La Joie de vivre est un roman d’Émile Zola publié en 1884, le douzième volume de la série Les Rougon-Macquart.
Ce roman oppose le personnage de Pauline, qui aime la vie même si celle-ci ne lui apporte guère de satisfactions, à celui de Lazare, être velléitaire et indécis, rongé par la peur de la mort. Zola l'a rédigé dans une sorte de réaction contre les œuvres précédentes du cycle, avec l'idée d'en faire .
Conception
« La Joie de vivre est un drame intime qui se passe entre cinq ou six personnes, dans un petit village du bord de la Manche. C’est une œuvre de psychologie pure et de passion. Aucune description ne ralentit la marche du drame. Il s’agit d’une enfant qui se retrouve, à 9 ans, chez un oncle, son tuteur, avec une petite fortune ; et toute l’histoire est la vie de cette enfant, devenue jeune fille, toujours blessée et toujours victorieuse dans le combat de la vie. Elle est le dévouement, la bonté qui soulage la douleur. On lui prend son argent, on lui prend le cœur du cousin qu’elle doit épouser, et c’est elle qui achève de se dépouiller, c’est elle qui marie son cousin à une autre femme qu’il aime.»Émile Zola, « Lettre à Georges Charpentier », 26 septembre 1883, dans *Correspondance*, éd. Henri Mitterand, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard. Lettre à George Charpentier, 26 [septembre] 1883. « Je connais la côte normande, de Lion-sur-Mer à Cherbourg, pour avoir passé des étés dans plusieurs stations, notamment à Saint-Aubin, en 76, et à Grand-Camp en 81. Je suis allé en voiture de village en village, et je puis même vous dire que Bonneville n’est autre que Vierville, entre Port-en-Bessin et Grand-Camp, un Vierville arrangé. – Le plus souvent, je crée ainsi le hameau dont j’ai besoin, en gardant les villes voisines telles qu’elles existent. Cela me donne plus de liberté pour mes personnages. […] Coqueville et Grand-Port sont inventés. » Lettre à Jacques van Santen Kolff, 7 juillet 1887. « La Joie de vivre n’a pas été commencée après Nana, je veux dire que pas une page n’en était écrite. J’avais simplement réuni des documents, et je songeais à cet épisode de ma série, lorsque la mort de ma mère me le fit reculer. – Non, je n’ai aucun souvenir précis sur la façon dont j’ai trouvé le titre. Je sais seulement que je voulais d’abord un titre direct comme Le Mal de vivre, et que l’ironie de La Joie de vivre me fit préférer ce dernier. – Si j’ai choisi le hameau de pêcheurs comme cadre, avec la vaste mer en face, cela doit être poussé par la logique, qui me fait toujours discuter et arrêter le milieu. […] J’ai longtemps eu l’idée d’écrire un poème en prose sur la Douleur. Ce sont les débris de ce poème qui se trouvent dans La Joie de vivre, notamment dans la symphonie de Lazare. Je crois qu’en élargissant le sujet un grand musicien trouverait là un motif admirable. » Lettre à Jacques van Santen Kolff, 6 mars 1889.
Plans et scénarios
Plan de 1881 « Voici le roman que je veux écrire. Des êtres bons et honnêtes, placés dans un drame qui développera l’idée de bonté et de douleur. Puis, tout l’effort portera surtout sur la facture. Pas ma symphonie habituelle. Un simple récit allant au but. Les milieux jouant toujours leur rôle nécessaire, mais moins en avant ; les descriptions réduites aux strictes indications. Et le style carré, correct, fort, sans aucun panache romantique. La langue classique que je rêve. En un mot, de l’honnêteté en tout, pas d’emballage. » Documents préparatoires de La Joie de vivreNAF 10311, f° 366. Lire en ligne.
