Le massacre du Kantō est un épisode de violence de masse commis au lendemain du Grand séisme du Kantō de 1923 par l'armée, la police et des groupes miliciens japonais. Les massacres ont principalement pris la forme d'un pogrom raciste visant les résidents coréens de la région de Kantō, ou des migrants chinois et des Ryūkyū pris pour tels. Par ailleurs, des opérations ciblées menées par la police politique, la Tokkō, ont également visé les leaders syndicalistes, socialistes ou anarchistes et d'autres dissidents. Le massacre est également connu sous le nom de massacre des Coréens en 1923 pour désigner plus particulièrement le lynchage des résidents coréens.

Le massacre s'est déroulé sur une période de trois semaines à partir du , jour où un violent tremblement de terre a frappé la région de Kantō. Au cours de cette période, des soldats de l'armée impériale japonaise, des policiers et des groupes miliciens ont assassiné environ de souche et socialistes japonais"관동대학살" [Kanto Massacre].Encyclopedia of Korean Culture (in Korean). Academy of Korean Studies."Yokohama recalls texts describing 1923 'massacre' of Koreans".... Le massacre est nié par les autorités japonaises presque immédiatement après qu'il se soit produit et alors qu'il est célébré publiquement par certains groupes. Il continue d'être tour à tour nié et célébré par les groupes de l'extrême-droite japonaise jusqu'à aujourd'hui.

Chronologie : un syndicat coréen offre une aide alimentaire Dans les années qui avaient précédé le séisme, les ouvriers coréens de Yokohama avaient rejoint un syndicat de débardeurs fondé en par l'organisateur japonais de gauche Yamaguchi Seiken (山口正憲). Lors de la manifestation du , des membres du syndicat avaient crié des slogans anti-coloniaux, la police japonaise avait répondu par des arrestations et à l'encontre des manifestants. Le , immédiatement après le tremblement de terre, Yamaguchi et le syndicat s'organisent pour fournir de la nourriture et de l'eau au quartier, y compris en réquisitionnant les provisions des bâtiments en ruine. La police considérait le syndicat comme un « nid de socialistes » et était probablement perturbée par le programme de secours alimentaire bien organisé..

et : la police répand de fausses rumeurs et donne la permission de tuer Le chef de la police de la préfecture de Kanagawa, Nishizaka Katsuto, a rapporté par la suite que dans la nuit du , il avait confié à ses chefs de district « une certaine mission pour faire face à la situation d'urgence », dont il a refusé de décrire les détails. Vers la fin de sa vie, Nishizaka a déclaré à un intervieweur que « quelqu'un a dû dire que les "Coréens irresponsables" étaient dangereux en une telle période de confusion ».

Selon plusieurs rapports de témoins japonais, à partir de la nuit du , des policiers de Yokohama, Kanagawa et Tokyo ont commencé à faire savoir aux habitants qu'il était permis de tuer des Coréens. Certains donnaient ces consignes au conditionnel, comme tuer les Coréens s'ils résistaient à leur arrestation, mais d'autres étaient plus directs : « tuez tous les Coréens qui entrent dans le quartier » ou « tuez tous les Coréens que vous trouvez ». Dans le même temps, des policiers ont participé activement à propager des rumeurs accusant les Coréens d'être responsables de nombreux crimes et poussant les Japonais à utiliser la violence pour se défendre. Dans la nuit du , alors que la police organisait une bande armée pour tuer des Coréens dans la zone de Noge à Yokohama, l'un des policiers organisateurs a déclaré à un journaliste que des Coréens avaient été arrêtés avec une liste de quartiers à brûler, transportant de l'essence et du poison pour les puits. Dans la ville de Yokosuka, des policiers ont déclaré aux habitants que des Coréens violaient des femmes japonaises, incitant les hommes japonais à former des bandes armées et au lynchage. À Bunkyō, la police a déclaré de façon mensongère que les Coréens avaient empoisonné l'approvisionnement en eau et en nourriture.. Le rapport final de Nishizaka sur le massacre reconnaît dans une annexe secrète que toutes ces rumeurs étaient fausses..

