Le génocide des Héréros et des Namas perpétré sous les ordres de Lothar von Trotha dans le Sud-Ouest africain allemand (, actuelle Namibie) à partir de 1904 est considéré comme le premier génocide du Benjamin Whitaker, , 1985 réédité en 1986, UN Document E/CN.4/Sub.2/1985/6. Allan D. Cooper, « Reparations for the Herero Genocide: Defining the limits of international litigation », in , .. Ce programme d'extermination s'inscrit au sein d'un processus de conquête d'un territoire par les troupes coloniales allemandes entre 1884 et 1911. Il entraîna la mort de 80 % des autochtones insurgés et de leurs familles ( et près de )« En mémoire des Hereros [sic] et des Namas » par Virginie Bart, in Le Monde des livres, , ..
Les faits ont été consignés pour la première fois dans un rapport commandé en 1917 dans un but politique par le gouvernement britannique au juge Thomas O'Reilly et connu sous le nom de « »..
Réévalué à partir des , ce crime de masse suscite depuis un important travail de mémoire, que ce soit en Namibie même, ou au sein de la communauté des historiens.
L'établissement de la colonie allemande du Sud-Ouest africain
vignette| En 1894, Hugo von François, frère de Curt, publie , un reportage photographique sur les autochtones de la colonie ouest-africaine : ici un Nama et un Damara. vignette| Friedrich von Lindequist ( assis à droite), alors simple juge colonial, est ici en pourparler avec des Héréros (1898). vignette|Illustration propagandiste allemande montrant une femme de colon agressée par des Noirs (avant 1904).
Contexte Entre 1830 et 1900, le Royaume-Uni et la France prennent possession de plus de la moitié de l'Afrique. L'Empire allemand, proclamé en 1871, se retrouve, mis à part quelques comptoirs, sans aucun territoire colonial. Via des initiatives privées, est lancé en 1878 un programme d'expansion, qui conduit à la formation de l'Union coloniale allemande (, 1882-1883). Après une série d'accords passés entre les treize principaux pays occidentaux et l'Empire ottoman, l'Allemagne se voit accorder, en 1884 à l'issue de la conférence de Berlin, quatre zones d'expansion qu'elle nomme Togoland (Togo et une partie de l'est du Ghana), (Tanzanie, Ruanda, Burundi), (Cameroun) et (Namibie). C'est sur ce dernier territoire que se mettent en place les enjeux et les conditions du drame.
Implantation d'un comptoir allemand Originellement, les Britanniques avaient, via le gouverneur du Cap, missionné William Coates Palgrave (1833-1897) pour rencontrer les responsables héréros et namas pris dans une guerre interethnique, afin de les convaincre de rallier un projet de fédération sud-africaine E. L. P. Stals (ed.), , , 1991, .. Ces négociations échouent en 1885, et l'Empire allemand profite de cette vacance politique, officiellement pour implanter son premier comptoir sous la responsabilité du négociant Adolf Lüderitz, puis de Gustav Nachtigal, remplacé l'année suivante par Heinrich Göring, nommé haut-commissaire du Reich.
Spoliations des terres Peuples pasteurs, Namas et Héréros s'affrontent sur la question des pâturages et des points d'eau. Avançant vers l'intérieur du pays, Göring tente de négocier l'acquisition de terres mais Hendrik Witbooi, au nom du pays nama, refuse le protectorat allemand. Débordé par des troubles entre colons alléchés par d'inexistantes mines d'or, Göring est remplacé en 1888 par l'ancien mercenaire Curt von François.
Selon Serge Bilé, le gouverneur Heinrich Göring aurait mené entre 1884 et 1890 une politique expéditive de déplacements, d'exécutions et de confiscationsBilé, .. Cependant, ces affirmations et plusieurs autres sont remises en causeBiographie de Goering, klausdierks.com.Voir également Christian Bader, Histoire de la Namibie, 1997, Karthala. et furent contestées par des historiens comme Joël Kotek, Tal Bruttmann et Odile Morisseau., d'autant plus que Göring, chargé de représenter l'autorité prussienne avec l'aide de deux fonctionnaires, n'avait fait que signer des traités de protection avec les Basters de Rehoboth. Son administration était d'ailleurs dépourvue de toute troupe avant qu'un contingent de seulement , commandé par Curt von François, ne débarque dans le Sud-Ouest africain en 1888 peu de temps avant son retour en Allemagne John H. Wellington, , , Londres, 1967..
Le massacre d'Hoornkrans Dans la nuit du , près de dont des Basters commandés par Curt von François déferlent sur le clan Nama et massacrent , femmes et enfants. Hendrik Witbooi réussit à fuir. La résistance nama semble vaincue, les colons peuvent s'installer sur tout le territoire, quand François réussit à signer en 1895 avec Samuel Maharero, chef des Héréros, un accord protectoral Jörg Schildknecht, , , Hamburg 2000, ..
Durant dix ans, la colonisation s’accélère sur les plans agricole, de l'élevage ovin et de l'exploitation minière. Sous la direction du commandant Theodor Leutwein, un traité de paix est signé avec les Namas. Les frontières méridionales de l'Hereroland sont fixées.
Vers l'extermination (1904-1907)
En 1904, les Héréros puis les Namas sont victimes d'un massacre de grande ampleur, qui entraîne une déportation massive, le travail forcé et diverses exactions mortifères qui prennent officiellement fin en 1908.