Ébauches
« Lisa et Quenu sont emportés par le choléra à quelques jours de distance. Voilà Pauline seule, à l’âge de neuf ans. Elle doit tomber à un tuteur naturel, parent de Quenu, avec sa fortune ; on estime la charcuterie, et c’est le tuteur qui doit la gérer. Pauline tombe donc un soir chez son tuteur, inconnu, remise par le conducteur de la diligence (à arranger). Et tout le roman va être l’action de cette enfant dans la famille Chanteau. Pauline a neuf ans, Lazare vingt. Et leur amour étudié. Mais je tiendrai surtout à étudier dans un être l’émiettement que j’ai souvent étudié dans les choses. Avec Lazare, j’ai la peur du néant, de la mort. […] Une maladie de nos sciences commençantes. L’avortement de L’Éducation sentimentale repris, mais dans les faits plus serrés. Et en face la joie de la vie, toujours droite dans sa volonté, dans sa santé, dans le bonheur de l’habitude, dans l’espoir du lendemain. Sans thèse, il faut que Pauline soit la réponse aux malades de nos sciences commençantes par son abnégation, sa gaieté, etc. » Documents préparatoires de La Joie de vivreNAF 10311, f° 144-145, 151. Lire en ligne. Peut-être vaudrait-il mieux que j’étudie cela avec le père Chanteau, pour avoir toute une vie et pour ne pas être gêné par l’étude de l’amour, que je garderai pour le fils. Donc avec le père, voir ce que cela me donnerait. Il peut avoir quarante ans au début, revenir sur le passé pour expliquer le commencement de la maladie morale. – Non, il faut que la maladie porte sur Lazare lui-même : j’ai la scène où elle commence au dehors ; j’ai la mort de la mère ; j’ai le mariage et l’accouchement. Mais il faut que cette maladie soit un vrai émiettement, mangeant un être que je représenterai d’abord comme très actif, voulant une œuvre (peut-être ce qui doit sauver le village de la mer), reprenant cette œuvre plusieurs fois, puis l’abandonnant définitivement ; et le village est englouti. Bien établir les plans, la gaieté s’en va d’abord, la force ensuite, la volonté enfin. – Et rien n’apparaît au dehors, tout se passe en dedans. – À la fin une ruine qui marche. Je voudrais parallèlement faire une étude de la mère, la ruine d’une conscience par une première mauvaise pensée. Quand elle a recueilli Pauline, avec son argent, elle peut avoir l’idée de relever toute la famille avec cet argent. Elle est très honnête, adore l’enfant, la soigne. Puis peu à peu je veux la montrer la volant, puis devenant plus coquine pour cacher ses vols et enfin la détestant et mourant en craignant le poison. Mais ce qui me gêne, c’est l’idée générale de ce qu’apporte Pauline. Je la fais tomber dans une maison qui va mal, et je voudrais qu’elle y apporte la joie de vivre. Non, ce ne peut être cela. Il faut la montrer, elle, avec la joie de vivre, par dessus toutes les catastrophes, se relevant chaque fois et relevant les autres (plus ou moins). On lui prend son argent, on lui prend son cœur, et elle ne se plaint pas, elle vit toujours gaie après les crises, elle se relève de toutes les crises. Il faudra rendre cela sensible à la fin par une scène, berçant l’enfant et soignant le vieux. Documents préparatoires de La Joie de vivreNAF 10311, f° 145-147. Lire en ligne.
Résumé I. Pendant une tempête d’équinoxe, sous un ciel livide où le vent d’ouest emporte les grands nuages noirs, comme des haillons de suie dont les déchirures traînent au loin dans la mer, Pauline Quenu, orpheline de 10 ans, arrive chez son grand-oncle Chanteau. À Bonneville, à peine deux cents habitants survivent, collés à leur rocher avec un entêtement stupide de mollusques. Chanteau souffre de la goutte et a dû vendre son commerce de bois, les affaires du ménage vont de mal en pis, la maison s’en va à la débandade, dans l’aigreur involontaire de la vie commune du foyer. Lazare, au grand désespoir de sa mère, projette d’écrire des opéras. Madame Chanteau tire de son grand sac de cuir noir un paquet volumineux, serré entre les deux feuilles de carton d’un vieux registre de charcuterie, dont on avait arraché les pages : les titres dont a hérité Pauline. Elle les enferme dans le premier tiroir de gauche du secrétaire, en attendant le jour où Pauline sera assez grande fille pour en disposer elle-même.
