vignette|Photographie d'une tribu des fleuves Paraguayens. D'un point de vue historique, une tribu consiste en une formation sociale dont le mode d'accès aux ressources naturelles est mobile, dépendant des flux migratoires des troupeaux d'herbivores. Ce type d'organisation, dite tribale, préexiste à la formation administrative de type village ou chefferie, lesquelles supposent une notion de sédentarisation, de relations commerciales et d'héritage.

Certains ethnologues utilisent ce mot pour désigner les sociétés organisées sur la base des liens de parenté, spécialement des familles ayant une même ascendance. Ainsi, plusieurs clans familiaux vivant sur un même territoire peuvent configurer une tribu, et plusieurs tribus une ethnie. Une confusion fait parfois désigner l'ethnie elle-même comme « tribu », non sans une connotation péjorativeLa distinction tribu / ethnie du français ne se superpose pas à celle de tribe / etnic group en anglais. On peut souvent traduire tribe par « ethnie »..

Dans certains pays comme les États-Unis, le Canada, l'Australie ou l'Inde, les peuples autochtones disposant d'une reconnaissance légale sont appelés tribus. Les gouvernements des tribus peuvent être un chef de tribu ou une sorte de conseil de tribu, qui représente la tribu et est généralement composé de personnes âgées et sages. Au Canada, le terme « premières nations » est préféré à « tribu ».

Étymologie

Selon l'anthropologue Maurice GodelierMaurice Godelier, Les tribus dans l'Histoire et face aux États, CNRS Éditions, 2010 - ., « [...] le mot tribu dérive du mot tribus qui appartient au latin. Les deux mots recouvrent la même notion que celle du sanskrit : jāti, qui signifie naissance. Dans l'Antiquité les principales langues indo-européennes désignent l'appartenance à une même naissance comme le fondement de groupes sociaux qu’aujourd’hui nous appelons clans, lignages, maisons, etc. Ces groupes sont des ensembles d'hommes et de femmes de toutes les générations qui se considèrent comme apparentés et solidaires du fait qu'ils affirment descendre d'un ancêtre commun soit par les hommes, soit par les femmes. [...] ».

Critères Premier critère : une intégration simple, une organisation archaïque. La notion de tribu est considérablement débattue chez les ethnologues : ceux-ci voient des différences entre la conception historique « la tribu avant l'État » et la conception contemporaine ; certains de ces débats reflètent une controverse autour du colonialisme. Les anthropologues évolutionnistes (dès Morgan) établissent une succession en cinq stades de l'organisation socio-politique : famille, bande, tribu, chefferie, État. Dans l'imagination populaire, les tribus reflètent un mode de vie prétendument plus « naturel » que l'État moderne. Certains croient que les tribus sont organisées selon des liens de parenté, et ont une idéologie sociale basée sur la solidarité.

Dans son livre The Notion of the TribeMorton Fried, The Notion of the Tribe, Edition 1st, 1972 - ., Morton Fried montre de nombreux exemples de membres de tribus qui parlent différentes langues et pratiquent différents rituels ou partagent des langues et pratiques venant d'autres tribus. Il montre aussi différents exemples de tribus qui suivent différents leaders politiques. Il conclut que les tribus en général sont caractérisées par une hétérogénéité de pensée.

Les archéologues continuent à explorer le développement des tribus pré-étatiques. Les recherches montrent que les structures tribales ont un type d'adaptation selon les situations, « [...] qui explique qu'elles soient aujourd'hui toujours présentes et actives dans de nombreuses régions du monde. [...] ».

Autre critère : la taille. « Le terme "ethnie" désigne un ensemble linguistique, culturel et territorial d'une certaine taille, le terme de 'tribu' étant généralement réservé à des groupes de plus faible dimension » (Anne-Christine Taylor)Anne-Christine Taylor, in Pierre Bonte et Michel Izard, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, 1992, p. 242., bien que la différence entre les deux notions soit structurelle : une ethnie peut, ou non, être constituée de plusieurs tribus.

Autre critère : le territoire. « Tribu : groupe homogène et autonome au point de vue politique et social et occupant un territoire qui lui est propre... Une tribu est composée de groupes plus réduits, tels que des clans, et elle peut [comme les Zuñis] s'associer, temporairement ou en permanence, avec d'autres tribus pour former une confédération à des fins militaires ou religieuses, confédération qui ne possède presque jamais un système centralisé d'autorité politique ou judiciaire » (Michel Panoff et Michel Perrin)Michel Panoff et Michel Perrin, Dictionnaire de l'ethnologie, P. B. Payot, 1973, p. 259-260.. « Pour un petit groupe habitant une île du Pacifique, la tribu égale le groupe local ; ou, parmi les tribus amérindiennes, l'unité tribale peut coïncider avec le groupe politique » (S. F. Nadel), mais cela ne vaut pas pour des tribus plus larges, sans unité territoriale, politique, linguistique ou culturelle.

Autre critère, extensif : la culture. « Une tribu ou un peuple est un groupe dont les membres proclament leur unité sur la base de la conception qu'ils se font de leur culture commune spécifique »Paul Mercier, in Ethnologie générale, Gallimard, coll. "La Pléiade", 1968, p. 962..

La notion de « tribu » se distingue donc des notions de famille (fondée sur le mariage), bande (à faible effectif, sans direction politique formelle et sans spécialisation), clan (revendiquant un même ancêtre), ethnie, chefferie (centrée sur un chef, un roi, un prêtre, un prêtre-roi, ou sur une famille ; par exemple, les Mélanésiens, les Bamilékés du Cameroun). « Tribu » s'oppose à « État » (caractérisé, selon S. F. Nadel, par un gouvernement centralisé, la souveraineté territoriale, un corps administratif spécialisé, le monopole de l'emploi légitime de la force)Ethnologie générale, Gallimard, coll. "La Pléiade", 1968, p. 958. Nadel, The Foundations of Social Anthropology, Glencoe, 1951..

