La gestion des connaissances dans le domaine du nucléaire (« Nuclear knowledge management » ou NKM pour les anglophones) est la gestion des connaissances théoriques et appliquées (savoirs et savoir-faire) dans tous les domaines de la technologie et de la sécurité nucléaire. Elle inclut la collecte, la transmission, la mémorisation et le partage des connaissances anciennes et nouvelles et la mise à jour de la base de connaissances existante (retours d'expérience notamment).
Une bonne gestion des connaissances revêt une importance particulière dans l'industrie nucléaire, en raison de ses risques, de son développement rapide et de la complexité des technologies nucléaires, en raison des délais croissants qui s’écoulent entre la conception et le démantèlement d'une centrale nucléaire (80 à 100 ans...), et en raison de leurs implications pour la sécurité (Cf. vieillissement des installations nucléaires ; usage prolongé au-delà des durées pour lesquelles elles ont été conçues et vague de départ à la retraite des concepteurs et agents expérimentés).
Enjeux La connaissance (cognition distribuée) est un capital immatériel en évolution constante, nécessaire à la maitrise et gestion des risquesA. Lannoy, E. Mercier-Laurent, B. De Miramon, J. M. Obama, Maîtriser la connaissance pour maîtriser les risques, documentaliste-sciences de l'Information, 51(3), 2014 : 7-9.J. C. Amiard, Les accidents nucléaires : Prévention et gestion d'une crise accidentelle, vol. 3, ISTE Group, 2020., à une meilleure gestion des conflits d’objectifs au sein de l'industrie nucléaireP. Letzkus, La gestion des conflits d’objectifs dans la conduite et l'exploitation d'installations nucléaires, thèse de Doctorat en Ergonomie, Université de Toulouse II, 2004., mais aussi à la maitrise du facteur humain (présenté par Girun & Journée en 1998 comme le mais aussi comme <ref>J. Girun, B. Journée, La conduite d'une centrale nucléaire au quotidien, les vertus méconnues du facteur humain, in Le journal de lÉcole de Paris , 1998).</ref> (Cf. formation initiale et continue des personnels, ainsi qu’au maintien de l’expertise scientifique et technique)10.1051/rgn/20144022, est un actif et une ressource sans laquelle cette industrie ne peut pas fonctionner de manière sûre et économique. Une stratégie à court, moyen et long terme de gestion du corpus des connaissances « critiques »J. L. Ermine, Valoriser les connaissances les connaissances critiques d'une entreprise, 2004. du domaine du nucléaire est notamment nécessaire pour la gestion du risque nucléaire, via l'établissement de principes, de politiques, de guides de bonnes pratiques, de priorités et de planification, à toutes les étapes du cycle de vie d'une installation nucléaire : prospective, recherche et développement, conception et ingénierie, construction, mise en service, exploitation, gestion de crise, maintenance, rénovation et prolongation de la durée de vie, déclassement et démantèlement, ainsi qu’à la gestion des déchets.
Les ingénieries des connaissances et des systèmes d’information peuvent contribuer à la production de systèmes experts, et d’intelligence artificielle.
Il existe une revue consacrée à ce sujet (IJNKM, ou International Journal of Nuclear Knowledge Management), en anglais, avec certains articles publiés sous licence ouverteInternational Journal of Nuclear Knowledge Management, Inderscience Publishers..
Sémantique
La gestion de l'information est définie comme Norme X50-185 (AFNOR, 2004).
La gestion des connaissances nucléaires est généralement définie comme la gestion globale des connaissances dans le domaine nucléaire. Cette définition est conforme à la définition de travail utilisée dans le document de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) intitulé « Knowledge Management for Nuclear Industry Operating Organizations » (2006)Knowledge Management for Nuclear Industry Operating Organizations, Agence internationale de l'énergie atomique, IAEA TECDOC Series , octobre 2006..
La gestion des connaissances (GC) elle-même est reconnue comme un enjeu stratégique dans les organisations complexes. Elle est définie comme une approche intégrée et systématique d'identification, de recueil, d’explicitation, de suivi des transformations, de développement, de diffusion, d'utilisation, de partageW. Aans, B. Torchio, Le partage et la traçabilité des savoir-faire au cœur de la sûreté nucléaire in Revue de l'énergie , Éditions techniques et économiques, Paris, 2013, . et de préservation des connaissances, pertinentes pour atteindre des objectifs spécifiés.
Elle inclut donc une veille stratégique permanente. Dans les domaines techniques pointus comme celui du nucléaire elle s'appuie aussi sur un corpus syntaxique et sémantique de symboles, mots et expressions spécifiques, éléments qui peuvent parfois poser des problèmes de traduction d’une langue à l'autre.
Certaines connaissances ne peuvent être correctement réexploitées qu’une fois remises dans leur contexte (qui doit donc aussi être bien documenté).
En outre, alors qu'avec le temps, la masse de données et documents d’étude anarchiquement stockée (sans souci de l’existant) devient pléthorique, il s’agit aussi de viser . Il faut aussi que le vocabulaire et les mots-clés des documentalistes soit les mêmes que celui des ingénieurs.
Les facteurs humainsEn anglais, human factor est souvent synonyme d'ergonomie, notamment dans le domaine de l'informatique. Toujours en anglais, le monde de l'industrie maritime préfère human element à human factor. sont dans ce domaine nombreux et complexes. En outre, ils interagissent entre eux et avec l'évolution du contexte social, environnemental et technique ; ils sont par conséquent souvent difficiles à maîtriser. Les comprendre et anticiper fait appel à l’ergonomie, comme à la sociologie, à la médecine et à la psychologie du travail et des organisations et aux questions de formation initiale et continueJ. Girin, B. Journée, La conduite d'une centrale nucléaire au quotidien, les vertus méconnues du facteur humain in Le journal de l'École de Paris , 1998..
