En grammaire traditionnelle, les numéraux sont une classe de mots hétérogène quant à leur morphologie et à leurs fonctions syntaxiques, qui se comportent, selon leur contexte, comme des mots d’autres natures (adjectifs, noms, pronoms ou adverbes), aussi bien en fonction de leurs espèces que dans le cadre de certaines espèces, où ils peuvent avoir plusieurs valeurs morphologiques. La classe des numéraux n’est homogène que du point de vue sémantique : ils expriment l’idée de nombre, ils donnent des indications de quantité. Dans des grammaires traditionnelles du français, on parle d’adjectifs numéraux et de noms de nombre. C’est par convention qu’on classe tous les numéraux parmi les adjectifs.. Dans des ouvrages relativement récents, on a adopté en français le nom « numéral » pour désigner cette classe, comme dans la linguistique anglophone.. Alors que le numéral est considéré comme une partie du discours dans certaines grammaires, dans d’autres, on lui conteste cette qualité et une partie des numéraux sont inclus parmi les pronoms et d’autres parmi les adjectifs., ou on évite leur intégration dans des structures régulièresCf. ..
Dans certaines grammaires, le numéral est inclus dans la classe plus vaste des déterminants, à laquelle appartiennent également les articles et les adjectifs pronominaux.. Certains auteurs rangent une catégorie de numéraux, les cardinaux, dans la classe des quantifieurs ou quantificateurs, dont font aussi partie les pronoms et adjectifs pronominaux indéfinis exprimant des quantités, l’article défini, les noms indéfinis au plurielCf. ., des déterminants interrogatifs et exclamatifs (combien de, que de), des locutions nominales : la majorité de, une foule de. Dans des ouvrages français, le numéral est inclus dans les deux classes.
Les grammaires qui établissent une classe des numéraux ne sont pas unitaires quant aux catégories de mots donnant des indications de quantité à y inclure. Ainsi, certains ouvrages anglais ou hongrois y rangent les pronoms et adjectifs pronominaux indéfinis tels que all « tout », many « beaucoup (de) », few « (un) peu (de) », several « plusieurs ». Dans cette vision, les numéraux se divisent en deux catégories principales : définis et indéfinis.. D’autres ouvrages, par exemple français, roumains ou BCMSBosnien, croate, monténégrin et serbe., laissent de côté les indéfinis lorsqu’ils traitent des numéraux (grammaire croate)..
Il y a des numéraux dans pratiquement toutes les langues, bien que certaines en aient très peu, par exemple le pitjantjatjara d’Australie, qui a seulement les mots correspondant à « un », « deux » et « trois ». Une seule langue est connue pour n’avoir aucun numéral : le pirahã d’Amazonie, chap. 2, .Trafton 2008..
Catégories de numéraux
Les numéraux peuvent être groupés selon plusieurs critères. Dans certaines langues, il y a des espèces de numéraux absentes dans d’autres, et dans le cadre de la grammaire d’une langue donnée, ils sont groupés en fonction de la vision des grammairiens, principalement selon qu’ils mettent l’accent sur l’aspect sémantique ou sur l’aspect morphosyntaxique.
Les grammaires traditionnelles groupent les numéraux principalement du point de vue sémantique, en précisant pour chaque espèce les valeurs morphologiques (adjectivale, nominale, pronominale ou adverbiale) et les fonctions syntaxiques que peuvent avoir les numéraux qui y appartiennent. Le critère morphosyntaxique intervient d’ordinaire pour délimiter les espèces qui ont une seule valeur morphologique.
En français, Dubois 2002 distingue les numéraux cardinaux, ordinaux, multiplicatifs, distributifs, les noms de fractions et les noms numéraux dérivés avec les suffixes -ain(e) et -aire. Grevisse et Goosse 2007 leur ajoute les adverbes numéraux (ex. primo).. Selon Bussmann 1998, en anglais, il y a en plus des numéraux collectifs (ex. a dozen « une douzaine ») et itératifs, ex. twice « deux fois ».
