Le Discours sur les passions de l'amour est un texte découvert par Victor Cousin en 1843 dans un recueil de la Bibliothèque nationale de France, composé de maximes philosophiques portant principalement sur l'amour, auxquelles sont mêlés les thèmes de l'ambition et des passions. La mention qui accompagne le texte suscite immédiatement l'intérêt des spécialistes et, dans un premier temps, Victor Cousin, Prosper Faugère ou encore Adolphe de Lescure affirment son authenticité et reconnaissent en lui l'écriture et la philosophie du savant. Faugère en particulier suppose que Charlotte de Roannez, sœur d'Artus Gouffier et proche de Pascal, est l'inspiratrice du Discours, thèse qui ne remporte pas l'adhésion de tous les critiques et devient rapidement connue comme le « roman de Pascal ».
Une seconde copie, découverte par Augustin Gazier en 1907, relance d'autant plus le débat qu'elle ne comporte aucune allusion à Blaise Pascal. Certains chercheurs rejettent en effet sa paternité : l'ouvrage de Ferdinando Neri paru en 1921, , est cité comme le premier à démontrer que le Discours n'est pas authentique. Des publications de Louis Lafuma, en particulier l'article au titre explicite (1949), achèvent de convaincre une grande partie du public que le texte n'est pas de Pascal.
La question de l'authenticité du Discours divise rapidement la communauté des spécialistes de Blaise Pascal, certains changeant d'opinion au fur et à mesure des publications, comme c'est le cas pour Victor Giraud. Les deux camps soutiennent leurs arguments dans la presse : la Revue d'histoire littéraire de la France, la Revue des deux mondes, le Mercure de France ou le Correspondant. Le Discours lui-même est l'objet d'éditions à part entière. Diverses manières d'appréhender le texte mènent à des conclusions différentes, qu'il s'agisse d'appréciation littéraire subjective ou de méthode scientifique visant à confronter les écrits de Pascal avec le Discours et les productions littéraires du siècle. Ainsi, Georges Brunet, Charles-Henri Boudhors, Émile Henriot et Louis Lafuma distinguent dans le texte les influences de Descartes, Malebranche, La Rochefoucauld et La Bruyère en plus de celle de Pascal.
Finalement, l'hypothèse selon laquelle le Discours est un faux semble être la plus retenue sans qu'aucun autre auteur ne puisse vraiment être identifié. Brunet, Boudhors et Henriot, par exemple, imaginent même que le texte pourrait être la retranscription d'une discussion galante, activité en vogue dans les salons mondains des et siècles. Plusieurs éléments mettent en cause l'authenticité du texte, notamment des formulations et influences postérieures à la mort de Pascal, et l'absence de témoignage concernant le texte avant la découverte par Victor Cousin de la première copie.
Découverte du texte
Présentation
Le Discours sur les passions de l'amour se découpe en . philosophiques centrées sur les passions. Si l'amour, sa naissance et son évolution en sont les thèmes principaux, il évoque également l'ambition et les différences entre classes sociales, de même que les usages devant être observés dans les relations entre hommes et femmes, et dispense des avis sur les manières de rendre une liaison durable. La plupart des thèmes sont développés suivant des arguments contraires, de sorte que le texte prend la forme d'une discussion.
L'amour y est à la fois décrit comme une fonction de l'esprit et comme une passion dépassant l'entendement, mais également comme une forme d'art. À ce titre sont discutées les tensions entre goût et dispositions naturelles, instinctives, entre culture et nature ; on interroge la formation du goût et son caractère universel ou subjectif dans une partie se rapprochant d'un traité de l'esthétique.
La morale tient également une place dans le Discours. Le fait d'avoir plusieurs partenaires, notamment, est discuté de divers points de vue. La capacité à aimer, c'est-à-dire la qualité et la puissance du sentiment, est vue comme dépendant de la « grandeur » de l'âme. L'hédonisme, qui pourrait être vu comme immoral, est ici vu comme une disposition naturelle. Plus encore, l'amour est vu comme une tendance de l'être humain participant de son élévation, voire une nécessité. Le mythe platonicien de l'androgyne, sans être nommé, est utilisé pour rendre compte de la recherche d'un autre partenaire.
