La théorie médicale des premiers Grecs prolonge la conception indo-européenne des « trois médecines » étudiée par Emile Benveniste (Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, 1969) : « par la formule, par la plante, par le couteau ». Elle a suivi l'évolution de la société héroïque des proto-hellènes, puis de la cité classique stabilisée, enfin de l'oecumène. La médecine en Grèce antique est plus connue à partir de l'époque homérique. Elle connaît un nouvel essor dans une société complexe au avec Hippocrate.
Médecine et épopée
L’Iliade cite pour médecins les guerriers achéens Machaon et Podalire (XI, 833)., deux fils d'Asclépios, dieu de la médecine, ainsi que le dieu Péan, médecin des dieux. Le premier est chargé notamment de soigner MénélasIliade (IV, 188-219)., atteint d'une flèche. Il commence par examiner ( / , littéralement « voir ») le malade puis retire la flèche, déshabille le blessé, suce le sang de la plaie et applique des médicaments ( / ) sur lesquels nous n'avons pas de précision, si ce n'est qu'ils ont été offerts par le centaure Chiron à Asclépios, lequel les a transmis à Machaon.
La médecine est déjà reconnue comme un art à part entière : « Un médecin, à lui tout seul, vaut beaucoup d'hommesIliade (XI, 514). », déclare Idoménée à propos de Machaon — formule qui deviendra proverbiale. L’Iliade accordant davantage d’importance à Machaon qu'à Podalire, les commentateurs anciensScholies exégétiques du vers 193 ; cité par , note aux vers IV, 193-194. Voir aussi , 1 Davies. ont suggéré qu'Homère voyait en Machaon un chirurgien, son frère étant simple médecin : son nom viendrait de / , « couteau ». Péan soigne de même Hadès, atteint d'une flèche lancée par Héraclès : il répand sur la plaie des médicaments (pharmaka) dont on précise cette fois qu'ils sont analgésiques« / », Iliade, V, 400-401..
L’Odyssée connaît des médecins de profession : le porcher Eumée cite le médecin ( / , littéralement « celui qui soigne ») comme faisant partie des « artisans qui rendent service à tous, XVII, 383-385. », à l'instar du couvreur ou de l'aède, mais aussi du devin. AilleursOdyssée, IV, 231-232., le poète rend hommage à la science médicinale des Égyptiens, qu'il qualifie de « fils de Péan ».
Médecine et religion
Beaucoup de Grecs font reposer la guérison sur des pratiques magiques ou religieuses. De manière générale, les cultes guérisseurs ont pour caractéristique d'être situés hors des villes : développés de manière tardive, ils s'implantent à la margeAndré et Baslez, 22-23.. Ainsi, Asclépios est d'abord vénéré à Trikka, en Thessalie, puis en pleine campagne près d'Épidaure. À Corinthe comme à Athènes, Délos ou Cos, le dieu s'installe à l'écart de l'agglomération. La visite au sanctuaire nécessite donc une excursion. Autre caractéristique, les sanctuaires sont souvent liés à une source ou une rivière dont les eaux possèdent des vertus bienfaisantes.
La plupart du temps, le dieu guérisseur agit par « incubation » : c'est le cas d'Asclépios à Épidaure ou Athènes, ou d'Amphiaraos à Oropos et Thèbes. Le rituel commence pour le malade par un bain de purification, suivi par un sacrifice relativement modeste et donc accessible à tous. À Épidaure, le patient doit également entonner un péan en l'honneur d'Apollon et d'Asclépios. Ensuite, le pèlerin s'endort sous le portique sacré ( / ) — au moins à Oropos, Pergame et Épidaure, chaque sexe possède son propre portiqueBrigitte Le Guen-Pollet, La Vie religieuse dans le monde grec du au , Presses Universitaires du Mirail, 1991, 40, 132.. Les plus chanceux bénéficient pendant leur sommeil d'une apparition du dieu ; en touchant la partie malade du corps, celui-ci la guérit. Le dieu peut également se contenter de dicter au patient une liste de médicaments que celui-ci s'empressera de se procurer une fois réveillé.
Les stèles retrouvées à Épidaure, sortes d'ex-voto, montrent qu'Asclépios guérit toutes sortes de maladies : il traite les ulcères et guérit la maladie de la pierre tout autant qu'il rend la vue aux aveugles. « Il y en aurait eu bien plus », commente Diogène Laërce au sujet d'une autre divinité guérisseuse, « si elles avaient été offertes par ceux qui n'ont pas été sauvésDiogène Laërce, VI, 59. Cité par Eric Robertson Dodds, Les Grecs et l'irrationnel, Flammarion, coll. « Champs », Paris, 1977 ( édition 1959) , 118.. » Sans doute les patients non guéris attribuaient-ils cet échec au caractère insondable de la volonté du dieu.
Le traitement n'est pas gratuit : ainsi, à Oropos, le sanctuaire réclame une / ou taxe de consultation à tout visiteur désirant se faire soigner. Une fois son dû acquitté – une drachme béotienne au début du , ce dernier reçoit une lamelle de plomb avec l'inscription : « sanctuaire d'Amphiaraos – santé »Le Guen-Pollet, , 76, 207. –, qui lui sert de ticket d'entrée. Un néocore (sacristain) surveille les patients pour qu’ils ne resquillent pas.
