Le musc est une matière première animale odorante, secrétée par la glande prépuciale abdominale des chevrotains porte-musc mâles d’Asie (Sibérie, Chine, Himalaya). Son composant essentiel est la muscone, isolée en 1906 par le chimiste Heinrich J. J. Walbaum et décrite moléculairement vingt ans plus tard, en 1926, par Lavoslav Ružička comme 3-méthyl-cyclopentadécanone. D'autres espèces animales et végétales peuvent produire une substance qualifiée de musc, notamment la civette, le rat musqué, le castor (castoréum), l'érismature à barbillons, le canard musqué et le bœuf musqué et des plantes comme l’ambrette ou le nard. Le musc produit par les chevrotains porte-musc a toujours été considéré comme supérieur et c’est de son histoire que nous allons traiter.

thumb|Chevrotain porte-musc (famille des Moschidés). thumb|upright=0.7|Poche de musc prélevée sur l’animal. Le musc produit par les chevrotains porte-musc est utilisé en Chine depuis l’Antiquité comme matière médicale capable de repousser les entités maléfiques responsables des maladies. Au cours des siècles, il a été de plus en plus utilisé comme substance odorante entrant dans les encens et les parfums. En Inde, autre région productrice, le musc fut utilisé à partir du en parfumerie et en médecine ayurvédique. Mais en raison de la profusion de substances aromatiques indigènes, l’Inde n’a jamais donné au musc l’importance qu’elle a attribué au santal, au calambac et aux fragrances florales.

L’usage du musc diffusa hors de son aire de production, chez les Sogdiens, les Perses puis les Arabes à partir du . Durant l’Âge d'or de l'Islam (), le musc est la substance aromatique la plus prisée. Il est utilisé dans l’encens et les onguents pour parfumer les lieux de séjour, les vêtements et la barbe des membres de la haute société. En médecine, il est apprécié pour ses propriétés stimulantes. Dans la religion musulmane, son rôle commence avec Mahomet qui s’enduisait de musc et le considérait comme le meilleur parfum.

L’introduction du musc en Europe occidentale ne se fera qu’à partir du , en raison de l’effondrement de l’Empire romain d’Occident qui provoqua une régression culturelle au haut Moyen Âge. Connu comme tonique et stimulant, son usage médical s’est peu à peu amoindri au fur et à mesure des progrès de l’analyse pharmacologique. En Europe et Amérique du Nord, l’usage médical a fini par complètement disparaître au profit de l'usage en parfumerie et cosmétologie où progressivement il a été remplacé par le musc de synthèse.

Ce mouvement de bascule vers la parfumerie ne s’est pas produit en Asie où l’usage dans les médecines traditionnelles chinoise, indienne, japonaise et autres s’est poursuivi jusqu’au . La forte demande de musc a mis en danger d’extinction les différentes espèces de chevrotains porte-musc. La Chine cherche à répondre à cette demande en mettant en place l’élevage en captivité de l’animal mais l’usage de musc de synthèse s’impose dans les produits cosmétiques et de parfumerie, particulièrement hors d'Asie.

Étymologie En français, le mot musc a été emprunté en 1256 au bas-latin muscus (), qui désigne la même substance animale odorante (ainsi que l'acception de chevrotain porte-musc la produisant). Ce dernier est un emprunt au grec moskhos, emprunté lui-même du persan mušk, qui viendrait soit du sanskrit मुष्क muṣká ayant le sens de « testicule », en raison de la forme de la glande soit d’un terme iranien apparenté..

La première mention dans un texte latin de muscus avec la valeur de « musc » se trouve chez saint Jérôme (347-420), un moine traducteur de la Bible en latin, ayant longtemps séjourné en Terre sainte, contrée en relation avec la Perse et l’Arabie. Dans son traité Contre Jovinien, Jérôme considère les cinq sens comme la porte d’entrée de tous les vices et à propos de l’odorat, il mentionne le musc, un parfum suave qui (Hier. Adv. Iovin. 2,8.Hier. Adv. Iovin. 2,8 : )

Le terme français musc, fait partie d’un grand groupe de mots ayant pour origine un mot moyen perse (pehlevi) mušk (dérivé d'un terme pour testicules). On y trouve en: persan muskh, arabe misk, ottoman et turc misk, arménien մուշկ mušk, syriaque mesk, grec μόσχος (moskhos), russe мускус muskus, latin muscus, puis moschus, anglais musk, italien muschio, allemand moschus, islandais moskus, géorgien მუშკი mushk’i, philippin musk Ces langues sont distribuées dans des familles différentes.

