Les Radhanites ou Radanites ( / Radhani (singulier) ou / Radhanim (pluriel) ; / Ar-Raḏaniyya) sont des marchands juifs du haut Moyen Âge. Ils semblent jouer un rôle important dans les échanges commerciaux de produits de luxe entre les mondes chrétien et musulman principalement au Eliyahu, Ashtor, « Aperçus sur les Radhanites », Schweizerische Zeitschrift für Geschichte, vol. 27, n. 3, 1977, notamment p. 250-251. Les routes commerciales ouvertes sous l'Empire romain restent utilisées durant cette période en grande partie grâce à leurs efforts. Leurs itinéraires couvrent une grande partie de l'Europe, de l'Afrique du Nord, du Moyen-Orient, de l'Asie centrale et s'étendent jusqu'à l'Inde et la Chine. On ne sait toutefois pas si le terme, utilisé uniquement par une seule source directe, se réfère à une corporation spécifique, à une caste, ou s'il s'agit d'un terme générique désignant les marchands juifs qui pratiquent le commerce trans-eurasien.
Parmi les biens achetés et vendus, figuraient de nombreux esclaves slaves souvent castrés par leurs soins ; ces esclaves étaient enlevés de force par les Khazars puis vendus aux Radanites qui, à leur tour, les revendaient dans le monde musulman, du Maghreb à Bagdad.
Sources droite|vignette|350px|La plus grande partie du commerce des Radhanites à travers l'océan Indien aurait été mené grâce à des bateaux côtiers tels que ce boutre.Une seule source directe mentionne les Radhanites. Leur existence et leurs activités nous sont uniquement connues grâce au texte de Abū l-Qasim Ubaid Allah ibn Khordadbeh, le Kitāb al-Masālik w’al- Mamālik (Livre des Routes et des Royaumes), rédigé entre 846 et 886 (le passage sur les Radhanites datant de la première édition de 846)Eliyahu, Ashtor, « Aperçus sur les Radhanites », op. cit, p. 246-247. L'emploi qu'il occupera comme directeur des postes et de la police de la province de Jibâl sous le calife abbasside al-Mutammid (qui règne de 870 à 885), semble suggérer qu'il avait toutes les qualités requises pour rapporter des informations relatives au commerce des Radhanites, mais il est impossible de savoir s'il avait une connaissance directe ou indirecte des éléments qu'il rapporteCharles Pellat, art. « al-Rād̲h̲āniyya », in Encyclopedia of Islam, Second Edition, Brill, 1993, vol. 8, p. 363–367..
L'article consacré aux Radhanites dans lEncyclopédie de l'Islam parle, à propos de l'abondante littérature qui leur est consacrée, de « spéculations » et indique en préambule que les Radhanites sont le « nom sous lequel est connu un groupe de négociants juifs dont l’origine, l’identité et les activités n’ont cessé de donner lieu à des interrogations, des réflexions, des commentaires et des jugements contradictoires qui n’ont jamais été définitivement convaincants [...] Le texte [de ibn Khordadbeh] a été copié et résumé mais jamais authentiquement corroboré par des auteurs contemporains ou ultérieurs »Charles Pellat, art. « al-Rād̲h̲āniyya », in Encyclopedia of Islam, Second Edition, Brill, 1993, vol. 8, p. 363–367.
