La Fabrique d’armes de Trubia, depuis 2001 filiale de la General Dynamics, est une usine d’armement implantée dans les Asturies et spécialisée dans la fabrication de châssis pour chars d’assaut et pour véhicules blindés.

L’emblématique Fabrique royale d’armes de Trubia vit le jour à la fin du , quand le gouvernement espagnol, en guerre avec la France républicaine, décida de transférer ses ateliers de production d’armes (en même temps que les employés et leurs familles) du Pays basque, de Navarre et de Catalogne vers un emplacement plus éloigné de la frontière pyrénéenne. Le site choisi pour accueillir la nouvelle manufacture fut la bourgade de Trubia, en considération de la proximité de mines de fer et de charbon, de la disponibilité d’argile, et de la présence abondante de bois et d’eau (apportée par la rivière Trubia et le fleuve Nalón). Fondée formellement en 1794, la Fabrique d’armes fut cependant bientôt laissée à l’abandon, après qu’elle eut échoué à faire fonctionner ses hauts fourneaux, à réaliser la canalisation escomptée du Nalón pour ses besoins logistiques, mais surtout quand le personnel dut se disperser devant l’invasion française de 1808.

La Fabrique connut un renouveau en 1844, lorsque le gouvernement lui confia la production de pièces d’artillerie en fer destinées à pourvoir aux besoins de la marine et de la défense côtière. Sous l’impulsion du nouveau directeur, l’ingénieur militaire Elorza, une nouvelle structure manufacturière fut mise en place, avec de nouveaux ateliers et des hauts fourneaux fonctionnels, apte à accroître notablement les capacités de production, tout en respectant des normes de qualité rigoureuses. Une école des arts et métiers fut créée dans l’enceinte de l’usine, la première du genre en Espagne.

Après le départ d’Elorza en 1867, l’activité de la fabrique connut des hauts et des bas au gré des décisions politiques et des circonstances extérieures ; ainsi p. ex. la manufacture dut-elle renoncer au volet sidérurgique de son activité quand le gouvernement eut favorisé la concurrence de l’acier anglais par une réduction des droits de douane, et à l’inverse connut-elle une floraison lors de la Première Guerre mondiale, où elle fabriqua notamment un nouvel obus de 15,5 cm (sous brevet Schneider) et des chars de combat, dont elle fut en mesure, grâce à ses propres études et recherches, de lancer un modèle espagnol. Parallèlement furent édifiés de nouveaux ateliers, des cités ouvrières en dehors de l’enceinte de l’usine, et un imposant bâtiment administratif. La période de torpeur consécutive à la Guerre civile de 1936-1939 fut suivie d’un regain pendant la Seconde Guerre mondiale, où Trubia se vit assigner entre autres la production de matériel de défense anti-aérienne. En déclin à partir de 1950, la Fabrique d’armes fut soustraite à la tutelle de l’armée et intégrée dans l’entreprise publique Santa Bárbara, laquelle fut finalement privatisée et vendue à l’américaine General Dynamics en 2001, puis en partie à Rheinmetall en 2015.

Des périodes de gloire de sa manufacture, le bourg de Trubia a gardé des vestiges patrimoniaux, dont plusieurs ont fait l’objet de classement : ateliers de fabrication, comme autant de témoins de l’industrialisation des Asturies et de l’architecture industrielle ; lieux de résidence (cités ouvrières, villa d’officiers) ; centres de la vie sociale (casinos)

Historique

Origines En 1792, compte tenu des tensions qui régnaient entre la monarchie bourbonnienne espagnole et la France républicaine, et dans la perspective d’un probable conflit entre les deux pays, le Conseil d’État espagnol, réuni le sous la présidence du roi Charles IV, affirma l'opportunité d’établir une fabrique de munitions qui soit suffisamment éloignée de la frontière française, au contraire des manufactures d’armement navarraises d’Eugui et d’Orbaiceta ou de celle de San Sebastián de Muga, dans l’Empordà (province de Gérone), toutes implantées à proximité de la frontière, ce qui représentait un risque en cas de conflit avec la France... (C’est du reste ce qui allait se produire effectivement, après que l’Espagne eut en 1793 déclaré la guerre à la France révolutionnaire, qui venait d’exécuter le roi Louis XVI, et après que cette guerre se fut déroulée de façon désastreuse pour l’Espagne, qui vit ses usines d’Orbaiceta et d’Eugui être assiégées et prises d’assaut par les troupes françaises ; au terme du conflit, le , le gouvernement espagnol n’eut d’autre issue que de signer le traité de Bâle et redoutait de perdre ses territoires limitrophes de la France.)