II. La présence de Pauline apporte une joie dans la maison, il naît une espérance au milieu de la ruine, sans qu’on sache au juste laquelle. Pendant ses crises, Chanteau ne supporte plus personne d’autre qu’elle. Une étroite camaraderie se noue avec Lazare. Ils galopent en courses folles, sautent de roche en roche, jouent au naufrage, sortent de la baignade luisants de sel, séchant leurs bras nus sans cesser leurs jeux hardis de galopins. Lazare n’aime pas regarder les étoiles : elles lui font peur, il ne peut que bégayer : « oh ! mourir, mourir ! » L’arrivée de Louise, fille d’une amie de Madame Chanteau, déclenche chez Pauline un accès fou de sauvagerie, de violence jalouse. Lazare part à Paris étudier la médecine, réussit d’abord, puis échoue. Pauline grandit dans le spectacle de l’immense horizon, et découvre ses premières règles. Tout ce qui vit, tout ce qui souffre l’emplit d’une tendresse active, d’une effusion de soins et de caresses. Elle prête trente mille francs pour que Lazare puisse lancer une grande exploitation d’algues marines, qui doit rapporter des millions grâce à des réactifs nouveaux.
III. Pendant des mois d’intimité complète, Pauline et Lazare mélangent des plantes sèches, brûlent des algues, traitent par le froid la lessive des cendres. L’usine devient un gouffre où ils jettent de l’argent à poignées, persuadés qu’ils le retrouveraient en un lingot d’or au fond. L’on vit sur le tiroir du secrétaire. Ce vieux bahut, qui avait d’abord donné à la maison un air de gaieté et de richesse, est à présent comme une boîte empoisonnée de tous les fléaux, lâchant le malheur par ses fentes. Lazare doit s’avouer vaincu, il faut liquider l’affaire. Chez Pauline, la fraternité est devenue de l’amour. Madame Chanteau hésite : faut-il marier Lazare à Louise, mieux dotée ?
IV. Louise a dix-neuf ans, Pauline dix-sept. Lazare a maintenant l’espoir de protéger le village et de vaincre la mer avec tout un système d’épis et d’estacades. Il faut douze mille francs, que lui prête Pauline. Mais même en donnant sans cesse son argent, elle se sent moins aimée qu’autrefois : c’est autour d’elle comme une rancune dont elle ne peut s’expliquer la cause, et qui grandit de jour en jour. Une angine dégénère en phlegmon, la migraine ne la quitte pas, elle ne sait pas de quelle façon poser la tête, torturée par l’insomnie, des maux d’oreilles atroces lui font perdre connaissance. Le pessimisme même de Lazare a sombré devant ce lit de douleur : au lieu de l’enfoncer dans la haine du monde, sa révolte contre la douleur n’est plus que le désir ardent de la santé, l’amour exaspéré de la vie.
V. Madame Chanteau exècre Pauline de tout l’argent qu’elle lui doit, les grosses sommes englouties, les petites sommes prises chaque jour et agrandissant le trou. Elle fait à Louise la cour pour son fils, par des confidences d’entremetteuse honnête. Pauline guérie, Lazare est retombé dans l’ennui de son existence vide, un ennui qui le laisse les mains ballantes, changeant de siège, se promenant avec des regards désespérés aux quatre murs, s’oubliant devant la fenêtre sans rien voir. L’oisiveté l’aigrit, moins fort, moins courageux à chaque heure, toujours en quête d’un bonheur qui avorte. Pauline le surprend tenant Louise acculée contre une armoire, lui mangeant de baisers le menton et le cou. Dans un de ces accès de révolte furieuse dont la tempête éclate dans la douceur gaie de sa nature, un souffle jaloux si rude qu’elle n’aurait pu s’arrêter sans se briser elle-même, elle chasse Louise.