Le mot français Ruthénie est issu de Ruthenia, terme des textes médiévaux rédigés en latin qui traduisait, à partir du , le mot Rus (en alphabet cyrillique : Русь, Rous'). Au Moyen Âge et à l'époque moderne, cet exonyme désignait l'Ukraine, et pas toujours la Biélorussie, comme faisant partie du grand-duché de Lituanie, de la république des Deux Nations et de l'Autriche-Hongrie.
L'ancien État « Rus » était appelé « » (Rous'kaïa zemlia) par ses habitants, ce qui peut être traduit « Terre Rus », « Pays Rus » ou « Pays des Rus ». Dans certaines langues slaves actuelles, un substantif adjectival est toujours employé : la Pologne est appelée Polska par ses habitants (littéralement : « Polonaise »), de même que la Tchéquie (Česko).
Aussi, pour établir une distinction claire entre l'ancien État « Rus » et les autres États ultérieurs dont le nom dérive de celui-ci, actuellement on l'appelle plutôt « Rus' de Kiev ».
Étymologie Rus' Selon la théorie la plus largement acceptée par les historiens, le mot « Rus' » a été adopté par les Slaves à partir de la racine norroise roðr, roþs- (roths-), ou directement à partir du finnois Ruotsi « Suède » (cf. estonien Rootsi, võro Roodsi et same du Nord Ruoŧŧa). Cette racine, qui est la même que celle du vieux norrois róa « ramer » et rœði « gouvernail », aurait été employée par les Varègues qui parcouraient en naviguant aux avirons les fleuves de l'Europe de l'Est entre les mers Baltique et Noire, se livrant au commerce entre la Scandinavie (ambre, fourrures, peaux de phoques, ivoire de narval) et l'Empire byzantin (épices, encens, gemmes, soieries, joyaux, vin). Cette racine se retrouve dans la région de Suède Roslagen, qui signifie « équipes de rameurs », anciennement Roden. De même, la zone qui correspond à l'Uppland, au Södermanland et à l'Östergötland s'appelait Roðer ou Roðin, très proche de roðsmenn ou roðskarlar « rameurs, marins »W. Thomsen, Origin of the Ancient Rus, Londres, 1877, .. Des ethnonymes similaires se trouvent régionalement en norvégien tels que Rossfolk, Rosskar et RossmannIvar Aasen, Norsk Ordbog, med dansk Forklaring, Kristiania 1918 (1873), ..
Pour leur part, les protochronistes qui font remonter l'origine des peuples slaves directement aux premiers Indo-Européens préfèrent les théories (dites « anti-normandistes ») qui donnent une origine autochtone au mot « Rus' ». De telles théories sont soutenues uniquement par les historiens nationalistes russes. Selon eux, l'étymologie de « Rus » tourne autour de l'idée de brillance et de vie ; ils évoquent par exemple : un terme se retrouvant dans le nom de la tribu iranienne des Roxolans qui habitait la steppe pontique (à rapprocher du persan roxš qui signifie « lumière, blanc », et du nom des Alains, qu'on retrouve aujourd'hui dans l'ethnonyme autochtone des Ossètes, Irun) ; une des rivières d'Ukraine, la Ros et la Rusna (à côté de Kiev et de Pereïaslav), ces noms dérivant d'un terme supposé slave pour « eau », apparenté à rosa « rosée », roussalka « nymphe des sources », rousslo « cours d'eau » ; Roussiy (roux), un cousin slave de ryjiy (rouquin) ; un mot supposé proto-slave pour l'ours, cousin de arctos et ursus, dont la fin de l'hibernation marque la débâcle des rivières et le retour du printemps.
Des chroniqueurs polonais du Moyen Âge, adeptes de l'une des plus anciennes formes de protochronisme, le sarmatisme, font dériver Rus du latin rus, ruris (« campagne ») et rusticus (« rustique » ou « rural ») — dans certaines versions, la langue latine elle-même dériverait d'un dialecte indo-européen des actuelles Pologne et Biélorussie, dialecte dont les langues slaves seraient plus proches que les autres langues indo-européennes.
