dans sa forme, notamment en passant de trois à huit heures, et a été présentée dans plus d'une dizaine de pays.. Le film Nō de Robert Lepage et André Morency, sorti en 1998, est inspiré de cette pièce-fleuve..
Résumé .
Durant sept actes, appelés boîtes par les créateurs, la pièce d'une durée de sept heures met en scène des personnages et leurs parcours vers la sérénité. Le spectateur se fait transporter entre Hiroshima et New York en passant par Amsterdam, par Osaka et par le camp de concentration de Theresienstadt. Les histoires des protagonistes se chevauchent sur une durée de cinquante-deux ans, soit entre 1945 et 1997.
Boîte 1 : Moving pictures L'histoire commence à Hiroshima, en 1945, où Luke O'Connor, soldat américain mandaté de photographier les bâtiments japonais endommagés par la guerre pour des fins statistiques, rencontre Nozomi, survivante de la bombe atomique, mais gravement brûlée. Après quelques rencontres, l'intimité entre Nozomi et Luke grandie. Luke en vient à prendre Nozomi en photo. Quelque temps après le retour de Luke aux États-Unis, Nozomi accouche de Jeffrey Yamashita. Boîte 2 : Two Jeffreys La deuxième boîte s'ouvre sur un immeuble à appartements délabré de New York. L'action se déroule en 1965. Dans l'appartement de gauche se trouve Jeffrey Yamashita, qui vient d'aménager à New York, tandis que dans l'appartement de droite habite Jeffrey O’Connor et son père Luke O'Connor. Au cours de cet acte, Ada Weber, une étudiante en voix à la Manhattan School of Music, vient aussi s'établir dans l'immeuble. C'est durant cet acte que les deux Jeffrey font connaissance, deviennent amis et découvrent qu'ils sont frères. Finalement, c'est aussi durant cet acte que Nozomi Yamashita et Luke O'Connor meurent. Boîte 3 : Les mots La troisième boîte se déroule à Osaka où une troupe de théâtre québécoise se produit pour l'Exposition universelle de 1970. L'acte débute avec Sophie Maltais, comédienne de la troupe, qui annonce sa grossesse imprévue et lourde de conséquences. Après une représentation de leur pièce, La Dame de chez Maxim de Georges Feydeau, Walter Lapointe, ambassadeur du Canada à Tokyo, et sa femme, Patricia Hébert, invitent les comédiens au restaurant, mais seule Sophie accepte l'invitation. La soirée se termine dans la discorde. Sophie, qui devait rester au Japon seulement une semaine après les représentations, décide d'accoucher à Osaka, aidée par son amie et traductrice, Hanako, fille de Nozomi. Boîte 4 : Un mariage La quatrième boîte se déroule à Amsterdam, en 1985. Elle suit l'histoire de Jeffrey O'Connor, atteint du sida, qui demande à Ada de l'épouser afin qu'il puisse devenir citoyen néerlandais et ainsi obtenir l'aide médicale à mourir. Dans une longue scène silencieuse, Jeffrey O'Connor meurt paisiblement, entouré de Jeffrey Yamashita, de Hanako, d'Ada et de Jana Čapek, une artiste tchèque rescapée des camps de concentrationLudovic Fouquet, « Les sept branches de la rivière Ota : La flamme de l'histoire », sur Jeu, 9 septembre 2019 (consulté le 12 octobre 2019). Boîte 5 : Miroirs La cinquième boîte met en scène à la fois Jana Čapek, à 11 ans, en 1943 dans le camp de concentration de Theresienstadt et Jana Čapek à Hiroshima en 1986. En effet, cet acte joue sur deux époques, car la plus âgée pratique le iaido et le zazen et fait la paix avec son passé en regardant la plus jeune grandir, et même s'épanouir, en compagnie, entre autres, de Sarah Weber, la mère d'Ada Weber. Boîte 6 : L'entrevue La sixième boîte est composée de deux interviews animées par Patricia Hébert, dorénavant journaliste à Radio-Canada. D'abord, elle interview Jana Čapek sur les raisons qui l'ont amenée dans un monastère zen, près d'Hiroshima. Ensuite, elle discute avec son ex-mari, Walter Lapointe, toujours ambassadeur du Canada à Tokyo. Les deux interviews sont dans le cadre de la commémoration du cinquantième anniversaire du bombardement d'Hiroshima. Boîte 7 : Le tonnerre La septième et dernière boîte suit le périple de Pierre Maltais, fils de Sophie Maltais, chez Hanako à Hiroshima, soit dans la même maison présente dans la première boîte. Pierre vient au Japon étudier et pratiquer la danse butō. Dans un dernier acte, très cérémonial, Pierre et Hanako se rapprochent, emportés par la peine d'Hanako de devoir vendre la maison familiale. Finalement, l'anniversaire d'Hanako est célébré en compagnie de la plupart des personnages, soit Jeffrey Yamashita, Jana Čapek, Ada Weber, Walter Lapointe, Sophie Maltais et Pierre Maltais.
