La Renaissance vénitienne est la déclinaison de l'art de la Renaissance développé à Venise entre les .

La Renaissance vénitienne possède des caractéristiques spécifiques par rapport aux autres centres de la Renaissance italienne. La république de Venise est topographiquement distincte des différentes villes-États de la Renaissance italienne en raison de sa situation géographique qui isole la ville politiquement, économiquement et culturellement. L'influence de l'art vénitien ne cesse pas de se manifester à la fin de la période de la Renaissance ; ses pratiques persistent à travers les critiques d'art et les œuvres des artistes qui prolifèrent dans toute l'Europe jusqu'au ..

Bien qu'un long déclin du pouvoir politique et économique de la République ait commencé avant 1500, Venise reste à cette date . Elle contrôle d'importants territoires sur le continent, connus sous le nom de , qui comprennent plusieurs petites villes où opèrent des artistes de l'école vénitienne, en particulier à Padoue, Brescia et Vérone. Les territoires de la République comprennent aussi l'Istrie, la Dalmatie et les îles situées au large de la côte croate, qui participent également à la création de l'école vénitienne. Les grands peintres vénitiens du sont rarement originaires de la ville elle-même, et certains travaillent principalement dans les autres territoires de la République, ou même en dehors.

Bien qu'elle ne soit pas un centre important de l'humanisme de la Renaissance, Venise est le centre de l'édition de livres en Italie ; les éditions vénitiennes sont distribuées dans toute l'Europe. Alde Manuce est l'imprimeur/éditeur le plus important, mais il n'est pas isolé.

Spécificités vénitiennes L'art et l'architecture à Venise se caractérisent par une spécificité appelée , les artistes et artisans vénitiens ayant créé un art dont les caractéristiques formelles se distinguent immédiatement de celles des autres villes italiennes : richesse chromatique, importance accordée aux motifs et aux surfaces, à la lumière, au détail de circonstance, goût du pastiche et conservatisme. Quatre facteurs significatifs expliquent cette particularité : une situation géographique propice, un vaste empire commercial, un héritage byzantin persistant, une structure politique et sociale cohérente et capable d'intégrer les étrangers..

Situation géographique Complètement détachée du continent jusqu'au milieu du , Venise n'est accessible que par la mer et se révèle d'abord visuellement comme un panorama. La ville est constituée d'îles minuscules reliées entre elles par des ponts enjambant d'étroits canaux. Elle n'a pas de remparts, à l'exception des deux forteresses qui ferment le port. La sécurité dont elle bénéficie favorise l'éclosion et le développement durable d'une riche tradition artistique.

Venise est la seule ville importante d'Italie qui ne s'est pas construite sur des fondations antiques. À la fin du Moyen Âge, une tradition affirme que les îles avaient été occupées par un groupe de nobles Troyens après la chute de Troie. La cité est donc, selon ce mythe, plus ancienne que Rome, et par conséquent, lui est supérieure. Une autre légende situe sa fondation officielle en 421, le jour de la fête de l'Annonciation où la pierre angulaire de l'église du Rialto est posée, témoignage de ses origines chrétiennes anciennes. À la Renaissance, la participation artistique de Venise au renouveau de l'Antiquité se caractérise par une approche romantique et nostalgique issue de ce double héritage mythique.

Une église paroissiale environnée de maisons et de boutiques se trouve au centre de la plupart des îles qui la forment, Chaque île est autonome, les transports se font par bateau. Des ponts relient les rues principales, enjambant les canaux en empruntant parfois des angles singuliers. L'asymétrie est omniprésente, que ce soit dans le labyrinthe des rues, le plan des bâtiments ou les façades des palais de style « gothique ». La place Saint-Marc elle-même est trapézoïdale. La forme de la ville est déterminée par le dépôt des marées montantes et descendantes qui en dessinent le motif irrégulier. Le goût pour la composition asymétrique, présent dans la peinture vénitienne tout au long de la Renaissance, est une émanation de cet environnement physique immédiat.

L'approche vénitienne de la couleur a pu trouver ses sources dans les canaux de la ville et dans l'étendue de la lagune, la lumière à la surface de l'eau produisant des effets chromatiques particuliers, différents à chaque moment de la journée.

Empire commercial Les activités marchandes de Venise lui permettent d'établir des relations commerciales avec le monde islamique. À la fin du , Venise dispose de colonies permanentes sur un grand nombre d'îles de la mer Egée. Après 1204 et l'aboutissement de la quatrième croisade, la basilique Saint-Marc, pensée comme la chapelle du doge, devient tout à la fois la vitrine des prises de guerre et le reliquaire des trésors spirituels dont les plus visibles proviennent de Constantinople comme le quadrige de bronze placé au-dessus du portail principal sur la place.

Venise joue, à la différence des autres républiques maritimes, le rôle d'entrepôt principal et de magasin pour le monde entier. Les Vénitiens, même ceux qui ne quittent jamais la lagune, ont accès à un très large éventail de denrées, ordinaires comme exotiques. La plupart de ces biens arrivent à Venise pour être réexpédiés. L'œil vénitien est de fait expérimenté et aiguisé en matière de couleur, de matériau et de motif ; il sait apprécier la complexité visuelle d'assemblage réunissant des fragments disparates, comme en témoignent les bas-reliefs qui ornent les façades des palais et qui sont disposés sans souci d'intégration dans un ensemble cohérent. Les artisans vénitiens sont également maîtres dans l'art de la copie de toutes sortes d'objets et font preuve d'une grande habileté dès qu'il faut adapter une invention à un usage moderne.