Contexte alt=Portrait photographique de Victor Cousin par Gustave Le Gray, produit entre 1855 et 1860. On y voit Victor Cousin âge de 63 à 68 ans de trois-quarts face, la main dans une poche de son gilet, regardant l'objectif.|vignette|Portrait de Victor Cousin par Gustave Le Gray (1855-1860).|gauche En 1843, les recherches de Victor Cousin l'amènent à la Bibliothèque royaleAujourd'hui Bibliothèque nationale de France, où il découvre parmi ce qu'il pense être le fonds de l'abbaye de Saint-Germain-des-PrésIl s'agit en réalité du fonds de Saint-Germain-Gesvres, issu de la bibliothèque du cardinal de Gesvres, Louis Potier, léguée en 1736 à Saint-Germain-des-Prés et intégrée en 1745. Elle forme un ensemble à part jusqu'en 1865, même après son intégration dans les collections de la Bibliothèque Nationale. Une partie des manuscrits de cet ensemble appartient à Balthazar-Henry de Fourcy et porte son ex-libris. D'après Giraud (1907) elle aurait d'abord appartenu à la bibliothèque de l'abbé de Fourcy, à celle du cardinal de Gesvres, à l'abbaye de Saint-Germain-des-Près, et finalement à la Bibliothèque nationale. , un recueil manuscrit in-quarto daté du siècleCote ms. f. fr. 19303. dont le sommaire indique un . Le texte lui-mêmeLa « copie C », nommée d'après la première lettre du nom de famille de Victor Cousin. porte la mention . Le catalogue des manuscrits de la bibliothèque mentionne également, à l'entrée 74, un . Pour Cousin, il ne fait aucun doute que le texte d'une vingtaine de pages est authentique : . L’hypothèse de l’origine pascalienne du Discours a par ailleurs très vite emporté l’adhésion de nombreux critiques reconnus...
L'ex-libris de Balthazar-Henri de Fourcy. figure dans le recueil auquel appartient ce manuscrit nommé « copie C », ce qui amène George Brunet à s'interroger sur son origine. Est-ce que de Fourcy lui-même, ou son bibliothécaire, Pichet, aurait pu demander une copie du manuscrit original du Discours. ? Dans ce cas, comment auraient-ils pu avoir connaissance d'un texte dont personne ne parle avant sa découverte par Cousin ? Est-ce qu'ils en connaissaient l'auteur ? Brunet note par ailleurs que le copiste a nécessairement des liens avec de Fourcy dans la mesure où une autre pièce du recueil auquel appartient la copie C, un texte de Saint-Evremond intitulé Lettre sur la dévotion feinte dont l'attribution n'est pas discutée, ainsi que dix-sept manuscrits figurant dans un autre recueilLe ms. fr. 19306, sont également de sa main. Il pourrait s'agir du bibliothécaire de Fourcy lui-même : d'autres remarques et annotations de la même main que le Discours se retrouvent dans d'autres manuscrits de la bibliothèque de Fourcy. Le fait que l'œuvre de Saint-Evremond appartienne plutôt au libertinage amène de plus Victor Giraud à supposer que le copiste était un laïc : un religieux n'aurait eu aucun intérêt à copier un texte si éloigné de ses convictions personnelles.
