vignette|redresse=1.5|Massacre des dominicains d'Arcueil, photomontage (Metropolitan Museum of Art).|alt=Sur ce photomontage en noir et blanc, des soldats en arrière-plan, sur un trottoir, abattent des religieux en tenue qui tentent de s'échapper.
Les Crimes de la Commune sont une série de photomontages réalisés à des fins de propagande par le photographe français Ernest-Charles Appert à l'issue de la Commune de Paris, pour le compte de Thiers et du régime versaillais. Photographe parisien accrédité auprès du tribunal de la Seine, parfois cité comme l'ancêtre du bertillonnage, il photographie les communards incarcérés à Versailles et utilise ces portraits lors de photomontages. Cette pratique du photomontage engagé est sujette à débat. En outre, ces photographies posent des enjeux en matière de pratique commerciale comme de droit d'auteur.
Ernest-Charles et Eugène-Léon Appert Eugène-Léon Appert (né le à Châteauroux et mort le à Médan) et Ernest-Charles Appert (né le . à Châteauroux et mort le à Paris) sont les fils naturels de la domestique Anne Appert. Ils quittent Châteauroux à une date indéterminée pour venir travailler dans la photographie à Paris. Les deux frères partagent la même initiale et fusionnent alors sous la même identité commerciale, celle d'Eugène Ernest Appert. Ils font leur apprentissage au sein de l’atelier d’Émile Defonds, membre fondateur de la Société française de photographie, avec Alphonse Bousseton, un ancien peintre de miniatures. Eugène Appert apparaît dans l'annuaire du Commerce et de l'Industrie en 1854. Il est d'abord apprenti, puis associé de Bousseton en 1862. Il fonde en 1868, en pleine crise économique, son propre atelier au 24 rue Taitbout, dans ce qui est alors le quartier des studios de photographes.
Les frères Appert se spécialisent dans la photographie portraitiste de personnalités politiques, et Ernest-Charles pratique de façon précoce le photomontage (procès de Blois en , traitant de différents complots contre la vie de Napoléon III, dans lesquels sont impliqués Gustave Flourens et Eugène Protot). Ils participent aux expositions universelles de 1862 et 1867.
D'après Stéphanie Sotteau Soualle, un inventaire systématique des images d’Appert permet d'attester qu'Ernest-Charles est l’auteur de la série de photomontages, les Crimes de la Commune.
Appert et la Commune de Paris vignette|Siège de Paris, avant-poste de Bondy, 20 décembre 1870. Musée Carnavalet.|alt=Photographie sépia montrant un groupe d'officiers en campagne discutant.
Durant le siège de Paris, pendant la guerre de 1870, Appert prend des clichés d'officiers français et prussiens, dans les forts des environs de Paris. L'un ou l'autre des frères travaille pour le ministère de la Justice comme expert auprès du tribunal de la Seine, en tant que photographe judiciaire, pouvant ainsi réaliser de nombreux clichés de prisonniers. Il semble prendre fait et cause, pendant la Commune de Paris, pour les « versaillais » contre les « communards ». Il effectue, pour le compte de Thiers et de son régime, un grand nombre de clichés de la répression versaillaise, à la fois sur le terrain opérationnel et dans les prisons de Versailles.
vignette|gauche|Exécution de Rossel, Bourgeois et Ferré, le à Satory. Tirage sur papier albuminé, Paris, Musée Carnavalet.|alt=Photomontage sépia sur lequel trois hommes debout, à gauche, se tenant devant un remblai, vont être exécutés par un peloton militaire, à droite.
Début 1872, Appert publie l'album Les Crimes de la Commune.
Il réalise également un photomontage de l’exécution de Louis Rossel, Pierre Bourgeois et Théophile Ferré au camp de Satory par l'armée versaillaise..
Appert est aussi accusé de bonapartisme, car il diffuse, après la chute de Napoléon III, de nombreux photomontages de propagande représentant les événements majeurs du clan bonapartiste. Il est même condamné en 1874 en raison de sa célébration de la majorité du prince impérial.
Cependant, si les photomontages des Crimes de la Commune ont justifié la politique répressive d'Adolphe Thiers, les photomontages du prince impérial servent la propagande bonapartiste, et Appert célèbre ultérieurement les succès électoraux des républicains.
Ainsi, si pour Jean-Claude Gautrand, Appert est , pour Stéphanie Sotteau Soualle ce photographe qui entretient des liens avec l’armée, la papauté la classe politique et la presse, semble surtout , et qui fait preuve d'un .
