L'affaire Coffin qui s'est déroulée au Québec dans les années 1950 est l'une des affaires judiciaires les plus célèbres au Canada. Par ses répercussions dans les médias, son impact politique et ses conséquences sur le système de justice, notamment sa contribution essentielle dans l'abolition de la peine de mort au Canada, elle est un exemple significatif des abus de pouvoir et de la fragilité des systèmes judiciaires.

Encore aujourd'hui, l'opinion publique est très divisée sur la culpabilité de l'accusé, le prospecteur gaspésien Wilbert Coffin qui a été pendu le pour le meurtre de trois chasseurs américains.

Chronologie des faits vécus de 1953 à 2007 : trois chasseurs américains, Eugene Lindsey (un petit usurier de 45 ans), son fils Richard (17 ans) et l’ami de celui-ci, Frederick Claar (19 ans), partent de Hollidaysburg, en Pennsylvanie, pour chasser l’ours en Gaspésie, à bord d’une camionnette Ford 1947. Lindsey serait parti avec en poche (selon son épouse), même s’il a l’habitude de porter sur lui des milliers de dollars en billets.

: les trois arrivent à Gaspé, obtiennent leurs permis de chasse, achètent des provisions et partent pour la forêt.

: les trois sont vus pour la dernière fois dans les bois, à de Gaspé, par Wilbert (Bill) Coffin, un prospecteur de York-Centre qui détient des claims (concessions minières) dans le secteur. Les deux jours précédents, il avait prospecté avec Angus McDonald, mais ce jour-là, il est parti seul ; il conduit une camionnette empruntée de son ami Bill Baker, un hôtelier qui a misé sur les concessions de Coffin. Accompagné du jeune Lindsey, Coffin se rend chez Napoléon Gérard, garagiste de Gaspé, et achète une pompe à essence pour dépanner les trois chasseurs. Les deux reviennent en forêt en fin d’après-midi. Coffin prétendra y avoir rencontré deux autres chasseurs américains d’environ 30 ans dans une jeep à boîte artisanale jaune non immatriculée au Québec, avoir soupé avec les cinq, puis être parti vers le camp 21. Il leur aurait promis de vérifier à son retour dans deux jours s’ils étaient encore en panne et de les aider. Les Américains l’auraient payé pour le dépannage.

10 au : Meurtre de trois chasseurs américains.

: Coffin revient à Gaspé ; un témoin au procès, Wilson MacGregor, affirmera avoir vu dépasser le canon d’une carabine de l’arrière de la camionnette, mais il se rétractera par la suite. Coffin prétendra avoir vu la camionnette abandonnée et attendu les trois chasseurs pendant cinq heures avant de conclure qu’ils étaient partis avec les deux autres. Il admet que sous l’effet de l’alcool, il a pris dans l’arrière de la camionnette la pompe à essence et une valise contenant des jumelles et d’autres menus articles. Il laisse cependant une carabine qui a beaucoup plus de valeur. À Gaspé, Coffin exhibe aussi un canif qu’il dit être un cadeau du jeune Lindsey. Durant la nuit, Bill Coffin part voir sa compagne Marion Petrie à Montréal avec la camionnette de Bill Baker, son portefeuille bien garni. En chemin, il boit, visite le fossé plus de trois fois, dépense et paie de très généreux pourboires. À Montréal, il a un accident et abîme la camionnette de son ami. : Le sergent Henri Doyon de la Police provinciale à Gaspé reçoit un appel de la famille des chasseurs en Pennsylvanie. Il reçoit bientôt une demande de la police de cet État et commence les recherches.

: Découverte de la camionnette des chasseurs. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans toute l’Amérique. Bill Coffin, certain d’avoir « frappé le gros lot » dans ses prospections, part pour Val-d'Or, rencontrer un nommé Hastie, courtier en valeurs minières. Celui-ci et un nommé Kyle acceptent de venir à Gaspé avec Coffin pour inspecter ses claims.

(environ) : découverte près de la camionnette des chasseurs d’une note datée du et laissée par l’un d’eux, ce qui indique qu’au moins un des trois était encore vivant à cette date, alors que Coffin était parti pour Montréal. .

