Des caricatures de Mahomet de douze dessinateurs sont parues le dans le quotidien danois Jyllands-Posten, en réponse à Kåre Bluitgen, un écrivain se plaignant que personne n'ose illustrer son livre sur Mahomet depuis l'assassinat de Theo van Gogh aux Pays-Bas le .
Illustrant un article consacré à l'autocensure et à la liberté de la presse, ces dessins sont de facture différente. L'un montre un dessinateur inquiet, cachant le portrait de Mahomet qu'il est en train de tracer. Un autre Mahomet au ciel, accueillant d'un air désolé des musulmans, sans doute auteurs d'attentats-suicides, en leur disant qu'il n'y a malheureusement plus de vierges pour eux. Celui de Kurt Westergaard, montrant Mahomet coiffé d'un turban en forme de bombe, avec une mèche allumée, concentre toutes les critiques.
L'un des douze dessinateurs, Lars Refn, déclare rapidement que le journal Jyllands-Posten « voulait dès le départ uniquement provoquer ». Le , deux semaines après la parution, plusieurs milliers de musulmans manifestent à Copenhague. Le lendemain, un homme de 17 ans est interpellé dans la ville où se situe le siège du journal, pour avoir proféré des menaces de mort contre deux dessinateurs. Le premier journal à reprendre les dessins fut le journal égyptien Al Fagr, le .
Quelques jours plus tard, onze ambassadeurs de pays musulmans demandent à être reçus par le Premier ministre danois, qui refuse les demandes. Le , huit des dessinateurs et cinq représentants de la communauté musulmane se rencontrent confidentiellement, dans un bon climat. Mais le lendemain, un groupe extrémiste du Pakistan met à prix la tête des dessinateurs. Entre décembre et début janvier, plusieurs délégations d'imams danois se rendent au Moyen-Orient pour mobiliser les institutions et États musulmans. Ils montrent les douze dessins du Jyllands-Posten, mélangés à d'autres, d'une rare violence, comme l'a révélé le le journal Ekstra Bladet. C'est après cette tournée que l'affaire prend une ampleur internationale, avec des manifestations dans certains pays, parfois pacifiques parfois violentes.
Fin , plusieurs pays arabes font pression sur le Danemark. Le , la presse reprend les douze caricatures, en Belgique flamande et en Allemagne. France-Soir les reprend le même jour, mais Libération n'en publie que 4 sur 12, le . Charlie Hebdo les reprend pour la première fois le , en y ajoutant des caricatures de Mahomet dessinées par les collaborateurs réguliers du journal. Trois semaines après, le directeur du journal Philippe Val lance le Manifeste des douze avec Caroline Fourest et Bernard-Henri Lévy. En 2010, l'auteur du dessin le plus controversé, Kurt Westergaard, annonce qu'il dément avoir voulu « représenter » Mahomet : Le caricaturiste danois s'explique sur ses dessins de Mahomet, 20 minutes.
Historique
Tradition islamique et aniconisme
thumb|Mahomet à la Ka'ba. Peinture du Siyar-i Nabi, Istanbul, vers 1595. Comme souvent au , le visage de Mahomet est recouvert d'un voile.
Dans la Bible, l'épisode du Veau d'or montre un Moïse en colère contre cette représentation du divin. À sa suite, des rois d'Israël comme Ézéchias () et Josias () font détruire les icônes (images) des synagogues. Certains courants rabbiniques en font autant au fil des siècles. Ils auraient influé sur les débuts de l'islam, et la tradition sunnite rapporte qu'après la conquête de La Mecque, Mahomet aurait fait détruire toutes les images qui se trouvaient dans la Ka'ba à l'exception d'une Vierge à l'EnfantEncyclopédie de l'islam, deuxième édition, « sûra ». La source de cette information est l'historien Azrakî..