Comme exemples de sociétés tribales, on peut citer « les Bantou, les Nilotiques, les Nigritiens et Soudanais, et aussi les Todas de l'Inde, les »Armand Cuvillier, Manuel de sociologie, PUF, 1963, t. II, p. 478..

Approche évolutionniste Quelques-uns des ouvrages de référence pour l'anthropologie : Le Droit Maternel de Johann Jakob Bachofen (1861), ou « La société archaïque » de Lewis Henry Morgan (Ancient Society, 1877) ont été publiés au cours de la seconde moitié du . Ces auteurs proposaient un modèle évolutionniste avec lequel ils s'efforçaient de comprendre l'origine des sociétés humaines. Bien que leurs conclusions sur les formes de société primitives divergent, ils s'accordent avec Auguste Comte pour voir dans la famille l'origine des sociétés. Pour la description des structures sociales et politiques chez les peuples dits primitifs, ils ont emprunté leurs concepts politiques à leur connaissance des sociétés antiques. Indépendamment, donc, du fait de voir l'origine de l'organisation sociale dans un patriarcat facilement reconnaissable, ou au contraire une filiation matrilinéaire perceptible à l'état de traces, l'hypothèse d'une origine commune unique (unilinéaire) s'est avérée décisive.

Chez Theodor Mommsen (Histoire romaine, 1854–56), le mot latin gens désigne encore un groupement par la parenté de sang, où la filiation en ligne directe implique des relations juridiques précises. Les gentes forment, de ce point de vue, la définition du fonctionnement tribal. Ce n'est qu'ensuite qu'on s'est aperçu que les gentes romaines s'enrichissaient de bien d'autres aspects relevant de la coutume, dont la somme fournit le modèle d'une société. Pour Henry Sumner Maine (Ancient Law, 1861) et d'autres auteurs, les structures sociales ne peuvent reposer uniquement sur les relations de parenté primitive ou la reproduction biologique : il sut discerner le rôle d'une parenté quasi-fictive, qui ne reposait que sur une tradition communément reconnue. Ces auteurs croyaient pouvoir retrouver chez les peuples indigènes les racines originelles de l'ordre étatique, et être fondés, par cela même, à reprendre la terminologie des sociétés de la Méditerranée antique.

Le développement du modèle évolutionniste de la parenté était contemporain du colonialisme européen. Dans les pays placés sous leur autorité, les gouverneurs ont souvent eu recours à la méthode de l’indirect rule, consistant à s'appuyer sur les structures hiérarchiques préexistantes : anciens des tribus, ou chefs détenant une autorité locale. Bien des collaborateurs indigènes, dans la mesure où ils pouvaient se réclamer d'un pouvoir central, en tirèrent une autorité étendue. L'unité culturelle des tribus, devenues entités reconnues par un état colonial, s'en trouva souvent renforcée..

Les théories de l'Évolution ramifiée, apparues au milieu du , ont relativisé la représentation unilinéaire des sociétés tribales, en montrant l'impact des facteurs économiques et environnementaux sur les cultures. Julian Steward (1902–1972) dans son essai intitulé Cultural Ecology (Écologie culturelle), a notamment mis en évidence l'impact décisif du milieu sur le développement d'une société. Son disciple Elman Service (Primitive Social Organization: An Evolutionary Perspective, 1962) a régénéré le modèle évolutionniste par une argumentation nouvelle, et reconnu quatre degrés d'organisation politique : les sociétés claniques (groupes non-hiérarchisés, vaguement divisés en clans), sociétés tribales (aux structures hiérarchiques formalisées, existence d'un conseil des Anciens), les chefferies (société hiérarchisée organisée par liens de parenté) et état (structure hiérarchique centralisée, avec spécialisation des rôles).

Point de vue fonctionnaliste La conception anthropologique de la parenté comme fondement d'une société s'est maintenue par-delà les critiques dont les théories évolutionnistes ont été la cible, et après qu'elles eurent été supplantées par le modèle synchronique de l’Anthropologie fonctionnaliste. Les fonctionnalistes dénonçaient les interprétations psychologisantes qui avaient eu cours jusque-là, et tentèrent d'établir des lois générales à partir d'observations individuelles .. Ses principaux représentants furent Bronisław Malinowski (« Les Argonautes du Pacifique occidental », 1922), Alfred Radcliffe-Brown (Andaman Islanders, 1922) et E. Evans-Pritchard. Dans son introduction à l'anthropologie « Systèmes politiques africains » (co-écrite avec Meyer Fortes en 1940), ce dernier a comparé deux catégories sociales d'Afrique. Il ne s'y intéresse pas tant aux conséquences historiques qu'à la coexistence de sociétés centralisées et segmentaires, fondées toutes deux sur les liens de parenté. Evans-Pritchard a montré la force intégratrice des tribus (lignages) affranchies de toute hiérarchie politique, chez les Nuer du Soudan et les Zandé ; son collègue Godfrey Lienhardt a étudié simultanément l'ethnie des Dinka. La tribu ne se résume pas à un groupe lié par la parenté et exerçant sa souveraineté sur un territoire déterminé ; selon Evans-Pritchard, le comportement de groupe des peuples pastoraux repose fondamentalement sur la nécessité économique, l'obligation de combattre les groupes voisins pour l'exploitation des prairies ; Lienhardt insiste sur l'importance des rituels dans ces affrontements pour l'accès aux ressources naturelles. Tous deux décrivent le rôle politique de la tribu en tant que force de combat, qui exige la cohésion de ses membresD'après ..

Point de vue primordialiste