Du 2 au : des lynchages japonais massacrent des Coréens et d'autres alt=Fourre-tout d'armes exhibées : katanas, sabres, bâtons, lances, fusils.|vignette|Armes de miliciens conservées au poste de police d'Ushigome-Kagurazaka, 1923. À partir du , à la suite des rumeurs lancées par la police, des citoyens japonais s'organisent en bandes d'autodéfense. Les membres de ces groupes miliciens se sont armés de lances en bambou, de gourdins, d'épées japonaises et de fusils et ont interpellé dans la rue des survivants du séisme, à la recherche d'étrangers. Les meurtres racialement motivés ont alors commencé, ceux que l'on croyait être Coréens ou Chinois ont été assassinés sur place. Les personnes qui portaient des vêtements coréens ou chinois étaient immédiatement tuées, les ressortissants d'autres groupes minoritaires ont été également visés, comme les migrants des Ryūkyū dont les langues étaient difficiles à comprendre pour les Japonais et les étrangers.

Le matin du , le ministère de l'Intérieur envoie un message aux postes de police de la capitale encourageant la propagation des rumeurs et de la violence, déclarant qu’« il y a un groupe de personnes qui veulent profiter des catastrophes. Soyez prudent car les Coréens planifient le terrorisme et le vol par des incendies criminels et des bombes »..

Contraints d'adopter des stratégies afin de cacher leur identité, les Coréens, Chinois et Ryukyuéens ont revêtu des vêtements japonais. Ils ont également essayé de prononcer correctement des schibboleths qui leur étaient imposés, tels que « 十五円五十銭 » ( et ), avec des voyelles allongées difficiles.. Ceux qui échouaient à ces tests étaient tués. Pendant ce temps, non seulement les Coréens, mais aussi les Chinois, les Ryukyuéens et les étrangers étaient tous étiquetés comme Coréens. Certains journalistes venus à Tokyo ont été pris pour des Coréens et tués en raison de différences dans leur prononciation. Les massacreurs ne faisaient pas de distinction selon le sexe ou l'âge des victimes. Lorsque le massacre a atteint son apogée, les rivières Sumidagawa et Arakawa qui traversaient Tokyo étaient teintées de sang.

Bien plus tard, le cinéaste Akira Kurosawa, qui était enfant à l'époque, a témoigné sa stupéfaction face au comportement irrationnel de la foule :

Afin d'échapper au massacre, certains Coréens cherchent à se mettre en sécurité dans les postes de police. Mais à certains endroits les foules de lyncheurs ont fait irruption dans les postes de police et les ont fait sortir. Dans d'autres cas, les policiers eux-mêmes ont remis des groupes de Coréens à des miliciens locaux, qui les ont tués.. L'arrivée d'étrangers et d'autres personnes à Tokyo signifiait la mort. La police a continué d'aider aux meurtres ou a répondu passivement aux rapports de meurtre. En revanche, les yakuzas, qui acceptaient les Coréens parmi leurs membres, ont protégé des Coréens du lynchage.

Les bandes armées et les troupes de l'armée japonaise ont brûlé les corps de Coréens afin de détruire les preuves de meurtre. Des rapports officiels japonais en septembre ont affirmé que seuls cinq Coréens avaient été tués, et même plusieurs années après, le nombre de décès reconnus est resté de l'ordre de quelques centaines. Après le massacre, les survivants coréens ont minutieusement documenté l'étendue du massacre. Sur la base de leurs témoignages, de témoignages oculaires japonais et de recherches universitaires supplémentaires, les estimations actuelles du nombre de morts vont de ... Environ 20 % de la population coréenne de Tokyo et entre 50 et 90 % de celle de Yokohama ont été tués.

