Antoine Labelle, né le à Sainte-Rose et mort le à Québec, est un ecclésiastique et haut fonctionnaire québécois. Figure emblématique de la colonisation des Laurentides, il est parfois surnommé le « roi du Nord » ou bien, plus simplement, le « curé Labelle »dianejoly.ca.
Biographie Enfance et formation Né le dans le village de Sainte-Rose (devenu le quartier Sainte-Rose de Laval en 1965), Antoine Labelle est le seul filsSes parents auront aussi une fille en 1841, mais elle meurt à l'âge de quatre ans. . d'Angélique Maher et d'Antoine Labelle, un cordonnier. Il est un descendant direct d'Olivier Charbonneau, le premier habitant de l’île Jésus. Issu d'un milieu populaire, son enfance est notamment marquée par la rébellion des Patriotes de 1837-1838. Alors qu'il effectue ses classes primaires à Sainte-Rose, il est pris en charge par le curé Pascal Brunet, qui voit en lui un potentiel pour la prêtrise.
En 1844, à l'âge de 10 ans, le jeune Labelle intègre le séminaire de Sainte-Thérèse. Les premières années de sa vie sont mal connues, mais on sait qu'il aimait lire Auguste Nicolas et Joseph de Maistre. Il est d'ailleurs décrit comme étant un bon élève, « un esprit avide de savoir, plein d'initiative, toujours à la tête de sa classe et des sociétés littéraires, assoiffé d'histoire ». Outre les activités intellectuelles, il se passionne également pour l'agriculture, un domaine qui occupera une place importante tout au long de sa vie.
Entre 1852 et 1855, Labelle entame sa cléricature à Sainte-Thérèse. Durant sa formation, il assume également les rôles de régent ou de maître de salle, et enseigne le français et la méthode latine. En 1855 et 1856, le jeune Labelle complète sa formation cléricale au Grand séminaire de Montréal. Il est ordonné prêtre le par Monseigneur Pinsonneault, évêque de London. Alors jeune adulte, il est doté d'un physique imposant : il mesure et pèse . Il ajoute François-Xavier à son prénom, croyant que saint François-Xavier intervint pour sa naissance.
Missionnaire et colonisateur Premières cures vignette|gauche|Antoine Labelle en 1864 (photographie de William Notman)D'abord nommé vicaire à Sault-au-Récollet par l'évêque Ignace Bourget entre et , Antoine Labelle passe ensuite quelques mois à Saint-Jacques-le-Mineur, dans le comté de Laprairie. Par la suite, il devient curé à la paroisse de Saint-Antoine-Abbé (comté de Huntingdon), près de la frontière avec les États-Unis, où il exerce son ministère jusqu'en 1863. Cette expérience développe les qualités de médiation du curé Labelle, dans la mesure où la communauté est divisée non-seulement entre protestants et catholiques, mais également entre Canadiens français et Irlandais. De plus, la paroisse, nouvellement érigée canoniquement, ne possède pas encore de municipalité, ni de commission scolaire.
À la frontière américaine, le curé Labelle est également confronté à l'exode massif des Canadiens français vers les États-Unis. Dans le contexte des bouleversements socio-économiques de l'industrialisation, plusieurs voient dans les manufactures de Nouvelle-Angleterre l'occasion d'améliorer des conditions de vie difficiles. Le curé Labelle se promet alors de s'attaquer aux causes de cette émigration de masse dès qu'il en aura les moyens.
