thumb|Interprétation des rêves. Gravure d'un livre de colportage anglais.
L'interprétation des rêves, aussi appelée onirocritique ou onirocritie, est l'ensemble des pratiques ou techniques, rituelles ou symboliques, qui tentent, au sein d'une culture donnée, de donner un sens au rêve.
Objet étudié par les neurosciences depuis les années 1960 (psychophysiologie et neurophysiologie du rêve), la production onirique est appréhendée par les recherches en sciences sociales, dont l'histoire, la sociologie et l'anthropologie notamment, qui collectent et analysent le traitement traditionnel ou moderne du rêve dans différentes cultures, mais aussi par la psychanalyse et la psychologie analytique.
Contextes et acteurs Selon le célèbre onirocrite syrien du après J.C., Artémidore de DaldisCf. Artémidore, La clef des songes, édition J. Vrin, 1975, p. 29: 8: Des coutumes universelles et des coutumes propres à tel ou tel peuple lui-même, et les historiennes françaises contemporaines Lise Andriès et Yannick Ripa l'interprétation des rêves est une pratique culturelle se jouant dans différents contextes, sociaux, spatiaux et historiques, du plus humble au plus célèbreCatherine de Médicis, in , ou Joséphine de Beauharnais, in , du plus privé au plus marchand, et mettant en scène différents acteurs, de l'individu en introspection dans sa vie privée jusqu'à la consultation publique de spécialistes, reconnus ou non, marchands ou non-marchands.
L'interprétation des rêves met en scène des questionnements relevant de divers champs de connaissances portant sur le corps et ses fonctions jusqu'à des préoccupations philosophiques ou religieusesCf. le De terrore Somniorum du pape Innocent III, cité par .. Ainsi, il convient de distinguer divers contextes sociaux définissant l'intervention d'un champ de connaissances constituées : Le contexte de la vie individuelle et privée relevant, concernant le rêve, de l'introspection, de questionnements et d'interprétations personnels. Le contexte de la vie relationnelle, familiale ou publiqueCf. Michel Perrin, Les praticiens du rêve, 1992, 69-70 : "De l'échange à la manipulation". relevant de relations sociales, plus ou moins proches et intimes (parenté, fratries, camaraderie, amitiés). Le contexte plus large de la vie publique relevant d'éventuelles transactions, monétaires ou non, avec des acteurs professionnels, marchands ou non-marchands.
Ainsi, selon le cas, il sera question d'interprétation personnelle spontanée, populaireCf. Lise Andriès, "L'interprétation populaire des songes", in Revue des sciences humaines, 1988-3, 211, 49-64 ou scientifique, médicale ou religieuse, littéraire ou socio-politique, par exemple.
Les acteurs intervenant dans cette pratique peuvent être uniques et isolés, ou au contraire, plusieurs, en relation, monnayée ou non. Selon la diversité des situations possibles, il peut s'agir de : l'individu en relation avec lui-même (vécu du rêve, remémoration du rêve, transcription du rêve). ; l'individu en relation avec des pairs (écoute amicale, maternelle/paternelle, familialeCf. Michel Perrin, Les praticiens du rêve, chapitre 6: "De l'échange à la manipulation", 69-85, récit du rêve, inter-individuel ou collectif, demande de conseils ou d'interprétation) ; l'individu en relation avec des autorités instituées ou professionnelles (consultation de religieux, scientifiques, thérapeutes, devins et devineresses de songes, onirocrites, oniromancien(ne)s, etc.).
L'interprétation des rêves peut donc porter sur des matériaux d'origine onirique de natures sensiblement différentes : des souvenirs de rêves plus ou moins précis (et il s'agit alors d'un fait mémoriel immatériel individuel et intime) ; des récits de rêve réalisés au réveil à un tiers (il s'agit alors d'un fait oral et relationnel) ; des transcriptions du rêve au réveil ou postérieurement (il s'agit cette fois d'un fait matériel qui peut prendre plusieurs formes, écrites, dessinées ou autres).