3- : la police et l'armée assassinent des dirigeants de gauche Au milieu de la violence de la foule, la police régionale et l'armée impériale ont utilisé le prétexte des troubles civils pour liquider les dissidents politiques. Des socialistes comme (平澤計七) et le leader communautaire chinois Wang Xitian (王希天), ont été enlevés et tués par la police locale et l'armée impériale, qui ont affirmé que les radicaux avaient l'intention d'utiliser la crise comme une opportunité pour renverser le gouvernement japonais.Mikiso Hane, Reflections on the Way to the Gallows: Rebel Women in Prewar Japan, University of California Press, Berkeley, 1988, (Hane references the memoirs of Japanese socialist Tanno Setsu)..

Dans un cas particulièrement flagrant connu sous le nom d'incident d'Amakasu, le couple Sakae Ōsugi et Noe Itō, deux anarchistes, syndicalistes et féministes, ont été exécutés en compagnie de leur neveu de six ans par la kempeitai sous le commandement de l'officier de l'armée impériale Masahiko Amakasu. Les corps des parents et de l'enfant ont ensuite été jetés dans un puits. L'incident a créé l'indignation nationale et Amakasu a été condamné à dix ans de prison, mais n'en aura purgé que trois. alt=Dans un hippodrome, une foule de Coréens sont assis dans l'herbe.|vignette|Camp d'internement pour les Coréens protégés (hippodrome de Meguro) géré par la police métropolitaine de Tokyo, . À partir du , le gouvernement japonais arrête au massacre. Cependant, le gouvernement n'avait aucune intention de traiter et de condamner les auteurs de lynchages comme le seraient des meurtriers. En novembre, le Tokyo Nichi Nichi Shimbun a rapporté que pendant les procès, les accusés et les juges souriaient et riaient en racontant les lynchages. L'accusation a recommandé des peines légères..

Alors que la nouvelle des lynchages se répand dans la communauté coréenne, des milliers de personnes tentent de fuir la ville. La police de Tokyo charge la Sōaikai (相愛会), une association coréenne collaborationniste, de retenir les Coréens en fuite et de les regrouper dans des camps dans le quartier de Honjo. Le chef de la police de Tokyo, Maruyama Tsurukichi, avait ordonné à la Sōaikai de confiner les Coréens dans ces camps pour les empêcher de répandre la nouvelle du massacre à l'étranger. La Sōaikai a finalement ordonné à d'effectuer un travail non rémunéré pour nettoyer les ruines de la ville pendant plus de deux mois..

Retombées Le , après la reconnaissance par le Premier ministre du Japon que des homicides illégaux avaient eu lieu, les autorités de Tokyo se sont rencontrés secrètement pour discuter d'un moyen de nier et de minimiser le massacre. Exposant leurs plans dans un mémorandum, ils sont convenus de minorer le nombre de morts, de rejeter la responsabilité des rumeurs de violence coréenne sur l'organisateur syndical Yamaguchi Seiken, de piéger des Coréens innocents en les accusant d'avoir participer à de véritables émeutes. Ce plan a été exécuté dans les mois suivants. L'interdiction de rapporter le nombre de décès a été respectée par tous les journaux, tandis que les responsables ont affirmé que seules cinq personnes étaient décédées. Le , près de deux mois après le début du massacre, la police locale a arrêté , levant simultanément l'interdiction afin que les premières informations sur l'ampleur du massacre soient mélangées aux fausses arrestations.

Yamaguchi est accusé publiquement par des responsables japonais d'avoir lancé les rumeurs d'émeutes coréennes, mais cette accusation logiquement incohérente n'a jamais été officialisée. Après avoir été maintenu en prison pendant plusieurs mois, il n'est finalement poursuivi que pour avoir redistribué aux survivants du séisme de la nourriture et de l'eau récupérées dans des maisons en ruine sans l'autorisation des propriétaires de celles-ci.. En , il est condamné à deux ans de prison ; on ne sait pas s'il a survécu à son emprisonnement..