Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart, dite Mademoiselle Molière, est une comédienne française du Grand siècle, née à une date et dans un lieu incertains, et morte à Paris le . Fille ou sœur de Madeleine Béjart (la question est encore en suspens), elle a été pendant onze ans l'épouse de Molière, qui a écrit pour elle de nombreux rôles, dont celui de Célimène dans Le Misanthrope. Son talent, tant dans le tragique que dans le comique, a été reconnu par ses contemporains. Personnalité contrastée, elle a fait l'objet, de son vivant même, d'une biographie romancée diffamatoire, La Fameuse Comédienne, maintes fois rééditée au cours des siècles suivants.

Biographie Naissance et identité Plus de trois siècles après sa mort, l'identité de la femme de Molière n'est pas clairement établie. La rareté des documents existants, l’absence en particulier d’un acte de baptême qui porterait ses quatre prénoms et les noms de ses parents, ne permet pas de trancher la question, déjà controversée de son vivant, de savoir si elle était la fille ou la sœur de Madeleine Béjart. Les historiens en sont donc réduits à combiner de diverses manières les quelques indices dont ils disposent et qui sont exposés ci-après dans l’ordre chronologique.

Françoise de Modène (1638) vignette|280x280px|Chapiteau de l'église Saint-Eustache de Paris. La date la plus ancienne avancée au sujet de « Mademoiselle Molière »Au , seules les femmes mariées « de qualité », c'est-à-dire de condition noble, étaient appelées Madame. est celle du . Ce jour-là, à Paris, Madeleine Béjart, âgée de vingt ans, fille mineureL'âge de la majorité était fixé à vingt-cinq ans à Paris. de Joseph Béjart et de Marie Hervé, met au monde une enfant qui sera tenue huit jours plus tard sur les fonts baptismaux de l'église Saint-EustacheSon acte de baptême a été publié une première fois en 1821 par l'ex-commissaire de police Louis-François Beffara dans sa Dissertation sur J.-B. Poquelin-Molière, p. 13-14, puis en 1867 par l'archiviste Auguste Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, :

Onziesme de juillet, fut baptisée Françoise, née du samedy troisiesme de ce présent moys, fille de messire Esprit Raymond, chevalier, seigneur de Modène et autres lieux, chambellan des affaires de Monseigneur, frère unique du RoyNé en 1608, Esprit de Rémond de Mormoiron, chevalier (puis baron, puis comte) de Modène a alors trente ans. Il a été élevé à la cour avec Gaston d'Orléans, dont il était page, et il est marié depuis huit ans à Marguerite de La Baume de La Suze, veuve d'Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin, de quinze ans son aînée. Le titre qu'il se donne, de « chambellan des affaires de Monseigneur, frère unique du roi », est sujet à caution, comme le suggère Henri Chardon, dans ses Nouveaux documents sur les comédiens de campagne et le Vie de Molière, Paris, Auguste Picard, 1886, tome premier, "M. de Modène, ses deux femmes et Madeleine Béjart", , note 1. Évoquant les aventures ultérieures du sieur de Modène à Naples, l'abbé Henry Arnauld écrit dans ses Mémoires (Paris, 1824, ) : « Le baron de Modène était homme de mérite assurément, s'il n'eût point corrompu par ses débauches les belles qualités de son esprit. », et de damoiselle Magdeleyne Béjard, la mère, demeurant rue Saint-Honoré ; le parrain, Jean-Baptiste de L’Hermitte, escuyer, sieur de VauselleFrère cadet du poète et dramaturge Tristan L'Hermite et proche ami d'Esprit de Rémond, Jean-Baptiste L'Hermite a épousé en 1636 la demi-sœur de Marie Hervé, Marie Courtin, avec qui il avait déjà une fille prénommée Madeleine, laquelle sera plus tard la seconde épouse d'Esprit de Rémond. Il est donc l'oncle par alliance de Madeleine Béjart. Sur ce personnage et ses rapports avec Esprit de Rémond et la famille Béjart, voir l'article très documenté de Madeleine Jurgens et Elizabeth Maxfield-Miller, « En marge de Molière : Jean-Baptiste L'Hermite et Marie Courtin », dans Revue d'histoire du théâtre, , . Voir également Napoléon-Maurice Bernardin, « Un mari d'actrice, le chevalier de L'Hermite-Soliers », dans Hommes et mœurs au dix-septième siècle, Paris, 1900, , et Henri Chardon, Nouveaux documents sur les comédiens de campagne, Paris, 1886, « Monsieur de Modène, ses deux femmes et Madeleine Béjart »., tenant pour messire Gaston-Jean-Baptiste de Raymond, aussi chevalier, seigneur de ModèneLe parrain de Françoise, enfant adultérine (le mot « illégitime » est écrit en marge du registre) est son demi-frère, Gaston-Jean-Baptiste, fils légitime d'Esprit de Rémond et de Marguerite de La Baume de Suze. Âgé de sept ans, le jeune garçon vit alors avec sa mère au château de Malicorne dans le Maine. ; la marraine, damoiselle Marie HervéMarie Hervé est dite demoiselle, en tant femme d'un (prétendu) gentilhomme., femme de Joseph Béjard, escuyerC'est la première fois, dans la documentation, que Joseph Béjart (1585-1641), « huissier aux eaux et forêts à la table de marbre de France », est ainsi qualifié ; la seconde fois sera en 1662, dans le contrat de mariage d'Armande Béjart et de Molière, où il sera désigné comme « feu Joseph Béjart, vivant écuyer, sieur de Belleville » (voir ci-dessous, chapitre Un mariage discret)..Le prénom de l'enfant a été choisi en référence à l'homme qui, s'il n'était mort six ans plus tôt, aurait été son parrain le plus prévisible : son grand-père paternel, François de Rémond de Mormoiron, comte de Modène, dit « le Gros Modène »Voir Jean Gallian, Histoire de Caromb, ..