L'historiographie s'accorde sur le caractère unique de la source. Le livre Kitab al-Buldan (« Livre des Pays ») d'Ibn al-Faqih qui date du mentionne les Radhanites, mais il s'agit d'un résumé des écrits d'Ibn Khordadbeh. Néanmoins, l'auteur Kevin Alan Brook cite un article polonais de 1936 qui identifierait deux autres mentions des Radhanites: d'une part, le Sefer ha-Dinim (« Livre des prescriptions »), un récit hébreu des voyages de Yehuda ben Meir de Mayence, citerait Przemyśl et Kiev comme comptoirs commerciaux le long de la route rhadanite, et d'autre part, au début du , un marchand juif français nommé Yitzhak Dorbelo aurait écrit qu'il avait voyagé avec des marchands radhanites jusqu'en Pologne Itzhak Schipper, Dzieje Gospodarcze Żydów Korony i Litwy w Czasach Przedrozbirowych., p. 116 cité par Kevin Alan Brook, The Jews of Khazaria, p. 77. Yitzhak (Ignacy) Schipper, est un important historien polonais juif (assassiné à Maidanek en 1943), ayant produit une œuvre volumineuse, mais assez controversé tant pour ses méthodes que ses résultats. Un historien contemporain écrit à son propos: « Schipper was perhaps the most controversial of Jewish historians. Some of his theories are considered far-fetched and his methodology has been called sloppy. He was accused of misquotation, quotation out of context, self-contradiction, and lack of comprehensive bibliographic treatment. [...] The judgment of others was that Schipper was more of a problem poser than a problem solver who brought to bear on the study of Jewish history a new social scientific approach. His writing was marred by a lack of restraint, a lack of scholarly meticulousness, and a lack of precise use of sources. » (M. J. Rosman, « Litman's Contribution of Yitzhak Schipper », The Jewish Quarterly Review, New Series, jul-oct 1987, vol. 78, no. 1/2, p. 152). Les informations rapportées par Kevin Alan Brook doivent donc être considérées avec circonspection, d'autant plus qu'elles sont tirées d'une référence quasiment inaccessible, difficilement vérifiable, qu'elles ne sont recoupées par aucune autre source et en contradiction avec l'historiographie des Radhanites. Les informations peu fiables de Schipper n'était pas incluse dans la troisième édition du livre de Brook, publié en 2018. Brook a écrit: « The Jewish traders of the post-Khazar era were no longer called Radhanites, and there is no source document alleging that the Radhanites were still extant after the ninth century. » (Brook, The Jews of Khazaria, troisième édition, p. 72)..
Texte du récit de Ibn Khordadbeh
vignette|gauche|250px|Une caravane de dromadaires en Algérie. La plus grande partie des échanges commerciaux menés par les Radhanites entre Tanger et la Mésopotamie aurait été effectuée à dos de dromadaire.
Origine des Radhanites
Plusieurs étymologies ont été suggérées pour le mot Radhanite et pour l'origine de ces marchands juifs. La première, plus ancienne, considère que les Radhanites sont des descendants de Juifs installés en France durant l'Antiquité (des « Rhodanici », Rhodaniens, vallée du Rhône)"China." Encyclopedia of World Trade: From Ancient Times to the Present, vol. 1, ed. Cynthia Clark Northrup, p. 29. Armonk, NY: M.E. Sharpe, 2005., tandis que les défenseurs de la seconde pensent que le centre de leur activité se situe en Orient (Irak ou Perse) Bareket, Elinoar. "Rādhānites". Jewish Civilization: An Encyclopedia. Norman Roth, ed. Routledge, 2002. pp 558–561..
Le Glossaire d'Endlicher ou de Vienne – De nominibus Gallicis, 9-11 – indique : « roth uilentum, (nam rho nimium) dan et in Gallico et in Hebraeo iudicem : ideo Hrodanus' iudex uiolentus » ; « roth violent, dan désigne le juge en gaulois et en hébreu ; ainsi Hrodanus signifie juge violent ». Au haut Moyen Âge, les marchands juifs qui parcourent le Rhône, fleuve violent et impétueux de la vallée rhodanienne, et qui animent le commerce international sont désignés sous le nom de Radhanites.
Les Radhanites, descendants des Juifs d’Occident ?
droite|vignette|upright=1.2|Justinien réduit les droits des Juifs dans l'Empire romain d'Orient
Le peuplement juif de l'Europe occidentale est probablement le fait de marchands qui auraient suivi les légions romaines. Ils établissent des comptoirs dans les principaux centres commerciaux de l'Empire : ports, carrefours routiers, villes fluviales et marchés. À propos de la présence de colonies juives dans tout l'Empire, en Occident et en Orient, le géographe grec Strabon écrit : « Il n'est pas aisé de trouver un endroit sur la terre qui n'ait reçu ce peuple. » Les Juifs bénéficient de nombreux privilèges attribués par César, Auguste et Tibère en raison de la richesse créée par leur activité commerciale. En 212, ils deviennent citoyens romains comme tous les hommes libres de l'Empire.
