vignette|Le général André évacué de la Chambre des députés pendant la bagarre déclenchée par la gifle qu'il a reçue du député nationaliste Gabriel Syveton.|alt=Dessin monochrome d'une cohue d'hommes au centre d'une salle.

Laffaire des fiches, parfois appelée laffaire des casseroles, est un scandale politique qui éclate en 1904 en France, sous la Troisième République. Il concerne une opération de fichage politique et religieux mise en place dans l'Armée française à l'initiative du général Louis André, ministre de la Guerre, dans un contexte de liquidation de l'affaire Dreyfus et d'accusations d'anti-républicanisme portées par la gauche à l'encontre du corps des officiers.

De 1900 à 1904, l'administration préfectorale, les loges maçonniques du Grand Orient de France et d'autres réseaux de renseignement établissent des fiches sur les officiers, qui sont transmises au cabinet du général André afin de décider de l'avancement hiérarchique et des décorations à attribuer. Ces documents secrets sont préférés par André aux notations officielles du commandement militaire. Ils lui permettent de mettre en place un système où l'avancement des officiers républicains, francs-maçons ou libre-penseurs est favorisé tandis que la carrière des militaires nationalistes et catholiques est entravée, dans le but de s'assurer de la loyauté de l'armée au régime en place.

Le , le député Jean Guyot de Villeneuve interpelle le gouvernement à la Chambre des députés et révèle le système de fichage instauré par le général André et le Grand Orient, produisant à l'appui de ses accusations des fiches qui lui ont été remises par Jean-Baptiste Bidegain, adjoint du secrétaire-général du Grand Orient. Le ministre nie avoir connaissance de ces agissements, mais durant la séance du , Guyot de Villeneuve produit un document qui incrimine André directement. La séance est houleuse et le député nationaliste Gabriel Syveton gifle le ministre de la Guerre, déclenchant une empoignade dans l'hémicycle.

Le scandale est important. Les rebondissements et les révélations se succèdent pendant plusieurs mois, tandis que la presse publie régulièrement les fiches en question. Malgré le soutien de Jean Jaurès et du Bloc des gauches, le gouvernement Combes chute le , emporté par l'affaire. Le cabinet Rouvier, qui lui succède, condamne formellement le fichage, prononce des sanctions symboliques et mène une politique d'apaisement. Néanmoins, le système des fiches se poursuit après 1905, appuyé non plus sur le Grand Orient mais sur les renseignements préfectoraux et adossé à la pratique de pressions politiques. En 1913, le ministre de la Guerre Alexandre Millerand y met fin définitivement.

Ce système de fichage politique, en plus de provoquer une certaine crise morale dans les milieux dreyfusards qui se divisent sur la priorité à donner entre la défense de la République et la protection de la liberté de conscience, semble avoir affaibli le haut-commandement militaire, du fait de plus d'une dizaine d'années de discriminations à l'avancement des officiers. Ceci a eu des conséquences difficiles à évaluer sur les premiers mois de la Première Guerre mondiale.

Contexte Affaire Dreyfus gauche|vignette|Tentative d'embauchage de l'armée par les césariens, dessin du Progrès Illustré représentant l'arrestation de Déroulède et Habert à la suite de l'affaire de Reuilly.|alt=Gravure représentant deux hommes en civil, portant haut de forme et costume de ville, escortés par une troupe de militaires.

Depuis l'instauration de la Troisième République, l'armée française s'est tenue relativement à l'écart des luttes politiques qui ont opposé les monarchistes aux partisans de la République, un affrontement qui s'est soldé par la victoire définitive de ces derniers en 1879 avec le basculement du Sénat. Si elle ne s'est pas laissée tenter par l'aventurisme d'un coup d'État, l'armée n'en est pas moins vue comme antirépublicaine, une vision qui a été renforcée par le déclenchement de l'affaire Dreyfus. Le refus du haut-commandement militaire de laisser la vérité éclater ainsi que l'attitude hautaine des officiers amenés à témoigner au second procès de Dreyfus ont laissé deviner aux républicains un où les descendants des familles conservatrices font carrière. Aussi, depuis le début de l'affaire Dreyfus , la droite embrasse le nationalisme et la défense de l'armée, tandis que la gauche se place sous la bannière de l'anticléricalisme et de l'antimilitarisme.

L'agitation nationaliste de l'année 1899, contemporaine de l'affaire Dreyfus, convainc la gauche que la République est en danger : la tentative du poète Paul Déroulède qui, misant sur les sentiments antirépublicains de l'armée, tente sans succès d'entraîner les troupes du général Roget au palais de l'Élysée lors des funérailles de Félix Faure, le , fait craindre le pire. Aussi, le gouvernement de Défense républicaine de Pierre Waldeck-Rousseau puis le cabinet Combes cherchent à assurer le régime en procédant à une épuration contre les institutions considérées comme antidreyfusardes, au premier rang desquelles figure l'armée.

vignette|La séparation de l’Église et de l’État, carte postale satirique dépeignant la décapitation de l'Église catholique par Émile Combes.|alt=Dessin en couleurs représentant Combes s'apprêtant à faire guillotiner l'Église catholique, représentée sous les traits d'une jeune femme, devant un parterre d'hommes politiques républicains

En parallèle des retombées de l'affaire Dreyfus, le cabinet Combes, cimenté par la franc-maçonnerie et aiguillonné par le parti radical, procède à l'expulsion des congrégations du territoire français et prépare la loi de séparation de l'Église et de l'État, apogée des mesures anticléricales du début du . Ce projet de séparation est intimement lié à l'affaire des fiches : les convictions religieuses des officiers catholiques sont directement tenues comme une preuve d'hostilité à la République ; le président Émile Loubet s'oppose à Combes sur l'opportunité de cette loi ; enfin, c'est dans le but d'éviter la séparation que Guyot de Villeneuve va faire éclater le scandale des fiches.