Systèmes interprétatifs Confrontés au phénomène du rêve, les humains ont développé, selon la diversité des cultures, divers systèmes interprétatifs. Souvent répertoriés dans la littérature savanteAu on trouvera, par exemple : l’Artemidori Daldiani & Achmetis Sereimi F. Oneirocritica de 1603, édition annotée, avec trad. latine, du texte grec d'Artémidore, de Nicolas Rigault (Garde de la Bibliothèque du Roi), Lutetiae, Ex. Officin Claudii Morelli, ou l' Onirocrite musulman de Pierre Vattier, 1664, ils peuvent être de nature très variés : populaires et spontanés (connaissance spontanée) ; savants et élaborés (connaissance constituée) ; liés à des systèmes de croyances ; purement commerciaux.
Habituellement, le grand public croit en maîtriser l'un ou l'autreà minima celui en vigueur au sein de son milieu familial, lui-même fréquemment originaire d'une clé des songes d'une période historique précédente Cf. Lise Andries, 1988, citée plus bas. Dans les faits, il utilise fréquemment ce qui est convenu de nommer une Clé des songes.
Les clés des songes Nous savons par les textes anciens que de très nombreuses Clés des songes ont existé par le passé dans différentes civilisations et culturesSources orientales, Les songes et leur interprétation, 1959, G. Dagron, "Rêver de Dieu et parler de soi", in T. Grégory (éd.), I sogni nel medioevo, Rome, 1985, Lessico intellettuale europeo, 35. Selon l'historienne française Yannick Ripa (1954-).
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De nombreuses sociétés traditionnelles contemporaines disposent également de leurs propres clefs des songes parfois étudiées par les ethnologuesVoir, par exemple, chez les indiens Guajiros de la Colombie et du Venezuela : Michel Perrin, Les praticiens du rêve. Un exemple de chamanisme, éd. PUF, 1992, 49-67: Clés des songes.
On appelle habituellement Clé des songes un document écrit se présentant sous forme de répertoire, classé alphabétiquement ou thématiquement, d'un certain nombre de mots supposés être des objets, ou images, d'un rêve. Ces listes peuvent comporter plusieurs milliers de mots d'objets, d'animaux ou de situations auxquels sont attribués des significationsrelevant dès lors de l'herméneutique, du symbolisme, voire de la symbologie selon le système interprétatif du cadre culturel concerné : païen, religieux, ésotérique, etc. De très nombreuses civilisations anciennes ont utilisé de telles tables interprétatives (Mésopotamie, Hittites Cf. Alice Mouton, Rêves hittites : contribution à une histoire et une anthropologie du rêve en Anatolie ancienne, éd. Brill, 2007, 346 p. , Chine, Inde, Égypte, etc.)voir Roger Caillois et von Grünebaum cités plus bas. Il existe de très nombreux types de Clés des songes classables selon divers critèresLe chapitre premier intitulé La commercialisation du rêve, notamment le paragraphe titré Le rêve colporté in . : leur taille, poids, facture (littérature de colportage) ; leur présentation (luxueuse, savante, ésotérique) ; leur caractère religieux (chrétienne, juive, musulmane, bouddhiste, shintoïste, etc.) comme celle de Mohamed Ibn Sirine pour la tradition islamique ; leur caractère naturaliste ou encyclopédique ; leur caractère ésotérique ou mystique comme dans le spiritisme où une entité non physique tente d'entrer en contact avec un humain.
Selon Yannick Ripa, au fil des années et des siècles, elles se sont, plus particulièrement au , multipliées et ont migré peu à peu d'un domaine éditorial vers un autre: .
Quelques Clés des songes célèbres
Trois auteurs orientaux classiques ont rédigé, à leur époque, de telles clés des songes, souvent reproduites et imprimées, notamment en France, sous d'autres noms : Le syrien d'expression grecque Artémidore de Daldis ( ap. J.-C.), auteur de La clef des songesArtémidore, La Clef des songes, trad. A. J. Festugière, Librairie Philosophique J. Vrin, 1975, col. Bibliothèques des textes philosophiques, 299 p..