Ils s'installent durablement en France à partir du , d'abord dans la vallée rhodanienne (Rhodanite/Radhanite) du Rhône (Vienne, Lyon, Arles...) et de la Saône (Trévoux...), puis à partir de là, dans le reste du pays. Ils créent également des comptoirs en Allemagne (Cologne, Mayence…). et en Espagne (Tarragone, Grenade, Cordoue…). Dans le même temps, le christianisme se répand peu à peu dans l'Empire et devient finalement autorisé. Étant devenu la religion officielle de l'Empire au , la situation des Juifs se détériore, d'autant plus que leur prospérité relative suscite l'envie. Les empereurs Théodose, Constance et Justinien réduisent tour à tour leurs droits. Cependant, avec la désagrégation de l'Empire romain et la diminution du pouvoir de l'Église qui en résulte, leur sort s'améliore provisoirement.
La conversion au christianisme des Wisigoths et des Francs rend leur situation difficile : une succession de conciles diminue leurs droits jusqu'à ce que Dagobert les force à se convertir ou à quitter la France en 633Il n'est pas sûr que cette décision fut appliquée. Cependant, la présence juive en France diminue vers cette époque. (Source : Esther Benbassa).. Avec la détérioration du pouvoir royal, les commerçants juifs reviennent en France et s'installent principalement à Metz, Verdun et NarbonnePatrick Girard, Pour le meilleur et pour le pire, vingt siècles d'histoire juive en France, p. 45-46.. Les Radhanites seraient les descendants de ces Juifs installés très tôt en France. Cecil Roth et Claude Cahen, parmi d'autres, situent leur foyer dans la vallée du Rhône, dont le nom latin est Rhodanus. Selon ces spécialistes, le centre de l'activité radhanite est probablement à situer en France car toutes leurs routes commerciales y commencent Norman Roth, Medieval Jewish Civilization; An Encyclopedia, p. 558-561..
Une origine orientale ?
Nombre d'experts, parmi lesquels Charles Barbier de Meynard et Moshe Gil, pensent que le terme Radhanite se réfère à un district de Mésopotamie appelé le pays de Radhan (une région à l'est du Tigre, proche de Bagdad) dans les textes arabes et hébreux de l'époque Moshe Gil, The Radhanite Merchants and the Land of Radhan, p. 299–328..
Selon Sol Scharfstein, les Radhanites sont originaires de Babylone en Mésopotamie. En envoyant leurs fils étudier à la yeshiva, les Radhanites tissent des liens avec les personnages influents de la région. Par la suite, ces contacts leur sont utiles pour financer leur commerce Sol Scharfstein, Jewish History and You: From the Patriarchs to the Expulsion from Spain With Documents and Texts, p. 133..
Certains experts affirment que leur centre est la ville de Ravy (Rhagès) dans le nord de la Perse Encyclopedia of World Trade: From Ancient Times to the Present, « Radhanites », p. 763–4.. Enfin, d'autres pensent que le nom vient du persan rah (« chemin », « voie ») et dān (« celui qui sait »), ce qui ferait « celui qui connaît les chemins ». Les langues occidentales dont le français ont ajouté le suffixe « -ite » au terme, comme c'est le cas généralement pour les ethnonymes et les mots issus de toponymes.
Activité commerciale des Radhanites
Alors que la plus grande partie du commerce entre l'Europe et l'Extrême-Orient est conduite jusque-là par des intermédiaires originaires de Perse ou d'Asie centrale, les Radhanites sont parmi les premiers à établir un réseau commercial qui s'étend de l'Europe occidentale jusqu'à l'est de l'AsieVoir par exemple : Encyclopedia of World Trade: From Ancient Times to the Present, « China ».. Ils sont également les seuls à faire du commerce entre l'Europe et le Proche-Orient au Haut Moyen Âge. Fait encore plus remarquable, ils mènent ce commerce intercontinental sur une base régulière et une période de temps étendue.