De là se serait progressivement installée dans l'islam une interdiction de représenter le vivant et tout particulièrement Mahomet par crainte que ces figures ne servent de support à des idolâtres. Le sunnisme interdit en particulier la représentation des « choses et personnes saintes » - on parle d'aniconisme. Cette tradition est rejetée comme non-coranique, ou très amoindrie, par d'autres branches minoritaires de l'islam comme le chiisme iranien, c'est pour cela qu'il serait faux de croire que cet interdit soit la cause principale de la condamnation des caricatures, étant donné que des protestations ont également émané de la part des communautés musulmanes qui ne croient pas qu'il faille respecter l'interdiction, cette condamnation serait plutôt due à l'image véhiculée par les caricatures, qui associent le terrorisme à Mahomet et donc aux débuts de l'islam, renforçant ainsi l'amalgame préexistant et rendant l'islam aux yeux de la communauté internationale mauvais depuis sa source.
De nombreuses représentations de Mahomet figurent dans l'art islamique traditionnel.. Des miniatures persanes et des tapis représentent Mahomet dans différents épisodes de la mémoire collectivewww.metmuseum.org... Parfois l'artiste fait un compromis en masquant son visage par un voile. Dans les traditions occidentales, des représentations de Mahomet sous les traits d'un marchand ont été réalisées.
Il existe par ailleurs plusieurs adaptations modernes du Coran en bande dessinée qui ont été publiées sans protestations particulières bien qu'elles ne soient pas diffusées dans certains pays de la péninsule d'Arabie.
Le rapport de l'islam à l'image est donc plus subtil qu'on ne pourrait le croire. Alors qu'il a largement été accepté comme un fait que représenter le prophète de l'islam était interdit aux musulmans, Abdelwahab Meddeb, professeur à Paris-X, soutient au contraire qu'il n'y a pas de tabou particulier sur la représentation de ce dernier, simplement une critique de l'image, pâle et dérisoire représentation de la réalité (l'œuvre de Dieu). . Il ajoute « La représentation du prophète est devenue taboue », Libération, 3 février 2006)..
Depuis le , la diffusion des images du vivant s'est généralisée, par la photographie d'abord, puis par la télévision et l'internet, technologies que les musulmans ont adoptées dans tous les domaines de la vie — politique, sciences, éducation, arts — et qui sont devenues indispensables au fonctionnement de sociétés modernes.
Tensions communautaires et xénophobie au Danemark Les tensions communautaires se sont faites de plus en plus criantes et violentes au Danemark qui a eu du mal à combiner le maintien d'un fort État-providence, des performances économiques moyennes et l'afflux d'immigrés auxquels la société multiculturelle danoise n'a pas demandé de s'intégrer.
Avec 13 % des sièges à l’assemblée, il a poussé au vote d'une série de lois, . Selon Soren Krarup, ténor de ce parti et prêtre à la retraite, Il considère que les musulmans sont venus au Danemark pour
Selon des musulmans danois [Lesquel ?], la liberté d'expression a été utilisée dans un but politique afin de provoquer des réactions « anti-danoises » et identitaires au sein de cette communauté, faisant le lit de l’ "extrême droite". De fait, un nombre croissant de jeunes musulmans danois sont séduits par les discours totalitaires du Hizb ut-Tahrir, parti islamique radical visant à mettre en place une « doctrine islamique pure » et illégale dans la plupart des pays à majorité musulmane, mais aussi en Allemagne et en Russie, mais pas au Danemark, malgré une enquête officielle diligentée par les pouvoirs publics danoisDenmark Is Unlikely Front in Islam-West Culture War New York Times, 8 janvier 2006..
Dans l'édition du du journal français Le Monde, il est rappelé le rôle du Jyllands-Posten, ainsi que d'autres journaux danois, dans . Flemming Rose écrit . Tøger Seidenfaden, directeur de la rédaction du quotidien Politiken, analyse ces propos de la sorte
Le quotidien Le Monde revient sur le contexte xénophobe du DanemarkL'extrême droite danoise alimente une xénophobie bien-pensante le Monde, 8 février 2006.. Il est rappelé le programme politique du Parti du peuple danois, formation d’extrême-droite : . Pia Kjaersgaard, président de ce parti, compare les musulmans à une . Bashy Quraishy, président du Réseau européen contre le racisme, déclare .