Rédaction et production
Lors d'un séjour à Hiroshima en 1992, Robert Lepage est surpris par la beauté et l'harmonie des lieux, qui ne laissent pas paraître la violence du bombardement de 1945 qui contribua à mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. C'est à ce moment que naît chez lui l’idée d’une pièce qui a comme origine la rivière Ōta et son pont Aioi qui, dû à sa forme de « T » lorsqu'il est vu du ciel, est devenu la cible des Américains pour larguer la bombe atomiqueEx Machina et Robert Lepage, Brochure de Les sept branches de la rivière Ōta, 7-15 septembre 2019, ..
C'est à Québec, en , que Robert Lepage et son équipe, formée d'Éric Bernier, Normand Bissonnette, Rebecca Blankenship, Marie Brassard, Anne-Marie Cadieux, Normand Daneau, Richard Fréchette, Marie Gignac, Patrick Goyette, Ghislaine Vincent, Macha Limonchik et Gérard Bibeau, commencent la création de Les sept branches de la rivière Ōta, titre qui est inspiré d'un dialogue de Hiroshima mon amourA. Resnais (réalis.), Hiroshima mon amour, France-Japon : Argos Films, Como Films, Daiei Studios, Pathé Entertainment, Pathé Overseas, 1959., d'Alain Resnais et qui est une métaphore des personnages et de leurs parcours éclatés durant le spectacle. Les premières ébauches de la pièce, faites à partir d'improvisations de la part des comédiens de la troupe, se font dans une ancienne discothèque, le Shoeclack déchaîné, située sur la place d'Youville à QuébecDiscussion avec les artistes de Les sept branches de la rivière Ōta, Théâtre Le Diamant, Québec, 14 septembre 2019. . Ce spectacle est le premier projet d'Ex Machina, compagnie de théâtre de Robert Lepage qui allie « des comédiens, des auteurs, des scénographes, des techniciens, des chanteurs d’opéra, des marionnettistes, des infographistes, des cameramen [...], des contorsionnistes, des acrobates et des musiciens. ». Pour Ex Machina, ce mélange de disciplines est nécessaire à la création du théâtre. Les sept branches de la rivière Ōta marie d'ailleurs percussions, danse butō, multimédias et opéra.
Par le fait même, ce spectacle est le premier de Lepage et d'Ex Machina à être répété dans les locaux de la Caserne Dalhousie, lieu de production et d’échange de la compagnieLe Diamant, Le Diamant présente Les Sept branches de la Rivière Ota vidéo en ligne, 5 juin 2019.. En effet, en , la troupe s'installe dans une ancienne caserne de pompiers, située dans le Vieux-Port de Québec.. Ce lieu a pour but d'être un espace de création multifonctionnel et multilingue où les créateurs québécois peuvent accueillir des troupes et des créateurs mondiaux, et ainsi favoriser les échanges et la découverte du travail d'autrui. En 2019, Les sept branches de la rivière Ōta a été le dernier spectacle travaillé dans les murs de la Caserne Dalhousie, puisque le spectacle était présenté en ouverture de saison au théâtre Le Diamant, nouveau théâtre de Lepage et d’Ex Machina. Le , Lepage et son équipe de création déménage de la Caserne Dalhousie vers Le Diamant, nouvel espace qui demeure un incubateur artistique, mais qui devient aussi un centre de diffusionC. Bernatchez (anim.), L. Roussel (invité), Mireille assiste au déménagement d'Ex Machina [Webradio], dans Société Radio-Canada (prod.), Première heure, 5 juillet 2019.. Par un concours de circonstances, Le Diamant, qui a pignon sur la rue Saint-Jean, est situé à l'endroit où se trouvait le Shoeclack déchaîné, local où le premier travail sur Les sept branches de la rivière Ōta s'est déroulé vingt-deux ans plus tôt.