vignette|Plaque de métal ayant fait partie d’un affût fabriqué en 1871 à Trubia et destiné à transporter des pièces d’artillerie lourdes et volumineuses). L’objet se trouve exposé dans la forteresse Isabelle II (ou forteresse de La Mola), sur l’île de Minorque. Le , le gouvernement de Charles IV donna mission de désigner un emplacement plus sûr et plus éloigné de la frontière, et donc plus propice à l’installation d’une industrie militaire, laquelle devait être en mesure de satisfaire les besoins en matériel de guerre de l’armée espagnole et de la marine royale, mais sans les défauts des autres établissements similaires, rendus vulnérables par leur proximité avec la frontière pyrénéenne. À cet effet, l’ingénieur en chef de la Marine, Fernando Casado de Torres, fut chargé en août par les ministres de la Marine et de la Guerre de parcourir les montagnes de Santander et des Asturies en quête d’un lieu idoine pour une fabrique de munitions de gros calibre. Dans son rapport urgent, mais néanmoins fort circonstancié, remis au ministre de la Guerre le , Casado de Torres déclarait qu’ayant visité toute la région, « j’ai vu sur toute cette côte des parages très à propos pour une telle implantation ; mais le plus adéquat et celui qui réunit les plus grands avantages, me paraît être le point d’union de la rivière Trubia avec le fleuve Nalón ». Que Casado de Torres ait fixé son choix sur ce lieu s’explique essentiellement par les considérations suivantes : la relative proximité, à une cinquantaine de kilomètres en amont sur le Nalón, des mines de charbon de Langreo, qui étaient gérées par la Marine et dont le produit serait à acheminer par bateau vers Trubia après réalisation d’un projet de canalisation du Nalón ; la présence de minerai de fer dans les environs, en particulier à Castañedo del Monte, dans les replis du mont Udrión, dans les ravins de Berció et sur les rives des Bascones ; par la disponibilité abondante d’argile et de sable pour les moulages ; la présence sur les flancs de l’Udrión d’abondantes quantités de pierre calcaire et de quartz ; la profusion d’eau douce, grâce à la proximité de deux cours d’eau, lesquels, par leur forte déclivité, étaient de surcroît susceptibles de fournir de l’énergie hydraulique ; et la présence du fleuve Nalón qui, une fois rendu navigable, servirait au transport, d’une part, du charbon en provenance de Langreo et des rives de la rivière Lena, et d’autre part, des produits manufacturés à destination du port de San Esteban de Pravia, situé à l’embouchure du fleuve. (dans l'actuelle commune de Muros de Nalón). Le se tint dans le palais du duc del Parque à Oviedo une réunion de techniciens, où furent tracées, sur la base du rapport de Casado, les lignes maîtresses pour la création de la future manufactureEn 1788, Casado de Torres avait fait partie d’une délégation d’espionnage industriel envoyée en Angleterre, et était dès le début de la décennie 1790 devenu le principal promoteur de l’usage du charbon minéral (plutôt que végétal) pour la fonderie de canons et de munitions de fer. Les graves problèmes de déforestation provoqués en Navarre par l’exploitation du charbon végétal appelaient une solution de rechange, sous les espèces de charbon minéral, déjà éprouvée ailleurs en Europe. L’emploi de la houille comme combustible en haut fourneau requérait sa cokisation (pour en éliminer le soufre et les impuretés), d’où l’intérêt de Casado pour les gisements de charbon nouvellement découverts dans les Asturies. Cf. ..

L’étude de Casado clôturée, le gouvernement décida le transfert des installations de production d'armements et nomma pour premier directeur de la fabrique le colonel Francisco Vallejo. Les projets de construction d’un canal de dérivation et d’un barrage connurent un début de mise en œuvre en 1793. Cependant, le de la même année, à la suite de la mort sur l’échafaud du roi de France, Charles IV déclara la guerre à la république française. En plein conflit, le , il fut finalement décidé, par voie de Cédule royale, d’implanter une manufacture de munitions au confluent de la rivière Trubia et du fleuve Nalón, ainsi que de transférer vers les Asturies le personnel des Fabriques royales de Navarre et des manufactures d’armes portatives basques sises à Placencia, Elgoibar, Ermua et Eibar, eu égard à l’imparable avancée de l’armée française emmenée par le général Moncey à travers cette zone. Les fonderies d’Eugui, d’Orbaiceta et de San Sebastián de Muga furent détruites par les troupes d’occupation, et seule resta encore en activité la fabrique de canons de Liérganes (Cantabrie), laquelle toutefois dut fermer définitivement ses portes en 1795 par suite de l’épuisement de ses réserves végétales surexploitées.. C’est ainsi que vit le jour à Trubia en 1794 la Real Fábrica de Municiones y Armas portátiles (littér. Fabrique royale de munitions et d’armes portatives), témoignage le plus précoce de l’industrialisation des Asturies. À quelque temps de là, une Fábrica de Armas entra en service également à Oviedo, et en 1808, la manufacture de Trubia devint une succursale de celle d’Oviedo. D’autre part, le projet d’implantation à Trubia impliquait de déplacer de Guipúzcoa vers Trubia l’ensemble du personnel technique, maîtres, officiers et apprentis, mais également leurs familles, soit plusieurs milliers de personnes. Vers le milieu du , l’usine de Trubia fut placée sous la tutelle des militaires.... Si certes le personnel serait dispersé dans des bureaux situés dans des localités autres que Trubia, la production serait l’apanage de la manufacture de Trubia, et là seul seraient construites les pièces et montées les armes.

Premiers balbutiements et abandon Entre 1795 et 1796 furent érigés, pour les besoins de la Real Fábrica, deux hauts fourneaux (le Volcán et l’Incendio), et en eurent lieu, lors d’une cérémonie solennelle à laquelle assistèrent l’évêque d’Oviedo et le maire du concejoTrubia, qui appartient aujourd’hui à la municipalité d’Oviedo, ressortissait à cette époque à la paroisse de Grado., les premiers essais de fusion du fer dans un fourneau alimenté à la coke ; l'essai cependant fut une déconvenue, car on échoua à liquéfier suffisamment le fer en vue du moulage. Compte tenu du nouveau conflit militaire qui s’était déclaré en Europe, l’on décida de recourir pour l’heure au charbon végétal pour l’urgente fabrication de munition, sans pour autant renoncer au projet d’utilisation ultérieure du charbon minéral..