vignette|250 px|Signature de José Fernando de Abascal (avant qu’il ne fût anobli avec le titre de marquis de la Concordia et ne signât comme tel).

José Fernando de Abascal y Sousa (Oviedo, Espagne, 1743 - Madrid, 1821), premier marquis de la Concordia, est un noble, militaire et haut fonctionnaire colonial espagnol, qui est vice-roi du Pérou de 1806 à 1816.

Après une carrière militaire en Europe et en Afrique du Nord, il servit dans les colonies espagnoles d’Amérique, prenant part notamment, en 1796, à la défense de La Havane face aux Anglais, et exerçant à partir de 1800 la fonction de commandant général et d’intendant de Nouvelle-Galice à Guadalajara (dans l’actuel Mexique), avant d’être nommé en 1804 vice-roi du Pérou, poste dont il ne pourra prendre possession qu’en 1806 en raison d’une période de captivité chez les Anglais.

Farouche partisan de l’absolutisme, il était en même temps imprégné des Lumières espagnoles et entreprit, en sa qualité de vice-roi, un ensemble de réformes dans l’enseignement, prit des mesures de santé publique, notamment une campagne de vaccination anti-variolique, réorganise la défense du territoire, et, conformément aux consignes reçues de Madrid, abolit l'Inquisition et instaura la liberté de la presse. Dès avant l’émergence des mouvements d’émancipation, il mena une politique favorable aux élites criollos (Européens nés dans les colonies, par opposition aux péninsulaires, nés en Espagne), tendant à désamorcer la tension entre ces deux groupes, donc à neutraliser le principal ressort du désir d’indépendance.

Lorsqu’à la fin de la première décennie du , à la faveur des événements dans la métropole espagnole (invasion française, abdication du roi), ce désir eut pris corps sous forme de révolutions et de juntes de gouvernement autonomes, surtout dans les vice-royautés et capitaineries voisines — mais dont restera assez largement préservé le Pérou, sans doute par suite de sa politique conciliatrice envers les élites criollos —, il adopta une attitude d’intransigeance et de fermeté, combattit les troupes indépendantistes, renforça son autorité de vice-roi et fera du Pérou le bastion de la réaction royaliste en Amérique du Sud, n’hésitant pas à occuper militairement les territoires rebelles limitrophes : Haut-Pérou dès 1810, Audiencia de Quito, et Chili en 1814.

En 1816, il sollicita et obtint sa démission du roi Ferdinand VII et s’en retourna en Espagne couvert d’honneurs.

Carrière politico-militaire (1762-1804) Abascal naquit dans les Asturies, au sein d’une famille noble. À l’âge de 19 ans, il s’engagea dans l’armée et fut versé dans l’infanterie, où il apprit l’art de la stratégie. Il devint membre en 1795 de l’ordre de Santiago, puis de celui de Charles III. Il combattit sur les côtes d’Afrique du Nord et dans le Roussillon, puis servit dans les troupes aux Amériques, de Santa Catalina à Colonia del Sacramento, en passant par Santiago du Chili et la Havane en 1796, où il prit part à la défense de la ville contre les Anglais, jusqu’à être nommé en 1800 intendant de Guadalajara, auquel titre il eut à réprimer en 1801 la rébellion indienne menée par Indio Mariano. Au terme de 20 années de service, il fut élevé au grade de colonel, puis, à l’issue de la guerre contre la France, à celui de brigadier. À l’instar de ses collègues, et à mesure qu’il avançait en âge et en expérience, il exercera, en plus de son commandement militaire, une fonction civile et politique. Totalement absorbé par sa carrière, il eut peu de temps à consacrer à son mariage, contracté tardivement.

En 1804, il fut nommé vice-roi du Río de la Plata, fonction dont toutefois il ne lui fut pas donné de prendre possession, attendu qu’il sera, la même année, désigné vice-roi du Pérou. Il lui faudra cependant attendre 1806 avant de pouvoir assumer cette nouvelle charge, car il sera fait prisonnier par les Anglais au cours de son voyage pour Lima, ce qui le contraindra à faire ensuite jusqu’à son lieu de destination un périple long et coûteux, déterminé par les rapides changements de la politique internationale d’alors. En effet, promu d’intendant de Guadalajara à vice-roi du Río de la Plata, il s’embarqua à Veracruz pour la Havane, puis, le navire à bord duquel il avait pris passage ayant été capturé par les Anglais et lui-même fait prisonnier, son périple le conduisit aux Açores, puis à Lisbonne ; ensuite, au lieu du trajet habituel des mandataires péruviens ― à savoir l’itinéraire maritime classique passant par Cadix, la Havane, Veracruz, Panama, Paita, pour, de là, gagner Lima par terre ―, il fit un trajet de de marche terrestre entre Colonia del Sacramento (dans l’actuel Uruguay) et Lima. Cependant, le nouveau vice-roi, en homme accoutumé aux peines de la vie militaire, et doué de flair politique, sut faire son profit de ce contretemps en faisant connaissance de première main avec le territoire sous sa future tutelle, élément important pour sa subséquente carrière politique et militaire.

