Les vitraux de Chartres ou vitraux de la cathédrale Notre-Dame de Chartres sont considérés comme l'un des ensembles les plus complets et les mieux préservés de l'époque médiévale. Ils sont notamment célèbres pour leurs couleurs et en particulier pour le bleu. Ils couvrent une surface totale de et présentent une collection unique de baies illustrant la Bible et la vie des saints, ainsi que celle des corporations de l'époque.

Contexte historique Histoire générale de la période La troisième croisade vient de prendre fin en 1192. Renaud de Bar (ou de Mousson), évêque de Chartres, y a participé. La quatrième croisade se déroule pendant la période de construction de la cathédrale. Elle aboutit à la prise de Constantinople par les croisés et à la fondation de l'Empire latin d'Orient en 1204. Chartres hérite d'un important lot de reliques rapportées de cette croisade. Enfin, la croisade des Albigeois est proclamée en 1208 par l'Église catholique contre l'hérésie, principalement le catharisme.

La période de la construction de la cathédrale et de la réalisation des verrières voit se succéder, sur le trône de France, de 1180 à 1223, Philippe Auguste, puis de 1223 à 1226, Louis VIII et de 1226 à 1270, Saint Louis sous le règne duquel la consécration solennelle de la cathédrale eut lieu en 1260.

Histoire des vitraux vignette|Plan des vitraux. La plupart des vitraux furent réalisés pour l'église actuelle reconstruite après l'incendie de 1194. Leur origine peut être datée des années 1205 à 1240. Cependant quelques-uns sont des témoins de la cathédrale antérieure, comme les trois lancettes de la façade occidentale qui furent exécutées entre 1145 et 1155 de même que la partie centrale du vitrail appelée Notre-Dame de la Belle Verrière, célèbre pour son « Bleu de Chartres », daté de 1180. Les plus anciens vitraux de Chartres sont contemporains de ceux que l'abbé Suger fit réaliser, entre 1144 et 1151, pour l'abbatiale de Saint-Denis.

Quelques vitraux furent exécutés plus tardivement, comme ceux de la chapelle de Vendôme qui fut réalisée dans le premier quart du ou certains du transept réalisés au . Plusieurs verrières, endommagées au cours des siècles, furent restaurées, la première au . Un programme de nettoyage et de traitement de celles-ci contre les effets de la pollution fut entrepris à partir de 1972 : il est toujours en cours. Les études préalables furent menées par le Laboratoire de recherche des monuments historiques.

La destruction de la cathédrale de Reims et de ses vitraux en 1914 entraîna une forte vague d'émotion à travers le pays. Les vitraux de la cathédrale de Chartres furent entièrement déposés et entreposés en lieu sûr durant les deux guerres mondiales.

En 1940, Paul Cocula a proposé de cacher dans une carrière souterraine du Ribéracois les trésors des vitraux de la cathédrale de Chartres. C'est la carrière de Fongrenon, sur la commune de Cercles, qui est choisie en raison de sa vaste étendue. Seule une partie des vitraux a pu être évacuée car l'avance de l'armée allemande et les bombardements des voies de communication rendaient une seconde opération dangereuse. Cette seconde partie des vitraux de la cathédrale ont été stockés dans la crypte. Le transport des caisses contenant les vitraux de Chartres depuis la gare jusqu'à à l'intérieur de la carrière a été fait sous le contrôle des architectes ordinaires des monuments historiques Paul Cocula et Jean MaunouryThierry Baritaud, La lumière de Chartres dans les ténèbres périgordes, dans Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, 2006, tome 133, livraison, (lire en ligne).

Processus Pourquoi des vitraux

Depuis la fin du , les églises sont construites dans le style roman commun à une grande partie de l'Europe occidentale : les nefs sont souvent couvertes d'une voûte en berceau ; les murs sont épais et soutenus par des contreforts massifs situés à l'extérieur. Le nombre et l'ampleur des fenêtres sont limités et l'intérieur des édifices est décoré par des fresques aux couleurs vives. Le style roman permettait des ouvertures limitées et des jeux de contraste entre ombre et lumière.