Ensuite, à partir du , il est prêtre à Saint-Bernard-de-Lacolle, toujours à la frontière américaine (près de l'État de New York). Il est alors confronté à un nouveau problème de taille : les Fenians, des nationalistes irlandais luttant contre la Couronne britannique, provoquent plusieurs escarmouches à la frontière avec les États-Unis. Face à la menace, le curé Labelle promet de défendre sa paroisse : « S'ils s'avisent jamais de venir par Lacolle, vous me verrez à la tête de la compagnie qui les repoussera ! ». À l'époque, avec son imposante carrure et sa forte voix, il acquiert la réputation d'un homme « au caractère bouillant ». Les Fenians n'atteindront finalement jamais Saint-Bernard-de-Lacolle, défaits dans le nord-ouest du pays par l'armée britannique et les troupes métisses de Louis Riel. Vers 1867, le curé Labelle exprime un épuisement, demandant à être transféré dans un diocèse américain ou dans un monastère. L'évêque Bourget le somme de rester, lui accordant la populeuse paroisse de Saint-Jérôme, dans le comté de Terrebonne.
Curé de Saint-Jérôme : la colonisation et le chemin de fer Labelle trouve de grands besoins à combler dans sa nouvelle communauté. Saint-Jérôme est alors peuplée d'une population ne comptant que « 800 à 900 âmes », malgré le fait que la communauté existait depuis déjà une trentaine d'années. Labelle y voit toutefois beaucoup de potentiel, bénéficiant d'une population moins divisée en ce qui a trait à la langue et à la religion (canadienne française et catholique) qu'à la frontière américaine et, selon son impression, animée d'un fort dynamisme. Appuyé par plusieurs notables locaux (comme Godefroy Laviolette, un ingénieur et influent industriel, ou encore Jules-Édouard Prévost, un docteur dont il se rapproche, il commence à promouvoir la colonisation du nord des Laurentides, notamment dans l'objectif de contrer l'émigration des Canadiens français vers les États-Unis. Pour ce faire, il cible notamment la jeunesse, auprès de qui il organise des rencontres afin de promouvoir ses projets de conquête agricole. Selon l'historien et sociologue Gabriel Dussault, qui a étudié le parcours et l'idéologie du curé Labelle, son engouement pour la colonisation du nord québécois est due à la fois à une vision messianique du destin de ce qu'il considère la «nation catholique française», et à la volonté, inavouée publiquement, de contrer l'influence protestante dans le nord du pays (il aurait même fantasmé se rendre jusqu'à Winnipeg). Toujours selon Dussault, ce dernier objectif semble avoir été plutôt partagé par le clergé catholique de l'époque :
« Par ailleurs, ce rêve de conquête religieuse rentre (jusqu'à un certain point, comme nous le verrons plus tard) dans les vues des autorités ecclésiastiques, qui surveillent de près les activités des protestants, trouvent particulièrement des motifs de le faire dans la région de l'Outaouais en raison du prosélytisme qui s'y exerce auprès des catholiques et, à une échelle plus large, ne voient pas sans inquiétude monter les flots d'une immigration protestante dans l'ensemble du Canada, surtout dans la perspective d'un retour à l'Union législative qui mettrait politiquement les catholiques "sous le joug des protestants". ».
À partir de , le curé Labelle effectue quelques randonnées afin de prendre le pouls de la région. Il rend notamment visite aux colons déjà installés dans les Pays-d'en-Haut, remontant la rivière du Nord et explorant la vallée de la rivière Rouge. Labelle découvre alors un vaste territoire peu exploité malgré un grand potentiel en matière de richesses naturelles. Quelques compagnies les exploitant sont toutefois déjà installées dans la vallée de l'Outaouais lorsque Labelle arrive dans la région. Ces dernières, visant avant tout à générer du profit, ne partagent pas les mêmes objectifs que le curé, à savoir peupler le territoire et mettre en place de petites communautés. Ces divergences d'objectifs donneront d'ailleurs lieu à plusieurs confrontations entre Labelle et les entrepreneurs capitalistes de la région.