30 septembre 2005 : publication de douze caricatures Le , l'un des plus importants journaux danois, Politiken, a publié l'article « Dyb angst for kritik af islam » (« Peur profonde de la critique de l'islam »). Cet article traitait des problèmes rencontrés par l'écrivain Kåre Bluitgen, se plaignant de ce que personne n'osât illustrer son livre sur Mahomet, Koranen og profeten Muhammeds liv (Le Coran et la vie du prophète Mahomet), depuis l'assassinat de Theo van Gogh. Plusieurs illustrateurs ont refusé de collaborer sur ce sujet de peur de représailles. À la suite de cette autocensure, un débat sur la liberté de la presse et en particulier vis-à-vis de l'islam a eu lieu au Danemark.
Dans le contexte de ce débat, le quotidien Jyllands-Posten publie le le Visage de Mahomet, des caricatures du prophète de l'islam. Cette publication est la réponse de douze dessinateurs à Kåre Bluitgen. Le Jyllands-Posten invite quarante artistes à donner la vision qu'ils ont de Mahomet. Douze dessinateurs répondent et leurs dessins sont publiés le . Les dessins illustraient un article consacré à l'autocensure et à la liberté de la presse. Dans le sens des aiguilles d'une montre, en partant du haut. : Le visage de Mahomet dans le symbole islamique de l'étoile et du croissant. L'œil représente l'étoile et le croissant entoure le visage. Le dessin le plus controversé présente Mahomet avec une bombe dans son turban. La profession de foi des musulmans (la Chahada) est inscrite sur la bombe. La présence de la Chahada suggère qu'il ne s'agit pas de Mahomet mais de l'archétype du musulman. Mahomet avec une apparence ambiguë d'ange ou de démon. Une représentation abstraite de croissants de Lune et d'Étoiles de David et un poème sur l'oppression de femmes : Profet! Med kuk og knald i låget som holder kvinder under åget!. Traduction française : Mahomet représenté comme un voyageur dans le désert au coucher du soleil. Caricaturiste nerveux et tremblant en train de dessiner Mahomet en surveillant par-dessus son épaule. Mahomet calme deux de ses sectateurs, furieux, en indiquant que le dessin qu'il tient dans sa main n'a été fait que par un mécréant danois du sud-ouest.
En 2007, le magazine américain CounterPunch a attribué à Daniel Pipes une partie de la responsabilité de la commande de ces caricatures par le journal danois Sadanand Dhume, « Is the country's most controversial Middle East scholar mellowing ? », Philadelphia Magazine, January 2007.
Premières protestations et manipulation d'images Au début , l'affaire n'a encore qu'une dimension nationale, mais onze ambassadeurs de pays à majorité musulmane demandent un entretien avec le Premier ministre Anders Fogh Rasmussen, qui refuse de les rencontrer. Ce qui lui sera reproché plus tard par une partie de la presse danoiseRasmus Egelund, « Caricatures de Mahomet : provocation ou liberté d'expression ? » Courrier international, 2 février 2006..
Le , plusieurs milliers de musulmans manifestent contre la publication de ces caricatures en estimant ces dessins « provocants et arrogants ».
Dans un premier temps la plupart des journalistes refusent de présenter des excuses, estimant n'avoir fait qu'exercer le droit fondamental à la satire et à la caricature qu'implique la liberté de la presse. Pour le rédacteur en chef Carsten Juste, cette affaire pose notamment la question de savoir en quoi un journal non musulman devrait se conformer aux interdits de cette religion. Cependant, un des douze caricaturistes, Lars Refn, reconnaît une certaine provocation de la communauté musulmane. Son dessin représente un écolier danois s'appelant Mahomet et écrivant en persan sur un tableau : . Flemming Rose, le responsable des pages culturelles du quotidien, récuse cette affirmation.