Répression d'un soulèvement des Héréros Les Héréros, exaspérés d'avoir perdu leurs meilleures terres, empêchés de pratiquer leurs transhumances, et victimes également d'une peste bovine qui décime leurs cheptels, tentent vainement de rallier à leur cause certains chefs de clans« Toute notre docilité et notre patience envers les Allemands ne nous servent à rien, car chaque jour ils nous fusillent pour rien, écrit-il le aux autres chefs de tribus pour les exhorter à la révolte. », in Bilé (2005, ) citant Diener, Ingolf (2000). Namibie, une histoire, un devenir. Paris : Karthala. : Samuel Maharero soulève alors seul son peuple contre les colons allemands, le . Il attaque une garnison basée à Okahandja et parvient à détruire les lignes de communication allemandes, chemin de fer et télégraphe. Il massacre également plusieurs centaines de colons allemands, mais épargne les femmes et les enfants. Berlin, informé, décide de réagir avec une fermeté exceptionnelle.
Durant cinq mois, la répression s'organise chez les colons, sous la direction de Theodor Leutwein, puis sont armés six vaisseaux de guerre, sous le commandement du général Lothar von Trotha, qui débarquent le à Swakopmund avec d’importantes troupes, environ du corps de la Schutztruppe, un trésor de guerre de plus de , des canons, des mitrailleuses, des grenades. Trotha s'est auparavant illustré au Togoland puis en Chine lors de la révolte des Boxers. Surnommé « le Requin », il est secondé par Franz von Epp.
Bataille de Waterberg
Le général Trotha pratique une guerre d'usure durant deux mois : il ne fait pratiquement rien, observe et effraye l'ennemi à coups de fusil. Mais en octobre, dans une zone située aux sources d'Ohamakari, sur un plateau appelé par les Allemands le Waterberg, il fait encercler les Héréros de trois côtés et les mitraille : c'est un véritable carnage qui n'épargne ni femmes ni enfants. Trotha ne leur laisse qu’une seule issue pour fuir : le désert du Kalahari. Alors que les Héréros survivants essayent d’y trouver refuge, Trotha fait empoisonner les points d’eau, dresse des postes de garde à intervalles réguliers avec ordre de tirer sans sommation à vue sur chaque Héréro, homme, femme ou enfant. L’ordre d’extermination () officiel du général von Trotha est libellé en ces mots : ..
En quelques semaines, des dizaines de milliers de Héréros meurent de soif et de faim dans le désert Omaheke. Certains se constituent prisonniers et sont déportés dans des camps. Selon Serge Bilé., il y eut environ , les autorités allemandes déclarant de leur côté un chiffre qui varie entre et . Certains trouvent refuge au Bechuanaland, sous protection britannique, comme leur chef Samuel Maharero qui y meurt en 1923.
Six camps de concentration vignette|Prisonniers de guerre héréros et namas (carte postale de propagande impériale, 1904)Légende originale indexée par Archives fédérales allemandes : « ».. Les survivants sont enchaînés puis transportés par trains et répartis à partir de entre six camps de concentration inspirés de ceux créés par les Britanniques en Afrique du Sud lors de la révolte des Boers en 1901. Chaque détenu est tatoué des lettres GH, pour (prisonnier Héréro). Selon Serge Bilé, la moitié des prisonniers seraient morts en captivité, soit Bilé, .. Ces camps se trouvent sur la péninsule de , puis autour et à Swakopmund, près de la côte qui est froide et désertique. Du camp de concentration de , sur , seuls 200 survivants sont revenus.
La presse internationale réagit à cette campagne militaire mais la désinformation est telle que très peu de journaux comprennent l'ampleur des faits : seule une partie de la presse du Cap la dénonce, un certain William Wison ayant enquêté sur place a pris des photos. Les exactions de Trotha sont alors connues de l’opinion publique allemande via une partie de la presse, celle de gauche, résolument anticolonialiste. Le Parlement allemand s'inquiète. Le chancelier Bernhard von Bülow demande au kaiser de démettre Trotha de son commandement. Le kaiser nomme alors Friedrich von Lindequist, un habitué des lieux, comme commandant en second : il côtoie Trotha durant l'année 1905, jusqu'à ce que celui-ci rentre à Berlin le .
Les prisonniers sont condamnés à des travaux forcés, principalement à la construction de chemins de fer. Le jeune généticien Eugen Fischer procède sur les détenus à des expérimentations médicales et à des mensurations sur les cadavres dans une optique anthropologique et eugéniste. De retour à Berlin, il fait part du résultat de ses recherches à la Société Kaiser-WilhelmLa stérilisation des femmes héréros fut notamment menée selon Serge Bilé, . : en 1927, il fonde l'Institut Kaiser-Wilhelm d'anthropologie, d'hérédité humaine et d'eugénisme.
La mort de Au début de l'année 1905, Friedrich von Lindequist tente de signer un accord avec les Namas, officiellement insoumis mais non belligérants. De leurs côtés, les Basters et les San refusent d'aider l'armée allemande, de servir de guide, de collaborer. Le général von Trotha organise lui-même une battue, il cherche à pister Hendrik Witbooi mais durant trois mois, celui-ci est insaisissable. Il est finalement touché par une balle ennemie et meurt le . Allant de défaite en défaite, près de ont péri durant ce conflit, soit par les armes, soit à la suite de mauvais traitements (disette, travail forcé, torture, absence de soins).
Le , à l'occasion de son anniversaire, le kaiser décide de gracier les Namas et les Héréros survivants et de faire fermer définitivement les camps, car leur maintien semble entraîner un manque de main-d'œuvre dans le pays. En 1911, il reste officiellement , soit 20 % de la population originelle. Il est aussi vraisemblable que les nombreux missionnaires présents sur le territoire aient fini par écrire à leurs paroisses pour dénoncer ces crimes. L'un d'entre eux s'appelle Friedrich Vedder, il témoigne dans son journal paroissial :
Cependant, en , les premiers diamants sont découverts dans la baie de Lüderitz par un mineur noir, soit à l'endroit même où avait débuté la colonisation en 1884.
Un massacre qualifié de génocide Considérations générales