Artémidore classe, dans ce traitéop. cit. p. 19, le phénomène onirique en deux catégories puis sous-catégories : Les rêves (enupnion) : qui, selon lui, "signifient la réalité présente". Les songes (oneiros), qui, selon lui, "signifient l'avenir". Ces derniers peuvent être subdivisés à leur tour en:
1- Songes théorématiquesArtémidore, La clef des songes, op. cit. p. 20: "songes dont l'accomplissement a pleine ressemblance avec ce qu'ils ont fait voir", eux-mêmes subdivisés en songes qu'il nomme : Le fantôme La vision La réponse oraculaire
2- Songes Allégoriques: "songes qui signifient de certaines choses au moyen d'autres choses". Ils seraient de cinq "espèces"Artémidore, La clef des songes, op. cit. p. 21 : Personnels Non personnels Communs Politiques Cosmiques L'Irakien originaire de Bassora Ibn Sīrīn (653-729), auteur de Rêves et InterprétationsIbn Sîrîn, L'interprétation des rêves, éd. Alif/poche, 2003. Selon lui, il existerait trois sortes de rêves : Le "rêve véridique" (rahmani). Le "rêve représentant un désir personnel" (nafsani). Le "rêve provenant du diable" (shaitani). Achmet fils de SereimAchmet, "Clefs des songes" éd. F.Dreyxl, Achmetis oneirocriticon, Leipzig, éd. Teubner, 1925., auteur prétendu d'une clé des songes titrée Achmetis Oneirocriticon.
Mais, si l'on connaît surtout ces trois auteurs souvent réimpriméspar exemple : Artémidore, De somniorum interpretatione, Paris, 1535, cité par . et fréquemment plagiés, pillés ou cités de manière extrêmement parcellaire, il en existe bien d'autres, pour ne citer que les éditions françaises : Albumazzar de Carpenteri, La clef d'or ou l'astrologue fortuné devin, contenant une liste générale de tous les arts, songes et visions nocturnes avec les noms des choses et les numéros à qui elles se rapportent, pour s'en tenir aux tirages de la loterie de France, traduit de l'Italien, Avignon, éd. A. Joly, 1815. Aymans, L'avenir dévoilé, traité complet de l'art de la divination […], l'explication des songes, Paris, éd. Delarue, 1850. Bohabdil, Le Bohémien contenant l'art de tirer les cartes, suivi de l'art d'escamoter et l'application des Rêves aux numéros de la loterie, Paris, Lemarchand, 1802. Clavel, La Clef des songes, rêves et visions, Troyes, Poignée, 1848. Halbert d'Angers, L'Ancienne et la nouvelle clef des songes, Paris, Borneman, 1846, rééditions en 1859, 1868, 1872, 1875, 1885. Halil-El-Masri, L'interprète oriental des songes; recueil complet de toutes les traditions orientales sur les songes depuis Adam jusqu'à nos jours; précédé d'un abrégé historique de la science des songes, Paris, s. éd., 1878. Kimbale, La double clef des songes ou la science de la vie enseignée par le sommeil. Spirite écrivant sous La direction de son esprit familier, Paris, A. Faure, 1866. Lacinius, La vraie Clef des songes […], Paris, E. Guérin, 1874 : rééditée 6 fois à en 1877, 1878, 1880, 1881, 1883. Lagrange (F. de), Le Grand Livre du Destin. Répertoire général des sciences occultes d'après Albert le Grand, M. Flamel… Lenormand, Gall, Lavater etc., éd. précédée de la prophétie du solitaire Dorval et contenant l'art d'expliquer les songes, de tirer les cartes et de dire la bonne aventure, Paris, Lavigne, 1848. Lemarchand, La Clef des songes ou explication des songes, rêves et visions d'après l'interprétation des auteurs anciens et modernes […], Paris, Delarue, 1875. Magus (A.), L'art de tirer les cartes […] précédé d'un dictionnaire abrégé des sciences divinatoires, Paris, Garnier, 1875. Mercurius, Les Songes expliqués, Paris, A. L. Guyot, 2 Vol., 1897. Menut de St Mesmin, Le Livre général des rêves de Cagliostro et de M. de St. M., Paris, s. éd. 1811. Perrena (G.), L'Art de dire la bonne aventure ou la chiromancie des bohémiennes suivi des horoscopes […] ; comme aussi de l'art de tirer les cartes et de l'explication des songes; ouvrage combiné sur les livres qui nous restent des plus fameux devins, sorciers et astrologues, Paris, s. éd., 1818.