: découverte du corps de Lindsey, père, avec son portefeuille vide. Le corps en décomposition n’a plus de tête. On trouve près de lui deux bouteilles vides de whisky américain alors que Lindsey ne buvait que du whisky canadien et que le whisky américain n’était pas vendu au Québec. Le premier ministre Maurice Duplessis, son solliciteur général Antoine Rivard et son adjoint Charles-Édouard Cantin s’occupent personnellement de l’affaire qui risque d’avoir un impact négatif sur le tourisme.

: découverte de plusieurs pièces de l’équipement des chasseurs dans les buissons le long de la route forestière, sur une distance de , ce qui laisse penser qu’ils ont été jetés d’un véhicule en marche et présuppose un complice.

: Coffin, de retour la veille, aide aux recherches après avoir informé Hastie et Kyle qu’il lui est impossible de les accompagner. Certains trouvent qu’il ne met pas grand conviction dans ses recherches.

: découverte des corps des deux autres victimes, à de la première. Le jeune Lindsey est coupé en trois et Claar est partiellement dévoré par les ours. Les vêtements montrent des traces de balles. Arrivée à Gaspé des capitaines Alphonse Matte et Raoul Sirois du poste de Québec de la Police provinciale pour prendre en charge l'enquête.

juillet 1953 : D’importantes associations pennsylvaniennes dont La Pennsylvania Federation of Sportsmen’s Clubs ( membres), réclament que la Gendarmerie royale du Canada s’occupe du cas. Le représentant de la Pennsylvanie au Congrès, J. E. Van Zandt, réussit à enrôler le State Department pour harceler le gouvernement Duplessis. Le solliciteur général Antoine Rivard talonne de son côté la police pour avoir des résultats rapides.

: le consul américain envoie une lettre au State Department disant que l’enquête est en bonne voie.

: le capitaine Matte arrête Coffin et le fait enfermer dans la cave du poste des pompiers, sans possibilité de voir un avocat, et il l’interroge presque sans arrêt, mais sans l’inculper formellement. Il l’envoie par avion à la prison de Québec pour l’interroger plus professionnellement, avec une ampoule de 500 watts et une bonne dose de brutalité. La famille hypothèque la maison familiale et engage un avocat local, M Garneau. L’avocat Raymond Maher de Québec envoie un émissaire pour soudoyer le sergent Doyon afin de se faire engager ; devant le refus de celui-ci, il s’adresse directement à la famille, vante ses capacités et obtient de représenter Coffin. Il se fait cependant assister d’un collègue, Me François Gravel. Tous deux n’ont que cinq ans d’expérience.

août 1953 : Le solliciteur général nomme les deux procureurs de la Couronne : Me Noël Dorion et Paul Miquelon. Ils seront assistés de M Georges-Étienne Blanchard, procureur de la Couronne de Chandler. Selon le journaliste Jacques Hébert, tous seront complices des policiers dans le camouflage des preuves.

août 1953 : Les capitaines Matte et Sirois trouvent chez la compagne de Coffin des articles incriminants et se rendent en Pennsylvanie pour les faire reconnaître par les parents des victimes. Ils enquêtent sur les deux Américains en jeep que Coffin jure avoir rencontrés. Ils trouvent effectivement deux chasseurs qui ont été en Gaspésie en jeep mais qui sont repartis le 5 juin. Matte les fera témoigner pour faire croire au jury que c’est bien la jeep que Coffin prétend avoir vue, même si leur jeep avait une cabine en toile.

: Coffin révèle au sergent Doyon que la carabine empruntée de Jack Eagle début juin est à son camp, à du lieu des meurtres, mais Matte refuse de l’envoyer chercher avant le lendemain. Sachant qu’elle ne peut être l’arme du crime, il préfère la voir disparaître (selon Jacques Hébert). Coffin peut enfin rencontrer l’avocat Maher. Dans un entretien avec son père, Coffin dit que les policiers ne sont pas assez hommes pour le casser, ce qui sera interprété comme un aveu de culpabilité par la police. Il lui demande aussi de « protéger la montagne avec sa vie » car elle est riche en minerai. Enquête publique du coroner dans la salle paroissiale à Gaspé, présidée par le Lionel Rioux, coroner. Les six jurés rendent un verdict de non culpabilité mais Me Dorion le refuse et les force à le changer. Le coroner aurait pu s’opposer et rejeter l’accusation.

