L'Étudiante (en ) est un tableau du peintre russe réaliste Nikolaï Iarochenko. Il est connu en deux versions créées toutes deux en 1883. L'une se trouve actuellement dans les collections du musée national de peinture de Kiev, et l'autre au . Le tableau a été présenté pour la première fois au public lors de la des Ambulants en 1883. La présentation de la toile a provoqué de vives discussions à la fois à propos de sa valeur artistique et aussi sur le rôle de la femme dans la société russe du . Les critiques d'art soviétiques ont émis l'hypothèse suivant laquelle c'est cette peinture de Nikolaï Iarochenko qui a forcé Ilia Répine à abandonner son idée originale et à créer une nouvelle version de son tableau Visiteur inattendu, qui a ensuite atteint une grande renommée.
Le tableau représente une étudiante d'une section des Cours Bestoujev à Saint-Pétersbourg, Anna Tchertkova, devenue plus tard femme écrivaine et publiciste, épouse de l'éditeur et personnalité publique Vladimir Tchertkov, ami proche de Léon Tolstoï. Certains chercheurs ont appelé ce tableau L'Étudiante la première représentation d'une femme étudiante dans la peinture. Le critique d'art, auteur de monographies sur l'œuvre de Nikolaï Iarochenko, Vladimir Prytkov estimait que cette toile poétique était le « symbole de la jeune Russie à laquelle appartenait l'avenir ».
Motif L'écrivain russe Gleb Ouspenski décrivait ainsi ce tableau : . Elle a . Ces yeux sont , et ont l'. La jeune fille est vêtue d'une robe sombre, d'un châle écossais, pour se protéger du vent et de la pluie, avec, sur la tête, un bonnet sans bords (), une coupe de cheveux courts. Une ceinture simple en cuir entourant sa taille complète le caractère typique de ses vêtements. Les historiens sont unanimes pour signaler que les vêtements et les coiffures des jeunes progressistes des années 1880 diffèrent de ceux des jeunes femmes des milieux nantis de la société. Vers 1880, la mode féminine était dominée par la forme que les contemporains appelaient « roussalka » : un corset enserre sur les hanches le haut d'une jupe drapée. Le bas de celle-ci est garni de volants de dentelles mais est fait du même tissu que l'ensemble. Vladimir Prytkov observe dans le vêtement de la jeune fille une combinaison fantaisiste d'une jupe féminine et d'un chemisier pour homme. Complété de la large ceinture, du bonnet pour homme et de son plaid, cet ensemble lui donne l'apparence extérieure caractéristique des étudiants de l'époque. Ces vêtements lui donnent une image de jeune fille démocrate qui attire par sa modestie, son esprit, sa jeunesse.
La jeune fille marche allègrement dans une rue de Saint-Pétersbourg. Il vient de pleuvoir et des flaques d'eau aux reflets argentés sont visibles sur les trottoirs. Le critique Prytkov y voit plutôt de la ou de la . Selon l'historien de la culture , de la jeune fille émane de la confiance et une aura spirituelle. Le fondateur et premier directeur du musée-domaine mémorial N. Iarochenko, Vladimir Seklioutki fait remarquer chez cette jeune fille sa droiture, son sérieux, sa foi ardente en un avenir meilleur. Le peintre omet délibérément les détails du paysage de la ville et ne montre que les dalles sales du trottoir et les façades humides du bâtiment. Les hauts murs de pierre sont enveloppés de brouillard. Prytok observe comment le peintre a réussi a transmettre la densité de l'air et l'unité du tableau par une et par l'utilisation . Parmi ces tons, le contraste existant avec le col blanc brillant attire immédiatement le regard du spectateur vers le visage de la jeune-fille.