Le mot Rus pourrait aussi venir d'origines diverses mais convergentes. L'étendue géographique et la durée historique de l'utilisation du nom rus est un argument pour contester qu'il puisse provenir uniquement d'un terme technique de navigation en norrois. L'étymologie scandinave est dès lors interprétée comme une convergence avec un terme autochtone réinterprété par les Varègues selon une homophonie comparable à la ville de Paris et au héros troyen Pâris, ou encore aux noms propres germaniques, celtiques et latins (Eudon, le roi Edwy, et Octave par exemple). Le même phénomène a pu se produire pour le mot rus au sein de l'élite varègue ou inversement le terme varègue a pu être adopté par les autochtones parce qu'il évoquait quelque chose dans leur langue slave. L'essentiel, dans toute démarche protochroniste, est d'enraciner l'ethnonyme ou choronyme choisi (dans ce cas : rus) le plus loin possible dans le passé du territoire des États modernes qui s'en prévalent (dans ce cas, Russie, Biélorussie et Ukraine), et de relativiser ou écarter une origine exogèneDimitri Kitsikis, La Montée du national-bolchevisme dans les Balkans, ed. Avatar, Paris 2008.
Ruthénie « Ruthénie » est la forme française d'un mot de latin médiéval ayant lui-même plusieurs formes : Rutenia, Ruthenia ou Russenia. Ce mot n'existait pas en latin antique, mais on y trouvait le mot Ruteni, qui désigne le peuple gaulois des Rutènes, dont le nom est à l'origine de la ville de « Rodez » (mentionné notamment dans la Guerre des Gaules de Jules CésarFélix Gaffiot, Dictionnaire latin-français, Hachette, 1934, : César, 1, 45, 2.).
Ce mot est repris au Moyen Âge pour désigner les peuples slaves situés à l'est de la Pologne, sans doute en raison de l'analogie avec des noms locaux dérivés de , qui vient du scandinave roðslagenCe terme existe encore en finnois et en estonien pour désigner les Suédois : Ruotsi, Rootsi. Cf.article Étymologie de Rus et de ses dérivés. (« pays du gouvernail »). Les Rus ont aussi été appelés Rugi, nom d'une tribu de Goths, et Rutuli, nom d'une tribu du Latium mentionnée par Virgile dans l’Énéide. L’ancien État de « Rus » n'avait pas d’endonyme, sauf dans l'expression rus'ka zemlya (« terre de Rus' »), et il n'y avait pour le désigner que des exonymes différents selon la langue.
Ainsi, au , les annales d’Augsbourg parlent d'un rex Rutenorum (« roi des Ruthènes ») ; , on trouve aussi : Polonia in uno sui capite contingit Russiam, quae est Ruthenia, de qua Lucanus : Solvuntur flavi longa statione Rutheni ( - Pharsale I,402, à propos des Rutènes de Gaule).
Vers la fin du , c'est la forme Ruthenia qui est utilisée, avec des formes alternatives Ruscia et Russia, dans des documents en latin d'origine pontificale désignant les terres sous le contrôle de Kiev. Au , ce terme devient la référence dans les documents désignant la Rus''', en particulier ceux écrits en Hongrie, en Bohême et en Pologne.
En polonais, le mot équivalant à « ruthène » est ruski (comme dans le nom polonais de la ville actuellement ukrainienne de Rawa Ruska, ou dans l'expression języki ruskie « ensemble des langues ukrainienne et biélorusse »Dictionnaire polonais en ligne) alors que « russe » au sens strict se dit rosyjski.
Il n'y a pas de raison claire qui explique pourquoi les termes de couleurs sont appliqués aux régions de la Ruthénie. Son cas n'est pas unique, car d'autres populations ont été désignées par des couleurs. Il y a eu des Croates blancs, rouges et noirs (Croates blancs et Croatie blanche se trouvaient dans les actuelles Pologne méridionale, Bohême, Slovaquie et Ukraine occidentale, avant pour partie d'entre eux, de partir s'installer dans l'actuelle Croatie et dans l'ouest de la Bosnie-Herzégovine ; Croates rouges et Croatie rouge se trouvaient dans le sud-est de l'actuelle Bosnie-Herzégovine et dans le sud du Monténégro, et dans la zone qui s'étend jusqu'au Don ; ) ; Serbes blancs dans l'est de l'actuelle Allemagne mais aussi des Serbes rouges et noir. On connaît en Chine les Miao rouges, noirs et verts. Toutes ces appellations pourraient avoir une origine turco-mongole, les Turcs associant les points cardinaux à des couleursRüdiger Schmitt, Considerations on the Name of the Black Sea, in : Hellas und der griechische Osten (Saarbrücken 1996), avec différentes variantes : , le « noir » (ou l'airelle) désigne le nord, , le « rouge » désigne le sud, , le « blanc » désigne l’ouest, , le « vert » ou , le « jaune » désignent l’est.