À partir du début des années 1870, des expéditions plus organisées se mettent en branle, longeant la rivière Rouge vers le nord. Soutenu par nul autre qu'Ignace Bourget, l'évêque de Montréal, le curé Labelle plante alors de nombreuses croix sur sa route, représentant symboliquement les lieux de potentielles futures paroisses (Saint-Jovite, Saint-Faustin, La Conception, Nominingue, ou encore la Chute aux Iroquois, qui sera d'ailleurs ensuite renommée Labelle). Entre 1873 et 1885, celui que l'on surnomme le Roi du Nord effectue 29 voyages dans le nord laurentien, appuyé notamment par Isidore Martin, qui le guide dans les coins reculés de la région. Le curé y rencontre des colons déjà installés, partageant leur quotidien, baptisant des nouveau-nés et célébrant la messe en plein air. Il tente ensuite d'assurer la pérennité de ces communautés de colons en cherchant des ressources auprès des autorités politiques. Ces dernières ne seront pas toujours du côté du curé Labelle, à l'image de Charles-Eugène Boucher de Boucherville, Premier ministre du Québec entre 1874 et 1878, qui refuse parfois d'allouer des ressources aux projets de colonisation. vignette|Le curé Labelle en compagnie d'Arthur Buies. Toujours dans la perspective d'assurer la colonisation des Laurentides, le curé Labelle cherche rapidement à faire développer le chemin de fer dans la région afin d'encourager le développement économique. Le chemin de fer remplace le chemin de terre qui était lent et perilleux. Pour ce faire, il invite une délégation en provenance de Montréal le . Cette dernière, composée notamment du maire Charles-Joseph Coursol, est invitée par le curé Labelle à se familiariser avec le nord des Laurentides afin d'en réaliser tout le potentiel de développement. Alors qu'on pense initialement mettre en place un chemin de fer à lisses de bois qui se rendrait jusqu'à Saint-Jérôme, l'idée est finalement abandonnée. Ce premier revers ne freine pas les ambitions du curé Labelle, qui poursuit ses pressions auprès des instances politiques, tant au niveau fédéral que provincial, afin de concrétiser son projet ferroviaire. Il s'associe notamment à Joseph-Adolphe Chapleau, alors solliciteur général dans le gouvernement provincial de Charles-Eugène Boucher, qui est favorable au projet de chemin de fer. À Ottawa, alors que le gouvernement fédéral de John A. Macdonald est également favorable au projet, il est renversé par le Parti libéral d'Alexander Mackenzie en et le développement du chemin de fer est mis sur la glace.
Le curé Labelle se tourne alors vers Québec et convainc son ami Chapleau de récolter des fonds. Lors d'un voyage à Londres, ce dernier obtient un emprunt de 4 millions de dollars et le projet voit enfin le jour : la construction du chemin de fer débute en et le premier tronçon du chemin Montréal-Saint-Jérôme est inauguré le (en présence d'invités de marque, dont le premier ministre De Boucherville). Une des locomotives porte alors le nom du curé Labelle.
Parallèlement au chemin de fer, le curé Labelle se consacre toujours à sa paroisse. Alors que Labelle en est curé, Saint-Jérôme s'industrialise rapidement et sa démographie devient plus importante, le village devenant juridiquement une ville le . On réussit à y attirer plusieurs industries, dont la manufacture de papier de Jean-Baptiste Rolland (1881), une pulperie, une manufacture de gants et une manufacture de meubles (1888), une fabrique de montres (1889) ou encore une manufacture de pianos (1890). Le curé Labelle, pourtant attaché au mode de vie agricole, ne voit pas d'un mauvais œil l'industrialisation de Saint-Jérôme. Bien au contraire, il l'encourage, voulant faire de Saint-Jérôme une « grande ville ». Selon Gabriel Dussault, ce dernier aurait toutefois tenté de « renforcer la régulation éthico-religieuse » (notamment en faisant venir de nouvelles communautés religieuses) dans un contexte d'industrialisation propice au bouleversement des mœurs. Dussault considère également qu'il est exagéré de considérer Labelle comme le « créateur des industries de Saint-Jérôme », plusieurs autres facteurs pouvant expliquer la forte industrialisation de la ville dans la seconde moitié du . En 1887, le curé Labelle demande l'érection canonique du diocèse de Saint-Jérôme, cette dernière n'advient toutefois qu'en 1951.