Appert aux origines de l'identité judiciaire Portraits des communards incarcérés Appert bénéficie de liens privilégiés avec la préfecture de police. Chargé par l'autorité judiciaire de photographier la rue Haxo, où s'est déroulée lors de la semaine sanglante une exécution d'otages dans une grande confusion, il obtient également l'autorisation de photographier les détenus des prisons de Versailles, notamment Louise Michel et Charles Lullier. Ses portraits sont, selon Jeannene Przyblyski, , montrant les détenus oscillant entre la défiance et la recherche de respectabilité. Éric Fournier mentionne que .
vignette|redresse|Portrait de Louise Michel pris à la prison des Chantiers de Versailles. Le carton porte l'inscription , musée Carnavalet.|alt=Portrait en noir et blanc d'une femme portant une robe sobre, assise sur une chaise, et fixant l'objectif.
On considère fréquemment, dès le , que ., voire avec Gisèle Freund que si les communards se laissaient volontiers photographier devant les barricades, . Depuis le Second Empire, la photographie se légitime comme une auxiliaire de l'ordre public.
De fait, le marque un tournant dans l'usage policier de la photographie. Selon Pierre Piazza, c'est la préfecture de police qui sollicite Appert pour réaliser les portraits des communards incarcérés à Versailles.. Pour Éric Heilmann, .. La pratique s'étend progressivement : les portraits, souvent de qualité médiocre, nourrissent peu à peu les dossiers des condamnés et les fiches de renseignement. Selon Christine Lapostolle, il s'agit, en référence à Alphonse Bertillon, de .
Pour Christian Phéline, les portraits de communards réalisés par Appert annoncent effectivement la photographie judiciaire développée par Alphonse Bertillon. En organisant une vaste campagne de prise de vue dans les prisons versaillaises, il aurait répondu à une commande de l’État destinée à recenser les « communards » et à permettre ainsi leur traque.. Appert inaugure . D'une façon générale, l’histoire de la photographie suppose qu’Appert a mis au point ce genre « judiciaire » en photographiant les détenus des prisons versaillaises en 1871. En 1874, dans un « climat de réaction sociale » après l’écrasement de l’insurrection, un service photographique est créé à la préfecture de police de Paris.
Premiers photomontages vignette|gauche|Des femmes de la Commune, photomontage représentant les femmes incarcérées à la prison des Chantiers de Versailles, musée Carnavalet.|alt=Photomontage sépia montrant une foule de femmes occupées à diverses activités, fixant l'objectif du photographe, dans une large cour ceinte de hauts murs. Un soldat en faction à l'arrière-plan les surveille. Appert exploite ensuite commercialement les portraits de prisonniers dans ses photomontages, où il met en scène les protagonistes. Les femmes photographiées individuellement dans la cour de la prison des Chantiers se retrouvent ainsi dans le photomontage Des femmes de la Commune. Pour Christine Lapostolle, il est difficile de savoir si Appert invente ou reprend une pratique déjà utilisée sous , voire dans d'autres pays, pratique qui restait jusqu'alors appliquée à la seule photographie artistique.
Pour Emmanuèle Peyret, .
Appert avait déjà adopté ce style de portrait dès 1869 : le portrait de Garnier-Pagès, enregistré au dépôt légal le , sera utilisé après la Commune, en 1881 dans le photomontage représentant les députés de la Seine. La technique du photomontage est issue de la tradition anglo-saxonne : Appert combine des fragments de portraits avec des corps de comédiens qu’il fait poser dans des décors naturels. Le dessin n’est visible que sous forme de retouches pour lier l’ensemble. Ainsi, il réunit artificiellement les députés, les ministres ou bien les protagonistes d’une affaire judiciaire telles les affaires Troppmann en 1869 ou Victor Noir en 1870. Cette pratique le situe dans la double tradition du portrait de groupe fictif de la gravure d'une part, et de la peinture d’histoire d'autre part. Elle lui permet de s'affranchir des règles du portrait d’atelier, issues du Second Empire et théorisées par Disdéri dans son traité sur l’Art de la photographie.
Crimes de la Commune vignette|Dominicains d’Arcueil réchappés du massacre. La série des Crimes de la Commune, dont les tirages sur papier albuminé sont conservés au musée Carnavalet, présente sept photomontages et une photographie déposés sur une durée d'une année, à partir du . Trois autres photomontages postérieurs donnent à voir le châtiment des insurgés, de l'internement à l'épilogue du en passant par le jugement, Troisième conseil de guerre de Versailles.
Les photomontages, vendus en trois formats différents, de la grande planche à la carte de visite, rencontrent un certain succès jusqu'à la date de leur interdiction à l'automne 1872.
Sources et inspiration vignette|gauche|Assassinat des otages de la Commune à la prison de la Roquette, photomontage, tirage sur papier albuminé, musée Carnavalet.|alt=Photomontage en noir et blanc représentant l'exécution de six religieux, debout devant le mur de la cour intérieure d'une prison. Les religieux sont tenus en joue par un peloton au premier plan, qu'un homme sur le côté gauche semble commander.