Territoires correspondants
Au Moyen Âge, dans le grand-duché de Lituanie, puis dans la république des Deux Nations, le terme désignait le territoire de l'Ukraine et pas toujours la Biélorussie, ainsi que certaines parties de la Pologne et de la Russie actuelles.
Faute de définition officielle, le terme « Ruthénie » peut avoir différentes significations selon le contexte et l'époque de son emploi.
À l'époque moderne, la « Ruthénie » correspond approximativement aux territoires habités par des populations ukrainiennes de l'empire d'Autriche, puis d'Autriche-Hongrie, et revendiqués lors de l’effondrement de cet empire en 1918 par les Ruthènes de Lemko en Pologne, par les Ruthènes et Houtsoules de Hongrie et de Bucovine, et par les habitants de la Galicie orientale, avant de l’être par l'URSS au moment de la conclusion du Pacte germano-soviétique en 1939. Fin 1945, la plupart de ces territoires ont été intégrés à l’Ukraine soviétique, à l’exception des plus occidentaux (Lemko en Pologne et Slovaquie du nord-est) qui sont restés respectivement polonais et tchécoslovaques.
Dans un sens étroit, il est utilisé pour désigner l'extrémité orientale de la Tchécoslovaquie d'avant 1939, appelée Ruthénie subcarpathique, de population ukrainienne, annexée par la Hongrie en mars 1939 puis par l'URSS en 1945, actuellement l'oblast de Transcarpatie en Ukraine. Cette région aussi appelée Russie subcarpatique ou Ukraine transcarpatique, parfois Russynie. Des États éphémères, nommés République houtsoule et République carpato-ukrainienne, furent proclamés dans cette région en 1919 et 1939.
Histoire des territoires ruthènes Moyen Âge
Les principautés succédant à la Rus' de Kiev Au , Kiev et le noyau de la Rus' de Kiev en Ukraine du Dniepr ont été dévastés par l'invasion mongole. En conséquence, la Principauté de Galicie-Volhynie a poursuivi l'état de la Rus' et est devenue le Royaume de Rus lorsque Danylo Romanovych a été couronné par le Pape. Depuis lors, la Galicie est activement connue sous le nom de «Royaume de Ruthénie» en Occident, mais ce nom n'est pas souvent utilisé dans l'État lui-même. Les populations locales utilisent d'autres formes du nom Rus, dérivées du mot Rus, pour désigner leur pays, et quelques-unes de ces formes sont passées en latin et en français.
L’époque de l’Union de Pologne-Lituanie
Pendant cette période, les noms «Ruthénie», «Ruthéniens» ou «Rusyns» sont utilisés pour désigner l'Ukraine sous la domination de la couronne polonaise. À l'ouest de l'Ukraine, associée à l'ancien royaume de Ruthénie, se trouvait la voïvodie de Ruthénie. Mais aussi d'autres formes sont utilisées en latin, en français et dans d'autres langues pendant cette période. C'est le moment ou émerge le mouvement littéraire Triade ruthène.
Les territoires du sud suivants ont leurs noms correspondant en polonais :
Ruś Biała — Ruthénie blanche, Russie blanche ou Biélorussie Ruś Czarna — Ruthénie noire, une partie de la moderne Biélorussie Ruś Czerwona — Ruthénie rouge, une petite bande de terre en Pologne (Przemyśl), le reste faisant partie de l'Ukraine (Galicie). La Pologne appelle cette zone la Voïvodie ruthène.
Les temps modernes Ruthènes des Carpates ou Rusyns Vers 1918, les Galiciens abandonnèrent progressivement le nom de Ruthènes pour celui d'Ukrainiens. À cette date, seuls les ruthènes vivant en Ruthénie subcarpathique (à cheval entre l'Ukraine, la Slovaquie et la Pologne modernes, englobant les villes de Mukachiv/Moukatchevo/Munkács, Oujhorod/Ungvár et Presov/Pryashov (Priashouv)/Eperjes) ont conservé leur nom ancestral. Dès lors, les mots Ruthénie et ruthènes sont devenus synonymes de Ruthénie subcarpathique et de Rusyns (ou Russins).