Par contre les termes employés pour désigner le musc dans les régions d’origine des chevrotains porte-musc n’ont pas diffusé hors de leur sphère culturelle avec la substance exportée. Le chinois 麝香 Shè.xiāng (morph. chevrotain.parfum) et ses synonymes香脐子、寸草、麝脐香、臭子、当门子、脐香、四味臭、腊子、遗香、心结香、生香、元寸香 sont d’usage dans l’aire culturelle chinoise. Le sanscrit कस्तूरी kasturi se retrouve naturellement dans les langues modernes de la même aire culturelle, comme l’hindi, le marathi, le bengali, malayalam, le cingalais, le télougou, le malaisien En tibétain, le chevrotain porte-musc se dit glaba et le musc glartsi, deux termes avec la même racine gla.

Les termes employés pour désigner le musc en chinois, tibétain, khotanais, sogdien et vieux turc ne sont pas reliés aux mots employés au Moyen-Orient et Europe.

Le musc en Chine

Tous les types de chevrotains porte-musc actuellement distingués ont des aires de distribution chevauchant le territoire chinois. Dès l’Antiquité, les chasseurs chinois n’ont pas manqué de remarquer que ces animaux émettaient une substance puissamment odorante nommée shèxiāng 麝香 (morph. ) qui avait toutes les qualités pour être utilisée comme médicament ou comme parfum.

Le plus ancien dictionnaire chinois, le Er ya (爾雅), composé dans les derniers siècles , très laconiquement indique 麝父, 麕足 Shè fù, jūn zúavec le même caractère she 麝 que dans shexiang 麝香 « musc ». La glose de Guo Pu (郭璞 ) explicite la métaphore : . Usages médicinaux Le premier ouvrage de matière médicale, le Shennong bencao jing (sous les Han postérieur +25 ; +220), et qui a été reçu comme l’ouvrage fondateur de la pharmacopée chinoise, consacre une notice au musc qui va être constamment reprise jusqu’à l’époque contemporaine. C’est à cette époque qu’apparaît la Tianshi dao 天师道 qui appréhende . La croyance aux démons a été longtemps profondément ancrée dans la culture chinoise et c’est très naturellement qu’elle se trouve chez les rédacteurs du Shennong qui manifestaient des préoccupations proches de celles des alchimistes taoïsants (Shennong麝香. 味辛温.无毒. 主辟恶气,杀鬼精物,温疟,蛊毒,痫痓,去三虫。久服除邪,不梦寤厌寐。生川谷.).

Le musc est présenté comme une drogue pour traiter les maladies provoquées par les êtres spirituels pathogènes comme le qi maléfique (eqi 恶气), les démons (gui 鬼), les entités spectrales (jingwu 精物), le poison Gu (蛊 verminevoir une analyse détaillée du concept de Gu à travers l’histoire, dans le chapitre V de ), les Trois vers (san chong 三虫) ou le Xie (邪 entité spirituelle menaçant la santé). Ce sont toutes des présences vivantes démoniaques, logées à l’intérieur du corps et responsables des maladies. Paul Unschuld qualifie ce savoir de .

Mais le musc peut aussi écarter les dangers naturels qui opèrent à l’extérieur. Par exemple Ge Hong (283 – 343), le médecin lettré en quête d’immortalité, raconte dans le Baopuzi, comment celui qui suit la Voie doit aller vivre dans la montagne et alors s’exposer à de multiples dangers : une chute de rocher, une rencontre avec un tigre, un loup ou un serpent. Ge Hong propose en conséquence une multitude de moyens de se protéger :

(Baopuzi或以乾姜附子带之肘后...或带王方平雄黄丸,或以猪耳中垢及麝香丸著足爪甲中,皆有效也。又麝及野猪皆啖蛇,故以厌之也, chap.17, 8).