Paradigme byzantin L'or est omniprésent dans la basilique Saint-Marc, les tesselles de verre des mosaïques y ont une couleur qui varie avec les changements de lumière. L'approche chromatique des peintres vénitiens de la Renaissance provient notamment des couleurs vives et des teintes orchestrées et unies dans une même tonalité chaude que l'on y trouve. Ils reprennent aussi le sens de la construction de la surface : de près, l'œil voit dans la mosaïque des morceaux distincts d'une seule couleur ; à distance, la pensée fond ces morceaux en une surface unique.

Les artistes de la Renaissance restaurent certaines pièces en mosaïque ou en créent de nouvelles à partir de leurs dessins. Paolo Veneziano (v.1290-1358/1362) introduit avec le Polyptyque de Santa Chiara, le type de polyptyque qui va devenir la norme à Venise, combinant des éléments gothiques et byzantins en une synthèse nouvelle. Il utilise une technique de miniaturiste fondée sur une observation minutieuse des détails intimes. Les étoffes luxueuses portées par les personnages sacrés sont un témoignage indirect du commerce avec l'Extrême-Orient. Les couleurs éclatantes sont utilisées à la manière vénitienne, avec réserve et subtilité. Elles sont transformées en une riche harmonie chromatique grâce aux vertus unificatrices du fond doré.

Pendant le Quattrocento, les valeurs ornementales des mosaïques de Saint-Marc attirent toujours les artistes qui les réinterprètent pour satisfaire aux nouvelles exigences du naturalisme. Peu d'artistes continuent à utiliser la feuille d'or pour les fonds de leurs retables. Gentile Bellini, par sa technique, cherche à reproduire dans sa peinture à l'huile les propriétés lumineuses de la tesselle de verre. Il parvient à donner l'impression d'un éclat intérieur, d'une lumière qui parait s'exhaler des profondeurs du tableau, en apprêtant la toile ou le panneau qu'il enduit de blanc. Comme Bellini, Titien utilise parfois le vernis pour obtenir transparence et luminosité, mais surtout, la surface de texture inégale devient l'une des caractéristiques de l'école vénitienne. La peinture à l'huile est appliquée au pinceau ou étalée en petites taches laissant visible la toile qui est grossièrement tissée. La matérialité non dissimulée de la toile et de la peinture rappelle la nature tangible de la mosaïque.

Les artistes de la Renaissance considèrent la tessure, les couleurs et les qualités des mosaïques de Saint-Marc comme des modèles incontournables de composition. Ils y découvrent une approche subtile de la couleur, des leçons de technique artistique, des modèles de composition, le respect de la surface et une façon de percevoir et de représenter la lumière comme un puissant agent de révélation de la forme.

Structure sociale

Venise a toujours été une cité d'immigrés où toutes les régions d'Italie et de l'aire adriatique sont représentées. Les couples de personnages situés à la base de la coupole de la Pentecôte de la basilique Saint-Marc sont personnalisés par le costume, le visage, la peau et la couleur de cheveux de différentes régions du monde, précisions spécifiques à Venise. À la fin du Quattrocento, l'activité commerciale et l'immigration liée à l'avancée vers l'ouest de l'Empire turc y ont engendré l'une des populations les plus hétérogènes d'Europe qui contribue au caractère cosmopolite de la culture vénitienne.

L'organisation sociale de la République a un impact significatif sur les commandes artistiques. Le consensus y est fortement encouragé et la glorification individuelle, en particulier des praticiens et des , y est freinée pour éviter la jalousie et une compétition peu fraternelle. Seuls les chapelles et les palais familiaux se conforment encore aux modèles préexistants. Le sens de la participation à l'entreprise commune anime la population. C'est une des raisons pour lesquelles les commandes provenant du gouvernement et des scuole sont plus importantes qu'ailleurs. L'engagement en faveur de l'ordre établi accentue aussi la place donnée à la tradition artistique. Si les structures sont établies par la culture marchande des praticiens, les artisans et les artistes sont les auteurs du changement esthétique, greffant le présent sur le passé en un palimpseste toujours en évolution.

Politique artistique Très tôt, la république de Venise organise politiquement et économiquement les professions artistiques mises au service officiel de l'État. Comprenant l'importance de la peinture comme moyen de formuler la culture et l'idéologie de la cité en images efficaces, Venise institue la charge de Peintre officiel de la République, le Pittore di Stato dès les premières années du Trecento, tout comme existe aussi un « Architecte d'État » et un « Sculpteur d'État ». À l'époque du doge Dandolo, le Peintre officiel est Paolo Venziano, acteur majeur dans la définition du style vénitien du Trecento. En 1483, Giovanni Bellini est cité par les documents officiels comme Pictor nostri Domini, prenant la suite de son frère Gentile, officiellement envoyé à Constantinople pour faire le portrait du Sultan.

Le titre de Peintre officiel comprend des avantages financiers considérables comme une rente fixe et l'exonération des impôts dus à la corporation, mais comporte des charges précises qui confirme le caractère « politique » de cette charge : le peintre ou son atelier doivent exécuter le portrait du Doge élu qui est ensuite placé en divers endroits importants de la ville et de son territoire ; il doit réaliser le « tableau votif » de l'élection, où saint Marc introduit à la Vierge le nouveau représentant de la collectivité ; il doit enfin exécuter l'écusson portant les armes de la famille du doge et du « devant d'autel » en tapisserie que le nouveau doge doit offrir à la basilique Saint-Marc.