Méthode de travail: le work in progress
En terminant ses études au Conservatoire d'art dramatique de Québec, Robert Lepage rejoint le théâtre Repère. Il a ainsi travaillé avec les cycles Repère - ressource, partition, évaluation, représentation - une méthode de création d'œuvres collectives. Les pièces d'Ex Machina sont créées en grande partie avec cette méthode de travail, quelque peu modifiéeB. Salas-Murillo, De l'intermédialité à l'œuvre lepagienne, et de l'œuvre lepagienne à l'intermédial : Un parcours à double sens à propos du théâtre et du cinéma de Robert Lepage, thèse de doctorat, Université Laval, 2017, (Lire en ligne), .. Lepage et son équipe travaillent donc à partir d'idées et d'objets, dont ils explorent les capacités en improvisation. Dans le cadre de Les sept branches de la rivière Ōta, les premières improvisations se sont d'abord faites à partir du photomaton, que Lepage souhaitait intégrer dans sa production. Dans les premières présentations publiques, le photomaton avait une plus grande importance, mais sa place dans le spectacle a diminué avec les années. En 2019, il ne figure que dans un acte, où il a un rôle majeur. Cette dénaturation et cette sacralisation de l'objet en font des ready-made pour le théâtre, comme mentionne Ludovic Fouquet dans son livre Robert Lepage, l’horizon en imagesLudovic Fouquet, Robert Lepage, l’horizon en images, Québec, L'instant même, 2005, . .
Par la suite, Ex Machina présente le travail, toujours en progression, dans divers théâtres à travers le monde, tout en continuant l'exploration et l'écriture influencées, par le fait même, par les endroits visités et leur culture. C'est ainsi que la présence majeure des marionnettes dans les premières années a été amoindrie, pour finalement disparaître. Bien que les thèmes principaux de la pièce restent les mêmes, ces transformations importantes à travers les années engendrent certains changements des thématiques secondaires. Par exemple, la sexualité prenait une importance considérable durant les années 1990. En effet, dans la première boîte, la relation sexuelle était plus flagrante. De plus, une boîte racontait l'histoire de la création de la poudre à canon, initialement concoctée comme aphrodisiaque pour un empereur chinois du . Ces représentations expliquent entre autres pourquoi Jean St-Hilaire, journaliste pour Le Soleil, parle en 1996 « [d'] une histoire extrêmement ramifiée se déployant, en trame de fond, sur le continuum sexualité, érotisme, amour et spiritualité », thèmes moins présents en 2019.
Ex Machina a beaucoup allongé la version initiale au cours des diverses tournées entre 1994 et 1998. Par ailleurs, lors d'une entrevue avec La Presse en 2016 sur la manière dont le travail s'articule, Robert Lepage affirme que « plus c'est simple, plus c'est économique, plus l'écriture est forte. Au début, il y a toujours beaucoup de redites, mais on [arrive] à un point où les redondances ont été élaguées ». C'est ainsi qu'à l'église Saint-Vincent-de-Paul à Québec, le , soit deux ans après les premières ébauches de création, Lepage et son équipe sont parvenus à jouer la version originale de huit heures dans son intégralité, sans pour autant qu'elle soit la version finaleEx Machina et Robert Lepage, Brochure de Les sept branches de la rivière Ōta, 7-15 septembre, , Crédits.. De 1996 à 1998, une version modifiée qui durait sept heures a été jouée à travers le monde.
Pour la renaissance du spectacle en 2019, la pièce continue d’être modifiée soir après soir. Par contre, l'équipe arrive à un point où les modifications ne sont pas majeures : les changements sont dans les détails.
Analyse