À échelle mondiale Depuis qu'elles existent, et hors du champ militaire, essentiellement, divers systèmes de gestion des connaissances aident les organisations nucléaires à renforcer et à aligner leurs connaissances, sous l’égide de l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
Depuis sa création en 1957, l'AIEA est l’un des dépositaires des connaissances relatives aux applications dites « pacifiques » des technologies nucléaires.
Le secrétariat de l'AIEA a été instamment invité à aider les États membres (à leur demande), à favoriser et à préserver l'enseignement et la formation nucléaires dans tous les domaines de la technologie nucléaire à des fins pacifiques ; à élaborer des orientations et des méthodologies pour la planification, la conception et la mise en œuvre de programmes de gestion des connaissances nucléaires. Pour cela l'AIEA soit donner aux États membres des sources d'informations fiables sur le nucléaire non militaire, tout en continuant à développer des outils et des méthodes pour capter conserver, partager, utiliser et préserver ces connaissances.
La gestion des connaissances nucléaires est devenue un programme officiel et l'une de ses priorités pour le . En 2002, l'AIEA a lancé un programme de gestion des connaissances nucléaires et plusieurs résolutions adoptées à la Conférence générale de l'AIEA depuis 2002 portent sur des thèmes de gestion des connaissances.
Ce programme a été dirigé par Yanko Yanev (2002-2012) puis par John de Grosbois (depuis 2012).
Dans ce cadre, l'AIEA organise des réunions, des formations et conférences internationales sur un large éventail de sujets, allant des concepts généraux sous-tendant la gestion des connaissances nucléaires aux méthodes et outils spécifiques enseignés lors de séminaires de formation pour les praticiensPhilip G. Tipping, Understanding and Mitigating Ageing in Nuclear Power Plants: Materials and Operational Aspects of Plant Life Management (PLIM), Elsevier Science, 26 octobre 2010, . .Nigel Holden, Martin Glisby, Creating Knowledge Advantage: The Tacit Dimensions of International Competition and Cooperation, Copenhagen Business School Press DK, janvier 2010, . ..
Description La connaissance (dans le domaine du nucléaire militaire et du nucléaire civil) a comme spécificités d’être hautement complexe, coûteuse à acquérir et à entretenir, et pour certains de ses aspects, secrète et/ou facilement perdue, par exemple lors des départs à la retraite ou avec l’utilisation croissante de personnels intérimaires. Les « utilisateurs » de l’information en sont aussi (en grande partie, mais pas uniquement) les « fournisseurs ».
La valeur de l’information se mesure à l’aune de son utilité. Dans le domaine du nucléaire, la gestion de la connaissance doit cibler les usages et besoins actuels, mais aussi futurs (difficiles à prévoir, par exemple à la suite d'un accident nucléaire), et pouvant concerner le très long terme dans le secteur du stockage en surface ou en profondeur et la gestion des déchets radioactifs. Il est donc difficile de « retirer » des informations des systèmes d’information souvent apparemment pléthorique car elles pourraient s’avérer très utiles dans plusieurs décennies, siècles, voire millénaires.
Dans le nucléaire militaire, cette connaissance est en grande partie morcelée et/ou cachée par le secret défense. Ceci empêche un large partage des connaissances au sein des communautés scientifiques nationales et internationales, au détriment de la préparation de gestion de crise en cas d’accident nucléaire (ou de guerre nucléaire).
Même dans le domaine non militaire (énergie nucléaire, brise-glace à propulsion nucléaire, centrale nucléaire flottante russe, médecine nucléaire, fracturation hydraulique, outils de traçage isotopique et de dosimétrieJ. C. Royer, M. Chaillot, J. L. Ermine, Gestion des connaissances dans le domaine de la dosimétrie en réacteur, octobre 1995. ou de métrologie utilisant des sources radioactives…) contrairement aux connaissances acquises dans d'autres domaines scientifiques, le libre partage et l'utilisation non contrôlée des connaissances nucléaires sont fortement limités par certains brevets et droits d'auteur (dans un premier temps), par le secret commercial parfois, et plus généralement par des préoccupations de sûreté nucléaire et de lutte contre la prolifération nucléaire ou contre le terrorisme.
La sûreté nucléaire nécessite cependant idéalement - et au moins au sein de la communauté des techniciens, experts et ingénieurs du nucléaire - un rapide et libre partage d'informations et des retours d’expériences, notamment pour éviter la répétition de situations à risque précurseurs d'accident.
Dans les pays démocratiques, les citoyens (notamment riverains d'installations classées à risque pour l'environnement) ou bénéficiant de la médecine nucléaire doivent aussi être informés sur le niveau de risque auquel ils sont exposés, et les mesures de prévention, contrôle et atténuation prises en temps normal et en cas d’accident (avec l’aide de l'IRSN par exemple en France).
De par la mise en jeu de puissants réacteurs, et de matériaux ou gaz radiotoxiques et en raison de la production de déchets radioactifs, les coûts économique, écologiques et humains en cas de défaillance de la sûreté nucléaire peuvent s'avérer être très élevés (ainsi en raison de l'ampleur de la responsabilité civile, les centrales nucléaires ne sont-elles pas assurées). Les États et organisations qui déploient et exploitent les technologies civiles et militaires du nucléaire doivent s'assurer que ces connaissances et les connaissances associées restent accessibles et compréhensibles pour ceux qui en ont besoin. Cependant la mise à disposition de tous de certaines informations sensibles sur la vulnérabilité d’installations nucléaires peut être source de risque (d’attaques, sabotages ou attentats par exemple).