La petite fille baptisée ce jour-là semble bien être celle que Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest, premier biographe de Molière, évoqueraLa Vie de M. de Molière, Paris, 1705, , quand en 1705, sans citer son prénom, il identifiera « la Molière » (c'est-à-dire Armande Béjart) comme la fille de Madeleine Béjart et du comte de Modène.

Constatant que Françoise de Modène n'apparaît, pourvue de ce prénom, dans aucun document ultérieur, certains auteurs, dont le plus récent biographe de MolièreGeorges Forestier, Molière, Paris, NRF Gallimard, 2018, p. 44-47., tiennent pour acquis qu'elle est morte en bas âge, comme de nombreux nourrissons à l'époque, et formulent l'hypothèse que Madeleine Béjart aurait eu, dans les années suivantes, une autre enfant du même Esprit de Modène, avec lequel elle aurait poursuivi une relation amoureuse jusqu'en 1642, et que c'est cette seconde fille, non reconnue par son père et baptisée à une date inconnue sous le quadruple prénom d'Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth, qui aurait épousé Molière en 1662.

Une « petite non baptisée » (1643) À la fin de l'hiver 1643, dix-huit mois après le décès de Joseph Béjart, sa veuve Marie Hervé et les trois aînés de leurs enfants travaillent avec leur ami Jean-Baptiste Poquelin à la création de l'Illustre Théâtre, qui verra le jour le . Dans un acte signé le , en présence d'un « lieutenant particulier civil », de trois procureurs au Châtelet et de divers autres témoins, Marie Hervé déclare, « au nom et comme tutrice de Joseph, Madeleine, Geneviève, Louis et une petite non baptisée, mineurs dudit défunt et elle », vouloir renoncer à la succession de leur père comme étant plus onéreuse que profitable..