Figure emblématique de l'héroïne du tableau L'Étudiante
Le secrétaire de Léon Tolstoï, Valentin Boulgakov, considère que Anna Tchertkova (née Diterichs) est l'héroïne de ce tableau L'Étudiante . L'historien d'art Vladimir Prytkov considère également qu'il n'y a aucun doute que le peintre a peint son tableau avec Anna Diterichs comme modèleOn rencontre plusieurs orthographes pour le nom de jeune fille : Diderichs, Ditterichs. Anna Tchertkova écrivait elle-même son nom de famille : Diderichs (en ) . Née en 1859, Anna Diterichs se marie en 1886 avec le publiciste, personnalité publique Vladimir Tchertkov. Son père était un militaire de carrière, le colonel d'artillerie Constantin DiterichsConstantin Diterichs (1823—1899). Par la suite général d'infanterie, participant à la guerre du Caucase, connu de Léon Tosltoï qui a utilisé ses Notes sur la Guerre du Caucase lors de la création de Hadji-Mourat et sa mère Olga Iossifovna (1840—1893). En 1879, la famille d'Anna déménage à Saint-Pétersbourg. Elle entre alors au Cours Bestoujev, puis après deux ans elle passe au département des sciences naturelles . En 1883, quand Iarochenko peint son tableau, elle était vraiment étudiante. Prytkov a étudié en détail la biographie et l'apparence physique de la jeune fille choisie par le peintre. Il souligne que Iarochenko a rajeuni son modèle. Alors qu'elle avait 24 ans au moment du portrait, elle semble en avoir 17-18 L'écrivain Gleb Ouspenski estime même l'âge de la fille sur la photographie à 15-16 ans. La même opinion est partagée par l'historienne d'art, doktor nauk, académicienne à l'Académie russe des beaux-arts, Alla Verechchtaguina. Elle écrit que le peintre a repris les traits les plus généraux de son visage, mais l'a rendue beaucoup plus jeune. Irina Polenova, chercheuse principale du musée-domaine N. Iarochenko, évalue différemment le rôle de Diterichs dans la création du tableau. Elle écrit que Diterichs n'a donné que quelques traits , pour L'Étudiante. Dans un article de 2018, sans même citer Diterichs comme figure emblématique du tableau, elle écrit que la vie de l'héroïne est .
Vladimir Poroudominski, quant à lui, a vu le reflet de plusieurs femmes réelles dans le personnage représenté : Maria Pavlovna Nevrotina (vers 1854-1915) épouse du peintre Iarochenko, parmi les premières à participer aux Cours Bestoujev ; l'amie de l'artiste Nadejda Stassova, sœur du critique musical Vladimir Stassov ; la femme du frère de Vassili Iarochenko, juriste de formation, Elisaveta Iarochenko , diplômée de l'université de Berne ; mais en premier lieu Anna Diterichs, qu'il considère comme figure emblématique du tableau. Selon Porodouminski, le peintre, en travaillant à son tableau, a progressivement éliminé la ressemblance, de son héroïne avec Diterichs, transformant la figure emblématique en type. Poroudominski fait remarquer que les contemporains qui étaient familiers d'Anna Tchertkova ne la reconnaissaient pas dans le tableau L'Étudiante.
Poroudominski considérait que L'Étudiante était pour son auteur un sujet personnel, mais en même temps un . Le fait qu'Anna Diterichs soit une connaissance proche de l'artiste montrait, à son avis, l'importance qu'il accordait à la signification personnelle du tableau. La menace constante, au début des années 1880, de la fermeture des établissements d'enseignement supérieur pour les femmes donnait à ce tableau un retentissement social publique. Le est créée la Commission sur le renforcement de la surveillance de la jeunesse étudiante sur base d'un rapport du ministre de l'Intérieur N. Ignatieva et des représentants de cinq ministères. Le président de la commission est I. Delianov qui se fixe comme objectif de transformer les universités de en foyers de science. La commission créée exige la fermeture des cours supérieurs de médecine accessibles aux femmes. Une réunion spéciale, dirigée par Constantin Pobiedonostsev et Ivan Delianov, a estimé que l'éducation des femmes à la santé était .