Dans le nord de la France, ce parti pris structurel rendait probablement les bâtiments très sombres. Des ouvertures plus grandes devaient être envisagées pour laisser pénétrer la lumière. Mais l'arc en plein cintre ne permet pas de percer des ouvertures suffisamment grandes pour la luminosité tant recherchée par l'art gothique, sans risquer d'affaiblir les murs. Les forces latérales appliquées aux murs sont très importantes et on ne peut envisager d’élever la voûte sans renforcer les murs pour contrebuter la poussée résultante. En revanche, l’arc brisé et la croisée d'ogives permettent d'équilibrer les forces sur des piles. Les murs n’ont donc plus à supporter le poids de la structure et peuvent alors être ouverts vers l'extérieur. La lumière devient donc suffisamment abondante pour que les peintres-verriers puissent jouer à la colorer par des vitraux. Ces derniers ne laissent rien voir de l’extérieur, mais laissent entrer la lumière à l'intérieur.

À cette recherche, s'en ajoutent d'autres plus prégnantes parce que d'origine théologique. Dans le monde du elles s'imposent aux clercs. En effet, la Bible s'ouvre avec le livre de la Genèse et les versets 1 à 5 qui évoquent les ténèbres et la lumière. La volonté de faire entrer la lumière dans l'église est énoncée avec force par Suger dans ses écrits ainsi que les raisons pour lesquelles il fait entreprendre les travaux de reconstruction du chœur de l'abbatiale de Saint-Denis. Quand ses contemporains assistèrent à la consécration du chœur en 1144, ils furent étonnés par la lumière pénétrant dans l'édifice. Suger justifie, dans le De constructione ecclesiae sancti Dionysii, les chapelles rayonnantes du chevet . Ce nouvel art de France (Opus Francigenum), qu'on appellera en Italie au , a fait école à partir du domaine royal dans toute l'Europe. Pour reprendre les termes de Louis Grodecki, c'est dans l'abbatiale de Saint-Denis . C'est aussi à l'abbaye de Saint-Denis qu'a été réalisée par Suger la première rose avec des vitraux dans la façade occidentale.

Au sein de l'abbaye de Saint-Denis se développe l'étude d'un manuscrit grec des œuvres de Denys l'Aréopagite, appelé le pseudo-Denys. Ce manuscrit a été donné à l'abbaye vers 827 par l'empereur Louis le Pieux qui l'a reçu de l'empereur d'Orient Michel II le Bègue. C'est ce texte et son interprétation par Jean Scot Érigène qui est à l'origine de tout un courant mystique de la théologie médiévale. Cette interprétation influence fortement Suger d'autant qu'exact contemporain du maître le plus écouté de Paris, Hugues de Saint-Victor, il fut vraisemblablement conforté par sa vision du monde, écrite en 1125 dans ses commentaires de la Hiérarchie Céleste du Pseudo-Denys. Et pour reprendre ce qu'écrit Georges Duby : . Il distingue trois étapes de cette progression du visible vers l'invisible : Cogito : exploration du monde perceptible en s'appuyant sur la pensée abstraite ; Meditatio : retour introspectif de l'âme sur soi-même ; Contemplatio : intuition de la vérité.

La première affirmation que Suger essaya de réaliser dans son œuvre, c'est que « Dieu est Lumière », reprenant le texte de la première épître de Jean 1Jn 1,5. Cette identité de Dieu avec la lumière s'affirme autant dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament et doit se manifester dans l'église qui est celle de l'évêque, celui qui enseigne au peuple chrétien. Cette église enseignante est une préfiguration de la Jérusalem céleste décrite dans lApocalypse de Jean Ap 21,11-14. Le fidèle entrant par le portail occidental de la cathédrale doit pouvoir parcourir les différents états décrits par Hugues de Saint-Victor en même temps qu'il s'approche du chœur et du maître-autel où il peut communier pendant la messe.