Comme l'atteste la littérature sur le Discours dès le milieu du , les chercheurs doivent se contenter d'émettre des hypothèses faute de renseignements concrets. Ce flou sur l'origine du texte est d'autant plus intrigant qu'il est possible que la copie C ait été directement réalisée d'après le manuscrit original, sur lequel a déjà pu figurer l'attribution à Pascal. : le copiste aurait donc pu avoir des informations sur le véritable auteur et la raison de l'attribution de l'écrit à Pascal. Par ailleurs, si le copiste a voulu dissimuler l'identité de l'auteur, pourquoi dans ce cas diffuser ce manuscrit en le copiant ? D'autant plus que les manuscrits de Pascal étant loin d'être dissimulés, d'autres personnes auraient pu reconnaître le Discours s'il avait été de Pascal et auraient rapidement dévoilé l'identité de son auteur..
Qui qu'il soit, le copiste à qui l'on doit le manuscrit C est très sévèrement jugé par George Brunet : certains mots incompris, soit volontairement écartés, soit mal recopiés et échangés par d'autres, lui font dire qu'il . alt=Portrait de Balthazar-Henry de Fourcy gravé par Pierre Drevet d'après Hyacinthe Rigaud. Il s'agit d'une gravure sur cuivre en trompe-l'œil : un socle soutient un cercle sur le pourtour duquel est gravé "Balthazar Henricus de Fourcy doctor et socius sorbonus abbas sancti Wandregisilii, et dans lequel se tient le sujet en buste, de trois-quarts face..|vignette|Balthazar-Henry de Fourcy, gravé par Pierre Drevet d'après Hyacinthe Rigaud. En 1907, Augustin Gazier prend connaissance d'une seconde version du DiscoursAncienne cote « BnF nouv. Acq. fr. 4015 », aujourd'hui « NAF 4015 », la « copie G », nommée d'après la première lettre du nom de famille d'Augustin Gazier. et en informe Victor Giraud, autre critique et éditeur de Pascal. Apparemment découverte aux alentours de 1860. et cataloguée en 1900., elle daterait du .. Contrairement au manuscrit découvert par Cousin, celui-ci ne mentionne pas Blaise Pascal., et au vu des différences que présentent les manuscrits C et G, la copie G ne peut avoir été réalisée d'après celle découverte par Victor Cousin et provient soit du manuscrit original, soit d'une autre copie. Les critiques s'accordent par ailleurs à dire qu'elle est plus récente que la copie C. et que ce second copiste était aussi négligent que son prédécesseur : il a lui aussi omis certains mots, et même une ligne entière ; cependant, certaines différences d'avec le manuscrit C pourraient être dues à des libertés prises avec le texte. Malgré ces modifications, la copie G serait pour Victor Giraud plus conforme au texte original que la copie C.. Les comparaisons entre les deux versions permettent de tirer deux conclusions, soulignées par Brunet : le rédacteur original n'était pas très lisible, et les maximes qu'il a recopiées sont sujettes à interprétation..
Peu de temps après la découverte du manuscrit C, et plus encore après la découverte du manuscrit G, deux camps se dessinent nettement. D'un côté ceux soutenant l'authenticité du Discours, parmi lesquels Victor Cousin, Armand-Prosper Faugère, Ernest Havet., Alexandre Vinet., Auguste Molinier., Félix Ravaisson., Sainte-Beuve., Prevost-Paradol., Sully-Prudhomme., Émile Boutroux., Émile Faguet., Léon Brunschwicg. ou Gustave Michaut. ; de l'autre, ceux affirmant que le texte n'est pas de Pascal, c'est-à-dire l'abbé Flottes, Augustin Gazier, Charles-Henri Boudhors., Fortunat Strowski., Georges Brunet., Maurice Souriau., Manlio Duilio Busnelli. et Louis Lafuma... Finalement, d'autres se montrent plus indécis, comme Zacharie Tourneur. et Gonzague Truc.. Quant à Victor Giraud, s'il se monte d'abord sceptique, il finit par être convaincu que le texte est bien de Pascal ; dans son compte-rendu de l'ouvrage de Lafuma qui attribue le Discours au marquis Charles-Paul d'Escoubleau, il reconnaît toutefois que et suggère de tester cette hypothèse en examinant les archives de d'Escoubleau à la recherche d'indices.
Un texte longtemps inconnu