La violence épistémique consiste à nier, à délégitimer, à dévaloriser ou à minimiser l'expérience et la connaissance d'un sujet sur lui-même et/ou sur sa culture.

Dans le champ de l’ethnologie, c'est une violence par laquelle le colonisateur impose au sujet colonisé certains modes de pensée« Par violence épistémique, on entend communément cette forme de violence qui naît au moment de la rencontre avec l’Autre, auquel sont imposées des règles de pensée et d’action qui induisent des effets de subordination et de hiérarchisation », Andrea Ceriana Mayneri, « Sorcellerie et violence épistémologique en Centrafrique », L’Homme [En ligne], 211 | 2014, http://journals.openedition.org/lhomme/23607 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lhomme.23607. Cette violence passe par plusieurs pratiques, dont notamment la décrédibilisation des voix individuelles des personnes discriminées, leur exclusion des processus d'établissement des savoirs et la destruction de leurs propres institutions.

Dans le champ de la psychologie, c'est le procédé par lequel l'interprétation théorique de données empiriques construit, implicitement ou explicitement, un « Autre » présenté comme inférieur ou problématique, alors que d'autres interprétations tout aussi viables des mêmes données sont possibles. Le terme violence épistémique est initialement tiré de recherches spécifiques au colonialisme, dans des pays dits du « Tiers Monde », sa généralisation hors du colonialisme est nommée violence épistémologique.

Origine du concept Le concept, inspiré de Michel Foucault, a été popularisé par Gayatri Chakravorty Spivak, au sein des subaltern studies ; la philosophe Gayatri Spivak voit dans l'épistémè une fonction de programmation silencieuse dans laquelle la parole des subalternes est systématiquement interprétée avec les grilles de lecture établies par les émetteurs reconnus du savoir, c’est-à-dire les universitaires issus des puissances coloniales. Dans Les Subalternes peuvent-elles parler ?, G. Spivak s'inspire de L’Histoire de la folie à l’âge classique de M. Foucault pour évoquer l'élaboration de récits historiques qui ont légitimé l'impérialismeAndrea Ceriana Mayneri, « Sorcellerie et violence épistémologique en Centrafrique », L’Homme [En ligne], 211 | 2014, http://journals.openedition.org/lhomme/23607 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lhomme.23607.

Contexte La violence épistémique est exercée dans la production d'un savoir hégémonique qui se présente comme universel et qui délégitime les savoirs de ceux qui ont été constitués comme « Autres » :

Types

Claudia Brunner propose une typologie de la violence épistémique en examinant les niveaux micro, méso, et macro. Elle les considère comme interdépendants.

La micro-dimension concerne les expériences concrètes de violence épistémique où une personne est blessée en se voyant dénier son aptitude à connaître et savoir. Cela se produit par la , souvent en raison de stéréotypes racistes ou sexistes, marginalisant, ignorant ou invalidant des voix, des positions et des corpus de connaissances. La micro-dimension englobe également le sans même jamais être conduit à en prendre conscience.

L'échelle méso concerne les processus de classification et de hiérarchisation des connaissances par leur intelligibilité et pertinence perçues, ainsi que la monopolisation et la universalisation des perspectives de connaissances eurocentrées et androcentrées. Elle est liée à la structure de pouvoir asymétrique mondiale dans la production de connaissances et la division du travail intellectuel.

Enfin, la dimension macro concerne l'ordre global, considéré depuis la perspective de la colonialité du pouvoir, une approche qui analyse les modèles de pouvoir économiques, politiques, intersubjectifs et épistémiques existants comme une conséquence du colonialisme.

Décrédibilisation des témoignages

L'injustice épistémique, conceptualisée par Miranda Fricker et Kristie Dotson, désigne des pratiques injustes infligées à une personne en tant que sujet connaissant. La négation de la crédibilité d'une personne en tant que source de connaissance légitime est appelée . Kristie Dotson approfondit ce concept avec les termes de testimonial quietings et testimonial smotherings. Ces pratiques de réduction au silence et de déconsidération systématique de l'expérience et de la connaissance au-delà des frontières épistémiques racialisées et genrées rejette les savoirs des acteurs marginalisés dans le domaine de .

Marginalisation et discrimination

L'échelle méso permet d'interroger les structures de pouvoir sous-jacentes dans le système de savoir hégémonique et les corpus de connaissances qui le rendent légitime. L'exclusion systématique des perspectives subalternes du canon de la connaissance, ainsi que la centralisation et l'universalisation des connaissances eurocentrées, sont liées au colonialisme et à ses conséquences persistantes.

Racisme épistémologique

La colonisation a conduit à l'épuisement des ressources matérielles et intellectuelles des populations colonisées, donnant lieu à un . Cette a assuré la reproduction de sujets coloniaux contrôlables.

Hégémonie épistémique de la science

La science est souvent conçue comme un savoir universel, objectif et neutre. La science moderne occidentale est ancrée dans des fondements épistémologiques qui effacent le caractère situé du savoir"Ramón Grosfoguel. Decolonizing Post-Colonial Studies and Paradigms of Political-Economy. Transmodernity, Decolonial Thinking, and Global Coloniality. In: Transmodernity 1(1), 2011." S.5. L' désigne et critique les perspectives soi-disant objectives et universelles, qui peuvent être considérées comme des formes sécularisées du monopole chrétien du savoir"Ramón Grosfoguel. Decolonizing Post-Colonial Studies and Paradigms of Political-Economy. Transmodernity, Decolonial Thinking, and Global Coloniality. In: TRANSMODERNITY: Journal of Peripheral Cultural Production of the Luso-Hispanic World. 1(1), 2011" S.6..