N'ayant pas encore été baptisée, mais peut-être simplement ondoyée, la fillette n'est pas nommée ; cependant la plupart des historiens s'accordent à reconnaître en elle la future Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth, qui épousera Molière en 1662 (voir le chapitre Un mariage discret). Pour quelle raison, alors qu'elle est âgée de neuf ou dix mois au moinsJoseph Béjart étant mort au cours de l'été 1641, la « petite non baptisée », si elle est sa fille, a été conçue au plus tard dans le courant du mois d’août, et sa naissance ne peut être postérieure à . Si elle est la fille de Madeleine Béjart et du chevalier de Modène, née en , elle a quatre ans et sept mois., cette dernière-née de Marie Hervé n'a-t-elle pas encore été baptisée ? Madeleine Jurgens et Elizabeth Maxfield-Miller font valoirCent ans de recherches sur Molière, , note 4. que « la cérémonie avait été remise en raison de toutes les préoccupations qui hantaient la famille depuis la mort de Joseph »La documentation ne permet pas de discerner quelles « préoccupations » ont « hanté » la famille Béjart pendant les dix-huit mois qui se sont écoulés entre la mort du père au cours de l'été 1641 et la renonciation du ., qu'elle avait encore été « ajournée à cause des aventures de l'Illustre Théâtre », et que cela donnait à penser que le baptême avait pu avoir lieu en province (voir ci-dessous la section Un baptême tardif ?).

Parmi les nombreux documents qui, jusqu'aux années 1680, attestent qu'Armande Béjart est la fille de Joseph Béjart et Marie Hervé, et donc la sœur de Madeleine, son aînée d'une vingtaine d'années, l'acte de , s'il concerne bien la future « Mademoiselle Molière », est le plus ancien et celui dont tous les autres procèdent. Aussi sa sincéritéAu sens juridique du terme : caractère authentique d'un acte administratif, d'un document, d'un témoignage. (si ce n'est son authenticité) a-t-elle été contestée dès sa publication en 1863. Arguant du fait qu'à la date du : 1) Joseph et Madeleine Béjart étaient majeurs et non mineursJoseph, dont on n'a pas retrouvé l'acte de baptême, serait l'aîné, puisqu'il est nommé en premier, et serait né en 1616 ; Madeleine a été baptisée le ., 2) Marie Hervé était âgée de 49 ans et demiElle a été baptisée le à Château-Thierry. Roger Duchêne souligne que si la ménopause était plus précoce à l'époque, une telle naissance tardive n'était toutefois pas impossible., de nombreux historiens soupçonnent une supposition d'enfant, par laquelle Marie Hervé aurait fait passer pour sienne une fille de Madeleine — Françoise de Modène ou une autre.

Une enfance provinciale ? La Fameuse Comédienne, publié en 1688, est le premier document à donner une naissance aristocratique à la femme de Molière. , avant de préciser que ladite fille .

En 1900, Napoléon-Maurice Bernardin suggèreraNapoléon-Maurice Bernardin, « Le mariage de Molière », dans Hommes et mœurs au dix-septième siècle, Paris, 1900, . L'auteur est un tenant de la thèse selon laquelle Armande est la fille de Madeleine Béjart et Esprit de Modène. de reconnaître dans cette « dame » Marie Courtin de la Dehors, demi-sœur de Marie HervéNée du remariage tardif de Madeleine Nollé, mère de Marie Hervé, avec Simon Courtin, Marie Courtin de la Dehors appartient à quelques années près à la même génération que sa nièce Madeleine Béjart. et femme de Jean-Baptiste L’Hermite, qui en 1638 a été le parrain par procuration de la petite Françoise. Maîtresse d’Esprit de Modène, elle a en effet passé une partie des années 1644-1652 dans le château de Modène, non loin de Carpentras, ou dans le proche domaine de « La Souquette », dont le comte lui avait fait don. Ainsi, tandis que Madeleine Béjart parcourait la France de la Fronde avec Molière et leurs camarades de la troupe du duc d'Épernon, sa fille aurait été élevée avec la fille de sa cousine.

Marie Courtin et Jean-Baptiste L’Hermite figurent avec leur fille Madeleine aux côtés de Molière, de Madeleine Béjart et d'une demoiselle « Manon » dans les représentations de l'Andromède de Corneille données à Lyon au cours de l’hiver 1652-1653 (voir ci-dessous), et on les rencontre dans l’intimité de la troupe jusqu’en 1662.

Un baptême tardif ? gauche|vignette|280x280px|Signatures d'Armande Béjart et de son second mari en 1691 (Musée d'art et d'histoire de Meudon).