Précédent des papiers Gambetta

Dans les premières années de la Troisième République, des dossiers secrets sur les officiers de l'armée française avaient déjà été rassemblés avec l'aide de la franc-maçonnerie. Ces , du nom du responsable politique radical Léon Gambetta contenaient des notices sur les compétences militaires et les convictions politiques des principaux officiers, au sein de deux dossiers. Le premier, terminé dans les premiers jours de 1876, passait en revue l'intégralité des corps d'armée, division par division. Le second, compilé à l'automne 1878, passe en revue la carrière et les tendances politiques des officiers du ministère de la Guerre, de l'École de guerre, de l’État-major de l'armée et des grandes écoles militaires.

Ces fichiers, établis par un réseau de renseignement républicain appuyé sur des loges maçonniques, pointaient donc déjà les officiers monarchistes qui pouvaient présenter un danger pour la République. Après l'accession au pouvoir des républicains, un certain nombre de généraux sont démis de leurs commandements sur la base de ces dossiers, afin de rendre l'institution militaire plus malléable entre les mains du nouveau régime. Ce sont d'ailleurs les limogeages au sein de l'armée qui provoquent la colère et la démission du maréchal de Mac Mahon, président de la République de 1873 à 1879.

Neuf ans plus tard, lors de la crise boulangiste, Edmond Lepelletier, vénérable de la loge Les Droits de l'Homme, avait proposé de mettre en place des comités, directement appuyés sur les loges et sur la Société des droits de l'homme et du citoyen, qui auraient été chargés de signaler « les serviteurs de l’État disposés à trahir et les manœuvres d'embauchage, de corruption, d'intimidation des monarchistes, des cléricaux et de leurs nouveaux alliés, les boulangistes ». Mais cette idée avait été combattue par le directeur de La Chaîne d'union, Julien Rycx, La Franc-maçonnerie et la crise boulangiste (1886-1891), Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2019, ..

Mise en œuvre du système des fiches Nomination du général André au ministère de la Guerre vignette|Le général Louis André, ministre de la Guerre de 1900 à 1904.|alt=Photographie en noir et blanc de trois-quarts droite d'un homme en tenue de général, portant le bicorne. À la suite de la démission en du général de Galliffet, le président du Conseil Pierre Waldeck-Rousseau nomme le général Louis André pour lui succéder au ministère de la Guerre. Ce militaire, issu de l'École polytechnique, est connu pour son républicanisme fervent et son caractère . Il reçoit pour mission de continuer la tâche de son prédécesseur, à savoir liquider les derniers remous de l'affaire Dreyfus et poursuivre la de l'armée à marche forcée.

Pour y parvenir, Gaston de Galliffet a réformé les modalités d'avancement en grade dans l'armée : le , il a pris un décret pour supprimer les commissions régionales d'avancement qui décidaient en autonomie de la mise au tableau d'avancement. En effet, Galliffet soupçonne le haut-commandement militaire de partialité ; en instituant des commissions d'armes et une commission supérieure pour effectuer les propositions, il laisse au ministère de la Guerre toute latitude pour se prononcer en dernier ressort.

Ces commissions d'armes ayant dans leurs prérogatives l'exclusion sans recours des officiers jugés trop médiocres, le général André décide le de supprimer les commissions d'armes pour permettre au ministère une liberté de choix totale. Le système mis en place par André indigne une partie de la hiérarchie, dont le général Hippolyte Langlois, qui détaille dans la Revue des Deux Mondes :

gauche|vignette|Caricature de L'Assiette au beurre faisant référence à la préférence donnée par le général André aux officiers républicains en matière d'avancement, afin de corriger les biais opposés qui ont supposément prévalu jusque-là. Corinthe est le dossier des officiers à favoriser, tandis que les officiers suspects sont rangés dans le dossier Carthage.|alt=Dessin monochrome représentant le ministre félicitant un officier ; à l'arrière plan, Corinthe est remplacé par Carthage et vice-versa.

En effet, le général André et son cabinet sont résolus à favoriser l'avancement des officiers républicains au détriment des nationalistes et des monarchistes ; persuadés que le commandement militaire est noyauté par les réactionnaires, ils se défient par principe des notes hiérarchiques. Prêtant autant attention aux opinions politiques qu'aux qualités militaires, le général André cherche une source alternative de renseignements sur les officiers, et notamment sur tous les officiers subalternes qui, ne jouissant pas d'une stature publique, ne sont cernés en détails que dans les notes de leurs supérieurs. S'étant adressé aux préfets, André considère leurs informations insuffisantes et juge leurs appréciations trop influencées par les circonstances locales. Poussé par le général Alexandre Percin, son chef de cabinet, le général André se tourne alors vers le Grand Orient de France afin de le renseigner sur les opinions politiques des officiers.

Après le triomphe du Bloc des gauches aux élections législatives de 1902, le général André est reconduit dans le cabinet d'Émile Combes, avec qui il entretient initialement de bons rapports et qui le voit comme un exécutant de sa politique d'anticléricalisme tous azimuts. Le , dans une circulaire adressée aux préfets, Combes résume l'action qu'il entend mener dans la fonction publique : Le système des fiches, application rigoureuse du combisme, se poursuit donc.

Relations entre le cabinet d'André et le Grand Orient vignette|Frédéric Desmons, dirigeant du Grand Orient de 1900 à 1902.|alt=Dessin en couleurs d'un homme barbu, en costume, portant un collier de franc-maçon et un mandat de député du Gard.