Distribution asymétrique du travail intellectuel

La distribution mondiale du savoir se structure en un centre euro-américain et une périphérie dépendante. Les universités, centres de recherche et maisons d'édition en Europe et en Amérique définissent ce qui est dès lors considéré comme précieux et digne d'attention. Les chercheurs du Sud , créant ainsi une dépendance scientifique du Sud envers le Nord.

Violence épistémique au niveau macro

Violence épistémique en psychiatrie En psychiatrie, la description par le sujet de son état émotionnel intérieur est un témoignage direct fait dans un langage qui peut être imagé, métaphorique, voire utiliser des idiomes propres à sa culture. Ces descriptions subjectives doivent être traduites en langage psychiatrique (technique) pour poser un diagnostic, ce qui peut se faire de différentes manières, soit en retenant l'image littéralement soit au contraire en essayant de chercher son sens. Le choix de l'une ou de l'autre dépend fortement des biais et des préjugés du praticien, mais aussi de sa connaissance de la culture du patient, et peut être influencé par du racisme, de la misogynie et par toute autre vision aliénante, stigmatisante et discriminante sur le groupe social du sujet.

Par exemple, un « serpent entré par la nuque qui rampe dans la tête et se déplace à vitesse irrégulière » peut être diagnostiqué a priori comme une migraine aiguë (comprise métaphoriquement), comme une crise d'anxiété (comprise sous la forme traditionnelle de "Ode Ori", de l'ethnie Yoruba, au Niger) ou comme un trouble psychotique avec hallucinations (comprise littéralement), qui pourrait alors justifier une hospitalisation forcée. Cette différence traduit le niveau de confiance du praticien dans la capacité du sujet à produire un savoir sur lui-même : suivant qu'on décide que le sujet a perdu contact avec la réalité ou non, on accorde une valeur différente au témoignage (délire ou connaissance), et on oriente différemment le diagnostic psychiatrique, avec des répercussions radicalement différentes sur ses libertés immédiates (avec hospitalisation sans consentement possible) et sur le succès thérapeutique (les anti-psychotiques pourraient aggraver les symptômes anxieux).

La violence épistémique en psychiatrie se manifeste à deux niveaux :

dans l'institution hospitalière, sa hiérarchie, son organisation, qui fabrique un cadre de pensée et des protocoles qui excluent de fait tous les discours subjectifs (témoignages) qui ne s'y insèrent pas. Ainsi : un patient « souffre d'un trouble » à partir du moment où ses symptômes correspondent à un trouble répertorié comme tel dans les manuels psychiatriques, même si le patient ne déclare pas de souffrance subjective particulière, ou que c'est son environnement qui l'opprime (souffrance causée par autrui), comme un milieu familial ou professionnel délétère, le regard de la société sur sa condition et les discriminations sociales et oppressions dont il est victime (racisme, misogynie, validisme, psychophobie, homophobie, grossophobie, transphobie, etc.). Noter que les troubles et leur définition varient dans le temps, donc non seulement le savoir psychiatrique est situé (ancré dans son temps, non neutre et politisé), mais en plus le psychiatre, en tant que médecin, a un rôle normatif et légal qui peut contribuer à l'oppression (par exemple, l'homosexualité a été un trouble jusque dans les années 1990, et c'est un combat politique et militant qui a mené à sa dépathologisation et à sa dépénalisation : la psychiatrie n'est donc pas hors des normes sociales). un patient « ne souffre pas d'un trouble » si ses symptômes ne correspondent à aucun trouble répertorié dans les manuels, même si le patient se déclare subjectivement en souffrance : on laisse alors le patient dans l'errance diagnostique. Par exemple, le trauma complexe et développemental, bien que défini scientifiquement et objet de publications, a été exclu de la classification des troubles du DSM-5 par simple choix (et par processus démocratique) de l'Association américaine de psychiatrie. la connaissance que le sujet a de lui n'est prise en compte que si elle est jugée par le praticien localement conforme à une réalité située (crédible et raisonnable, selon les critères du praticien), et si la subjectivité globale du sujet est jugée digne de confiance (en fonction d'antécédents portés au dossier médical), sinon elle est écartée en tant que délire ou hallucination et c'est le savoir psychiatrique et l'interprétation du praticien qui sont alors jugées supérieures au savoir du sujet sur lui-même. Le praticien est donc juge et parti, puisqu'il juge non seulement de la validité du savoir du sujet sur lui-même, mais fournit également son propre savoir (situé) comme substitution, qui peut alors prendre une valeur médico-légale. dans l'épistémologie elle-même : le trouble psychique n'est envisagé par la psychologie et par la psychiatrie que comme un dysfonctionnement (biologique ou cognitif), donc comme une déficience individuelle à corriger. Cette vision se heurte par exemple à celle de la psychologie sociale, qui étudie les interactions entre l'individu et son groupe social, permettant d'envisager une interprétation des mêmes données sous forme de déficience collective d'inclusion des individus atypiques, et ouvre à des solutions visant à corriger collectivement la structure sociale (pour la rendre plus inclusive, moins opprimante) ou visant à protéger l'individu d'un milieu délétère (plutôt que chercher à le « corriger »).

Bibliographie

Note et référence

Voir aussi Décolonisation du savoir Injustice épistémique Psychologie critique Exploitation épistémique

Catégorie:Concept épistémologique Catégorie:Violence