Le numéral cardinal
Ce type de numéral exprime un nombre entier ou le nombre d’êtres, d’objets ou d’autres entités désignés par un nom. Exemples en français : un(e), deux, dix, douze, dix-sept, vingt, cinquante, soixante et un, quatre-vingt-onze. En phrases : J’ai trois fils, Ce livre a cent cinquante et une pages, Rendez-moi mes cent euros !, Il a posé les quatre livres sur la table..
Il existe des différences entre les langues quant à la formation des numéraux correspondant aux nombres à partir de ceux correspondant aux chiffres. Ainsi, dans certaines langues, les numéraux désignant les nombres sont plus transparents quant à leur sens que dans d’autres. C’est le cas, en général, du chinois, du japonais ou du coréen, dans lesquels les numéraux entre 11 et 99 sont systématiquement plus transparents qu’en anglais ou dans d’autres langues européennes, comme on peut le voir dans le tableau comparatif ci-dessous, chap. 1, .. + Nombre Anglais Japonais Traduction littérale du , du et du 11 eleven jū-ichi dix-un 12 twelve jū-ni dix-deux 13 thirteen jū-san dix-trois 20 twenty ni-jū deux-dix 21 twenty-one ni-jū-ichi deux-dix-un 22 twenty-two ni-jū-ni deux-dix-deux 30 thirty san-jū trois-dix 99 ninety-nine kyū-jū-kyū neuf-dix-neuf
On a effectué des tests comparatifs entre des enfants américains et est-asiatiques, en constatant que tous comptaient également bien entre 1 et 10, ainsi qu'au-delà de 99, mais que les asiatiques comptaient mieux entre 11 et 99. Les numéraux est-asiatiques, étant plus transparents, incitent les enfants à penser par dizaines, alors que les systèmes moins transparents stimulent dans une moindre mesure les enfants à dépasser, en comptant, l’accumulation d’unités . Cela pourrait être l’une des explications des meilleures performances en mathématiques des enfants est-asiatiques.
Les numéraux cardinaux sont utilisés tout d’abord avec une valeur nominale, d’une manière absolue, sans indiquer la quantité d’êtres, d’objets ou d’autres entités, par exemple dans les opérations mathématiques. : Seize est un multiple de quatre, Sept était un nombre sacré ; Három plusz öt egyenlő nyolccal « Trois plus cinq égalent huit »..
En BCMS, il y a des numéraux cardinaux dérivés de cardinaux simples qui ont seulement une valeur nominale. Ce sont les noms féminins des chiffres : jedinica (1), trojka (3), četvorka (4), petica (5), etc., utilisés par exemple pour les notes scolaires, ex. Dobio sam dvojku iz matematike « J’ai eu deux en maths »..
En hongrois aussi, il y a des numéraux cardinaux dérivés des simples, avec le suffixe -s, mais ils peuvent avoir trois valeurs : nominale, en tant que noms des chiffres et des nombres, entre autres pour désigner les notes scolaires : egyes (1), kettes (2), hármas (3), négyes (4), ötös (5)En Hongrie on note sur 5. ; adjectivale : Szálljon át a hetes buszról a negyvenesre! « Changez du bus sept au quarante », page 4. Számnevek (4. Numéraux). ; pronominale : Szálljon át a hetes buszról a negyvenesre!
En français et dans d’autres langues aussi, ce sont les numéraux cardinaux non dérivés qui peuvent avoir, avec la même forme, en dehors d’une valeur nominale, une valeur adjectivale ou pronominale : deux hommes (valeur adjectivale) vs Deux d’entre eux sont arrivés (valeur pronominale) ; Doi băieți au venit « Deux garçons sont venus » vs Doi au venit « Deux sont venus ». ; four super prizes « quatre super-prix » vs Four of the passengers were injured « Parmi les passagers, quatre ont été blessés »..
En hongrois, les cardinaux simples peuvent aussi avoir ces valeurs en plus de leur valeur nominale : Tíz szék hiányzik « Il manque dix chaises » vs Tíz hiányzik « Il en manque dix », page D. Az egyszerű mondat (D. La phrase simple).
Le numéral ordinal
Les numéraux ordinaux expriment l’ordre numérique des êtres, des objets ou d’autres entités dans l’espace, dans le temps ou dans une hiérarchie..