Travail de l'artiste sur la peinture et destin de celle-ci En 1883, Iarochenko entreprend avec succès une carrière dans la fonction publique. Il est promu colonel au sein des fantassins de l'artillerie, et devient le chef d'atelier à l'usine de munitions de Saint-Pétersbourg fondée en 1869 et remplit également des missions spéciales au sein de cette usine. Il se marie et devient membre de l'association des Ambulants à partir de 1875. Iarochenko voyage à plusieurs reprises à l'étranger où il séjourne pendant plusieurs mois, visite les musées en Suisse, en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas en Grande-Bretagne.
Tableaux précurseurs de L'Étudiante
Un des chercheurs attachés à l'œuvre de Nikolaï Iarochenko, Vladimir Prytkov, considérait le peintre comme un ardent défenseur de l'égalité des sexes. Il considérait L'Étudiante comme le portrait d'une jeune fille représentant l'avant-garde de la jeunesse russe. Prytkov mentionne аussi à ce sujet un autre tableau qui se trouve dans les collections du musée russe (toile, huile, , signé en bas à gauche «Н. Ярошенко. 1880 г.», à l'inventaire sous n° Ж-4159, entré au musée en 1932 en provenance de la Galerie Tretiakov). Il est repris sous la dénomination Gymnasistka (élève d'un gymnasium). Iarochenko représente une fille de 12-13 ans, habillée d'une robe d'uniforme brune, assise sur une chaise, les mains jointes sur les genoux. D'un côté elle est confuse, et d'un autre elle est drôle et riante. Prytok en parle comme d'une jeune fille mignonne et sympathique. Iarochenko a longtemps étudié différents représentants de la jeunesse étudiante russe.
Variantes de la toile
La variante de la toile L'Étudiante que l'on trouve dans la collection du musée de Kalouga (inventaire n° Ж 0167) est réalisée sur toile et à l'huile. Ses dimensions sont de . Selon le chercheur de l'œuvre de Iarochenko, Vladimir Prytkov, c'est cette version qui a été exposée à la exposition des Ambulants de 1883 ainsi que lors de l'exposition Iarochenko qui a eu lieu à Moscou en 1899. La version du tableau qui est exposée au musée national de peinture de Kiev (à l'inventaire sous n° Ж-154), utilise la même technique. Ses dimensions sont de (selon d'autres données ). Elle est signée : «Н. Ярошенко 1883». Elle a été présentée à l'exposition des œuvres de Iarochenko à Kiev en 1948.
L'Étudiante a été exposée aux États-Unis lors de la visite du secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique Nikita Khrouchtchev ainsi qu'à Londres en 1959 et à Paris en 1960. Le tableau a chaque fois été apprécié par le public des spectateurs. Seklioutski qui rapporte ces expositions ne mentionne pas de quelle version du tableau il s'agissait.
L'avis des contemporains sur le tableau L'écrivain et journaliste Gleb Ouspenski a publié dans la revue Annales de la Patrie un essai sur le tableau L'Étudiante sous le titre À propos d'un tableau. Il fait partie du cycle Des conversations avec des copains. L'écrivain a vu le tableau de Iarochenko dans l'atelier du peintre (dont aujourd'hui l'adresse ancienne est devenue 63, oulitsa Tchaïkovskaïa, anciennement rue Serguiieskaïa) à Saint-Pétersbourg. La révolutionnaire Véra Figner, se trouvait emprisonnée durant sa quatorzième année de détention et écrit qu'elle avait lu l'article d'Ouspenski et vu le tableau lui-même sous la forme d'une reproduction jointe à l'article. Finger admet que l'héroïne lui rappelait quelqu'un qu'elle connaissait, mais elle a ensuite réalisé que pour elle l'étudiante incarnait simplement toute sa jeunesse avec tout ce qu'elle a de nouveau, de pur de sincère. Irina Polenova a écrit que certains, comme Véra Figner, percevaient l'héroïne comme l'incarnation des meilleurs traits de la jeune génération, d'autres reconnaissaient en elle des personnes spécifiques, que Iarochenko n'avait d'ailleurs jamais rencontrées, d'autres encore la percevaient comme un phénomène social concret. Tous convenaient que le tableau était un manifeste, l'expression de l'idéal de toute une génération.