L’efficacité du musc peut s’expliquer par un principe de magie sympathique, le chevrotain porte-musc tue le serpent, donc par contagion le musc repoussera les serpents.

Environ plus tard, le père J. B. Du Halde, jésuite du siècle des Lumières, rapporte la même croyance chez les paysans chinois, observée par les missionnaires. Il l’explique par l’odeur du musc qui assoupirait les serpents : (Description, 1735).

Revenons un siècle après Ge Hong, avec le lettré Tao Hongjing 陶弘景 (452 - 536) lui aussi connu pour sa contribution à la pharmacopée et à l'alchimie taoïsante, qui élabore un peu plus l’idée d’une association du musc aux serpents. La consommation de serpents par le chevrotain porte-musc lui permet de produire son musc qu’il fait sortir d'une poche à l'extrémité du pénis avec ses pattes. Après avoir été récupéré par les hommes, il est ensuite enveloppé dans une peau de serpent.

Les idées de Tao Hongjing nous sont parvenues grâce à Li Shizhen 李时珍, qui au , dans sa célèbre pharmacopée encyclopédique le Bencao gangmu, les présente en ces termes :

(d’après la traduction en anglais de Paul Unschuld).

Li Shizhen indique aussi que le musc provient de groupes ethniques non han, dits barbares : les Qiang et les Yi (羌夷) produisent le plus pur et le meilleur, alors que celui des Man (蠻), est de qualité inférieure. Il est souvent frelaté.

La pharmacopée majeure de la dynastie Tang, Xinxiu bencao, 新修本草 (659) reprend tout le savoir traditionnel sur le musc et en particulier sa réputation d’éloigner les influences néfastes. .

Pour les indications médicales au , Li Shizhen affirme que le musc . Il procède ensuite par compilation (non critique) des nombreuses indications données par les textes médicaux antérieurs (Shennong bencao, Bielu, Tao Hongjing, Yao xing, Meng Shen, Wang Haogu). Le musc permet ainsi d’éviter les affections dues aux êtres démoniaques, de guérir des maux dus au qi maléfique, de guérir de l’épilepsie de frayeur, d’éviter les fausses couches, d’expulser un fœtus mort, d’éviter les cauchemars, de guérir des morsures de serpents et autres bestioles venimeuses, de tuer les vers et bestioles de l’intestin, repousser le Gu qi, guérir du paludisme, ouvrir les méridiens, de traiter les attaques du vent (apoplexie)... entre autres. Ces catégories nosologiques proposent une représentation de la maladie de coloration magique, où le corps est possédé par quelque entité malfaisante qu’il importe de chasser grâce à la puissance odoriférante du musc.

Les sites médicaux en ligne actuels (en 2020) ou A+Medical Encyclopedia habillent le savoir traditionnel de la médecine chinoise, compilé depuis deux millénaires, d’un discours scientifique moderne fait d’analyses pharmacologiques, toxicologiques, et chimiques de la matière médicale, complétées d’informations zoologiques sur les chevrotains porte-musc. Ainsi, des études pharmacologiques chinoises ont montré que le musc pourrait avoir des activités anti-inflammatoires (Cao et Zhou, 2007) ou antitumorales (Zhang Y., Luo Y, ..., Wei L, 2009). Mais cette approche non critique se contente d’orner la savoir médical ancien de formulations scientifiques modernes, souvent non abouties, sans faire d’évaluation critique basée sur des essais cliniques de qualité, c’est-à-dire d'étude randomisée en double aveugle, comme les travaux de pharmacognosie le font sur la matière médicale issue de la tradition européenne. Le savoir médical chinois, marqué par une (Obringer, 1997) a simplement rajouté une nouvelle couche de nature scientifique aux couches traditionnelles, sans chercher une cohérence d'ensemble.

Encens et parfums Hors du champ médical, les propriétés odoriférantes du musc lui ont assuré certains usages dans le taoïsme et le monde profane. Le musc qui comme on l’a vu écartait les influences néfastes, pouvait faciliter une relation positive avec le royaume des Immortels. Le musc nourrit l’âme (po 魄), lit-on dans le Taiping Yulan 太平御览. Il est aussi utilisé dans les élixirs de longue vie.