En français, à part premier(ière) et second(e), les numéraux ordinaux sont dérivés des cardinaux avec le suffixe -ième ; ex. : deuxième (synonyme de second(e)), troisième, quatrième, vingt-et-unième. En phrases : Mon troisième fils est encore étudiant, Le bébé vient de faire ses premiers pas.
En anglais, sauf first « premier(ière) », second « deuxième/second(e) » et third « troisième », ce type de numéral est également dérivé des cardinaux, avec le suffixe -th : fourth « quatrième », hundredth « centième », etc. En phrase : The third and fourth adult passengers in your car can travel free « Le troisième et le quatrième passager adulte peuvent voyager gratis dans votre voiture ».
En hongrois aussi, les ordinaux sont dérivés des cardinaux avec le suffixe -dik, sauf les deux premiers : első « premier(ière) » n’a pas pour base un numéral, étant dérivé avec un autre suffixe, et második « deuxième/second(e) » n’est pas dérivé d’un numéral. D’autres ordinaux sont harmadik « troisième », huszonegyedik « vingt-et-unième », etc. Dans cette langue, on exprime par des ordinaux les dates, entre autres, ex. február huszonkettedike « le » (littéralement, « la de février »)..
En BCMS, le système de formation est analogue. Les ordinaux sont dérivés avec les suffixes et, en même temps, désinences casuelles -i (masculin), -a (féminin), -o ou -e (neutre), qui sont celles du nominatif singulier et qui changent aux autres cas. La base des deux premiers n’est pas un numéral, et la dérivation de quelques autres présente des irrégularités. Exemples : prvi/prva/prvo « premier(ière) », drugi/druga/drugo « deuxième/second(e) », treći/treća/treće « troisième », četvrti/četvrta/četvrto « quatrième », peti/peta/peto « cinquième », dvanaesti/dvanaesta/dvanaesto « douzième ». En syntagmes : prva kiša « la première pluie », treći razred « la classe de troisième », dvadeset osma ulica « la rue ». (grammaire monténégrine)..
En roumain, le système de formation des ordinaux est différent des quatre précédents. Primul/prima « le premier/la première » et son synonyme întâiul/întâia sont des mots radicaux, utilisés le plus souvent, comme ici, avec l’article défini enclitique. Les autres se forment au masculin avec l’article appelé « possessif » al + le cardinal correspondant + l’article défini -le + ce qu’on appelle la particule -a. Au féminin, la forme de l’article possessif est a et on supprime l’article défini. Exemples : al douăzecilea/a douăzecea « le/la vingtième », al doilea (rând) « le deuxième (rang) », a doua (încercare) « la deuxième (tentative) », al treilea (cerc) « le troisième (cercle) », a treia (mașină) « la troisième (voiture) », al o sută douăzeci și unulea (stâlp) « le cent-vingt-et-unième (poteau) », a o sută douăzeci și una (cerere) « la cent-vingt-et-unième (demande) », etc. Le numéral ordinal est souvent précédé de l’article appelé « démonstratif » et de la préposition de, surtout quand il faut le décliner, parce que, sans cela, il ne se décline pas : cel de al doilea « le deuxième », cartea celui de al doilea (génitif) « le livre du deuxième », article numeral.. Dans les langues mentionnées dans cette section, les numéraux ordinaux ont toutes les caractéristiques des adjectifs mais peuvent aussi avoir une valeur pronominale en substituant le nom déterminé : Nous habitons au sixième étage vs Nous habitons au sixième ; (Cel de) al doilea copil a venit « Le deuxième enfant est venu » vs (Cel de) al doilea a venit « Le deuxième est venu » ; A második emeletre megyünk « Nous allons au second étage » vs A másodikra megyünk « Nous allons au second ».
Le numéral ordinal entre dans diverses locutions. L’une exprime combien de fois une action est accomplie ou une qualité se manifeste..
En français, elle est formée d’un article féminin singulier (défini ou indéfini) ou d'un adjectif possessif + un numéral ordinal + le nom fois, le tout pouvant être précédé de la préposition pour ; ex. : (pour) la première fois, (pour) une seconde fois, article fois..