: Enquête préliminaire à Percé présidée par le juge Joseph Duguay : Coffin est tenu criminellement responsable des meurtres. Durant la nuit, M Maher se fait conduire par Donald Coffin au camp de son frère, récupère la carabine de Jack Eagle et, de retour à Québec, la jette d’en haut du pont, croyant faire disparaître l’arme du crime. Matte aura ensuite beau jeu de faire croire que Coffin l’a cachée pour masquer sa culpabilité. Des années après, une pièce de la carabine a été retrouvée près d’un pilier du pont et dûment authentifiée.

juin 1954 : Matte fait avouer à J-G Hamel, le secrétaire de M Maher, l’affaire de la carabine à laquelle il a participé. Il compte s’en servir au procès, mais Hamel niera tout devant le juge.

: Début du procès de Coffin devant le juge Gérard Lacroix de la Cour du Banc de la Reine (juridiction criminelle) à Percé. Plusieurs irrégularités y sont commises et la défense aurait pu faire annuler le procès pour une seule des raisons suivantes : Il y a six jurés anglophones et six francophones. Le procès étant en anglais, ces derniers suivent le procès par un système de traduction. Au Palais de justice, la chambre du jury, où celui-ci doit se retirer au besoin, est dans une pièce attenante d’où l’on peut tout entendre de ce qui se dit dans la salle d’audience, ce qui fausse le procès et aurait dû justifier une annulation du procès. La preuve concernant la carabine de Jack Eagle a été admise par ouï-dire. La poursuite a contre-interrogé son propre témoin dans le cas de Marion Petrie. Durant le procès, les jurés ont assisté à un film accompagnés de deux policiers qui ont plus tard témoigné pour l’accusation. De multiples erreurs de faits ont été reprises dans les plaidoyers des avocats et dans l’adresse du juge au jury. Un nommé Vincent Patterson, de Toronto, a payé à boire aux témoins, les a soudoyés et tenté d’influencer leur témoignage. Il devait témoigner car il était au camp de Bill Coffin lorsque son frère Donald aurait dit : « Si des Américains viennent sur nos claims, je vais les passer au fusil ! » Il ne témoignera pas car la poursuite ne s’est intéressée qu’aux pistes qui incriminaient Bill Coffin. Le seul témoin à se plaindre en cour des tentatives d’intimidation est William Baker qui lui a donné un coup de poing lorsqu’il s’est présenté à son bar, le Ash Inn. La police a promis des réductions de peine à deux codétenus de Coffin à la prison de Québec, Réal Marleau et Gaston Morin, pour qu’ils affirment qu’il leur a fait des aveux. Morin a même été emmené à Percé mais refusa de témoigner.

D’autre part, durant tout le procès, les témoins sont strictement contrôlés sur ce qu’ils peuvent dire ou non, ce qui fausse les faits. Les témoignages de personnes ayant vu la jeep à boîte jaune et ses occupants sont cachés par la police et par les procureurs. Les policiers Matte et Sirois invitent les avocats à leurs beuveries dans leur cabine de l’hôtel Bleu Blanc Rouge. La Couronne présente sa preuve pendant 15 journées complètes avec 88 témoins en tout. À un certain point, l'avocat Raymond Maher, qui revient en Cour après deux jours d’absence, déclare au juge pour s’excuser, qu’il a fait pour interroger plein de gens et avise la Cour qu’il aura une centaine de témoins à faire entendre. Quand vint le temps de présenter sa contre-preuve, l’avocat déclare qu’il n’en présentera aucune. Il ne permet même pas à Coffin de témoigner.

: verdict de culpabilité après une demi-heure de délibérations. Parce que Coffin refusait de s’expliquer, les jurés ont conclu qu’il était coupable. Il est condamné à être pendu le ; il y aura sept sursis.