Par le langage des couleurs et les harmonies changeantes selon la lumière du jour, les vitraux forment une liturgie doxologique, un cantique dont les mots sont des images pour reprendre la formule employée par le pape Honorius III dans sa lettre envoyée à Étienne Langton en 1219 : « Que chante donc l'heureuse église de Canterbury un cantique nouveau au Seigneur ». Les vitraux sont aussi liés aux questions que les théologiens se posent sur la liturgie et les sacrements : le baptême à l'eau et l'eucharistie. Ces deux sacrements contestés violemment par les hérésies sont l'objet de mises au point doctrinales fermes par Eudes de Sully et le concile de Latran IV. Dans La Cité de Dieu, saint Augustin avait déjà écrit que les hérétiques échapperaient à la damnation éternelle s'ils avaient reçu le baptême et communié au Corps du Christ. Les rites sacramentels sont souvent au centre des verrières, comme le baptême dans les vitaux de la vie de saint Martin, de la vie de saint Nicolas, dans celle de saint Paul, de saint Sylvestre avec le baptême de Constantin, le baptême des nouveaux disciples de l'histoire des Apôtres. Les vitraux ne peuvent montrer les débats qui agite les théologiens sur le problème de la présence réelle et le moment de la transsubstantiation. Les médaillons centraux du vitrail de la vie de saint Lubin (baie ) montrent les étapes de la transformation du vin pour en faire une des deux espèces de l'eucharistie. D'autres verrières traitent d'autres rites ecclésiaux qui sont l'objet de débats à la fin du : la pénitence, la hiérarchie du pouvoir ecclésial, le mariage, l'extrême-onction, l'invention et la translation des reliquesColette Manhes-Deremble, Les vitraux narratifs de la cathédrale de Chartres : étude iconographique, ..

Certains vitraux traitent de la théologie politique, sur le statut du prince, sur l'équilibre des pouvoirs temporel et spirituel. La verrière de l'Arbre de Jessé montre la continuité généalogique des rois de Juda à la Vierge et au Christ au moment où les rois de France défendent le principe héréditaire. Le vitrail de la vie de Thomas Becket montre l'affrontement entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Le vitrail de saint Sylvestre est placé en symétrie de celui du vitrail de Charlemagne. Le vitrail de saint Sylvestre montre d'abord Constantin comme un tyran sanguinaire qui appelle le pape Sylvestre pour se repentir et le guérir de la lèpre. Le pape Sylvestre évangélise l'empereur qui se soumet à lui après le baptême. Le vitrail de Charlemagne montre une figure royale telle que l'Église la souhaite. Charlemagne a été canonisé par l'antipape Pascal III le , mais cette canonisation n'a pas été reconnue par l'Église. Le choix de ce vitrail est probablement dû à l'évêque Renaud de Bar cousin de Philippe II Auguste, nouveau Charlemagne, reprenant le même thème qui avait été choisi par Suger à Saint-Denis pour Louis VIColette Manhes-Deremble, Les vitraux narratifs de la cathédrale de Chartres : étude iconographique, ..

Iconographie

La compréhension et l'interprétation de l'ensemble des vitraux est délicate à faire de nos jours sans contact avec la théologie du Moyen Âge, ses enseignements et les sermons qui commentèrent les verrières des cathédrales gothiques. Cependant, la présence de l'école de Chartres, célèbre au , laisse supposer que la répartition des vitraux eût un sens précis pour ceux qui les conçurent. Force est de constater, parmi les justifications faites par Suger, reprises dans les églises gothiques, que les grands dogmes de la foi chrétienne avec ses différents degrés de lecture de la Lectio divina sont présents : Littéral, qui est issu de la compréhension linguistique de l’énoncé. Allégorique ou typologique, énonçant une chose qui en dit aussi une autre. Tropologique ou Moral, étapes que l'esprit humain doit parcourir dans son ascension vers Dieu (concerne le présent). Anagogique, qui donne une idée des réalités dernières qui deviendront visibles à la fin des temps (concerne l'avenir).

Les verrières vignette|L'espace des verrières.