Certaines des « ordonnances » dictées par le dieu ont été conservées et permettent de mieux comprendre les guérisons attestées par les ex-voto. D'abord, il faut souligner que le rituel mêle savamment suggestion et mise en scène. Ensuite, le dieu ordonne généralement des remèdes simples (cataplasmes, tisanes) et prodigue des conseils d'hygiène de vie : nécessité de faire de l'exercice (sport et promenade), régulation du régime alimentaire. Enfin, le volet religieux à proprement parler est généralement assorti d'une véritable cure thermale, comprenant bains et frictionsAndré et Baslez, , 267-281.. À Oropos, où aucun témoignage de guérison ne nous est parvenu, les instruments médicaux découverts témoignent de la pratique de la chirurgieLe Guen-Pollet, , 40, 132..
Les troubles mentaux sont également guéris par des pratiques cathartiques. Ainsi, le chœur dans l’Hippolyte porte-couronne d'Euripide (141-150). distingue trois types d'« égarement ». L'un est de type panique (associé à Pan), l'autre de type lunatique (associé à Hécate, déesse lunaire), le dernier enfin est associé à Cybèle et aux Corybantes. Hippocrate lui-même reprend ce type de considérations, avec un effort supplémentaire de typologie, dans Du mal sacréDu mal sacré (I, 6, 360.13).. La cure consiste généralement en une danse rituelle au son d'une musique dans le mode phrygien.
En l'espèce, ce n'est pas le rituel qui est adapté à la maladie mais l'inverse : si le malade réagit aux rituels de tel dieu, c'est bien que son mal était envoyé par ce dieu. En l'absence de réaction, on passe au dieu suivant. Aristophane, dans Les GuêpesLes Guêpes (v. 118-124)., illustre bien l'indifférence des Grecs à la nature du traitement : l'important, c'est qu'il soit efficace. Ainsi, le jeune Bdélycléon essaie de traiter son père successivement par une cure hippocratique (bains et purge), un passage par les Corybantes (traitement par l'hypnose) puis par une nuit dans le sanctuaire d'Épidaure.
Médecine scientifique
La première école de médecine grecque a ouvert ses portes à Cnide en 700 av. J.-C. Alcméon de Crotone, auteur du premier traité d'anatomie, a travaillé dans cette école, et c'est ici que la pratique de l'observation des patients trouve son origine. Hippocrate a établi sa propre école de médecine à CosAtlas of Anatomy, ed. Giunti Editorial Group, Taj Books LTD 2002, 9.. En dépit de leur respect bien connus pour la médecine égyptienne, les tentatives pour discerner une quelconque influence de l’Égypte sur la pratique grecque à ce stade précoce de l’histoire n'ont pas abouti de façon probante en raison du manque de sources et de la difficulté de comprendre l’ancienne terminologie médicale. Il est clair, toutefois, que les Grecs ont emprunté aux égyptiens certaines substances de leur pharmacopée, et l'influence devient plus prononcée après la mise en place d'une école de médecine grecque à AlexandrieHeinrich Von Staden, Herophilus: The Art of Medicine in Early Alexandria, Cambridge University Press, Cambridge, 1989, 1-26..
La médecine grecque, bien que pragmatique et fondée sur l’observation n’échappait pas aux présupposés idéologiques des doctrines de l’époque et notamment à la théorie aritotélicienne des quatre éléments qui inspirera la théorie hippocratique des humeurs qui constituera le cadre doctrinaire de son école.
Aristote
Aristote, le philosophe de la Grèce antique a été le penseur le plus influent du monde européen depuis l’Antiquité classique jusqu’à la fin du Moyen Âge. Bien que le point de départ de son travail sur la philosophie naturelle soit purement spéculatif, les derniers écrits d’Aristote sur la biologie montraient un grand intérêt pour l’empirisme, le lien de causalité en biologie et la diversité de la vieMason, A History of the Sciences, 41.. Aristote n'a cependant pas réalisé d’expérimentation, estimant que les faits observés montraient leur véritable nature dans leur environnement naturel, plutôt que dans une reconstitution artificielle. Alors que dans le domaine de la physique et de la chimie, cette hypothèse est devenue largement obsolète, ce n’est pas le cas en zoologie et en éthologie, où les travaux d’Aristote « conservent un intérêt réel »Annas, Classical Greek Philosophy, 247.. Il a formulé d'innombrables observations sur la nature, en particulier les habitudes et les caractéristiques des plantes et des animaux vivant autour de lui, il a consacré une attention considérable à leur classement. Au total, Aristote a classé 540 espèces animales et en a disséqué au moins 50.
Aristote croyait qu’un grand dessein guidait tous les processus naturelsMayr, The Growth of Biological Thought, 84-90 et 135 ; Mason, A History of the Sciences, 41-44.. Cette vue téléologique a donné à la cause d’Aristote des raisons pour interpréter les données observées comme l'expression d'une conception formelle, par exemple en suggérant que dans la nature il n’existait aucun animal qui portait à la fois des cornes et des défenses, car cela n’aurait eu aucune utilité, et que la nature donnait généralement à ses créatures des facultés limitées à ce qui était strictement nécessaire. De la même façon, Aristote croyait que les créatures étaient organisées selon une échelle de perfection croissante partant des plantes pour atteindre son maximum avec l'homme : la scala naturae ou « la grande chaîne du vivant »Mayr, The Growth of Biological Thought, 201-202 ; voir aussi : Lovejoy, The Great Chain of Being..