Personnalité et vision Abascal sut habilement surmonter la crise dynastique des Bourbons d'Espagne de 1808 et préserver sa vice-royauté du conflit interne qui sévit dans les trois autres vice-royautés de l’Empire espagnol, la vice-royauté du Río de la Plata, la vice-royauté de Nouvelle-Grenade et la vice-royauté de Nouvelle-Espagne (connue également sous le nom de vice-royauté du Mexique), ainsi que dans les deux capitaineries générales, la capitainerie générale du Venezuela et la capitainerie générale du Chili à partir de 1809. Au moyen de sa politique de réciprocité, Abascal parvint à désamorcer la tension entre Espagnols nés en Espagne (péninsulaires) et Européens nés dans les Amériques (criollos), et ce dans la perspective d’opérer un retournement de la politique caroline en vigueur depuis la décennie 1770. Sa politique conservatrice combinait la défense interne de l’ordre établi avec une contre-offensive à l’extérieur. Le gouvernement de Lima, capitale de la vice-royauté, mit à profit les révolutions criollas survenues à Quito, dans le Haut-Pérou et au Chili pour y rétablir entre 1809 y 1815 la tutelle péruvienne. Ce nouveau Grand Pérou contre-révolutionnaire représenta un défi formidable pour les régimes révolutionnaires de la Nouvelle-Grenade et de Buenos Aires. Les autorités portègnes échouèrent en effet par trois fois dans leur tentative d’établir leur domination sur le Haut-Pérou, qu’Abascal avait, dans le sillage de la révolution de Mai de 1810, réincorporé dans la vice-royauté du Pérou, alors que ce territoire appartenait à la vice-royauté du Río de la Plata depuis 1776.

Les deux bastions du légalisme absolutiste en Amérique du Sud étaient, au tournant du siècle, le Pérou et le Brésil, ce dernier étant à ce moment le centre de la monarchie portugaise. En effet, en ces temps de volonté d’émancipation des colonies espagnoles, Abascal fit figure d’authentique vice-roi, et le seul du moment, étant donné que ni José de Iturrigaray en Nouvelle-Espagne, ni Baltasar Hidalgo de Cisneros dans le Río de la Plata, ni Antonio Amar y Borbón en Nouvelle-Grenade ne faisaient montre, dans leur action, des qualités censées caractériser la fonction de représentation de la royauté, fonction consubstantielle à la figure du vice-roi. Ceux-là se montrèrent tellement déconcertés par la nouveauté et tellement dépourvus d’initiative personnelle, qu’ils furent bientôt emportés par les événements. La seule exception fut Abascal, qui ne se contenta pas d’une attitude expectative et retenue. Il agit en homme d’énergie, avec décision et initiative, c'est-à-dire tout le contraire du type de vice-roi qu’avaient configuré les réformes bourbonniennes : un administrateur aux attributions restreintes et un simple exécutant. L’époque où Abascal gouverna la vice-royauté du Pérou était traversée par une profonde crise d’autorité, et, pour le militaire de caste qu’il était, rien ne pouvait être plus affligeant que de voir les gouvernements péninsulaires mettre en œuvre des idées nouvelles ― telles que prévues par les réformes bourbonniennes ― qui, à son jugement, minaient son autorité. En ne se résignant pas, en une époque critique, à agir avec faiblesse, Abascal ne pouvait que s’affirmer comme une autorité indépendante.

Vers 1800 s’enchaînèrent une série d’événements qui portèrent la menace la plus grave sur l’unité des domaines de la monarchie espagnole et provoquèrent, outre une crise institutionnelle de la fonction de vice-roi et des vice-royautés, également une crise des personnes. La situation créée par le mouvement d’émancipation força le vice-roi à s’engager sur des bases constitutionnelles totalement différentes. La posture révolutionnaire s’appuyait sur l’idée que, le vice-roi étant nommé par le roi, l’autorité du vice-roi s’évanouissait automatiquement dès le moment où l’autorité royale cessait d’exister, ainsi que cela était le cas avec l’abdication du roi d’Espagne à la suite de l’invasion napoléonienne. Cependant, dans le cas du Pérou, prévalut l’effet contraire, vu que la mesure la plus élémentaire prise en réaction à la commotion révolutionnaire devait être, et sera, de renforcer énergiquement les ressorts du pouvoir.

Abascal réussit à surmonter la crise constitutionnelle en faisant une véritable démonstration d’habilité politique, par quoi il fut en mesure à la fois de sauvegarder l’obéissance aux autorités de la métropole, de réprimer les tentatives révolutionnaires, de récompenser ses serviteurs, de préserver l’armée royaliste en Amérique, de se porter, en dehors de sa vice-royauté, au secours de toutes les autorités en péril d’être balayées par les insurgés ― et ce en des circonstances où le Pérou lui-même nécessitait toute son attention et toutes ses ressources ―, et de faire naître un parti américain criollo royaliste pour faire pièce aux partisans de l’indépendance. L’attitude ferme et intransigeante du vice-roi envers les révolutionnaires et les mécontents fut sans doute le facteur le plus décisif dans le maintien de l’autorité espagnole. Au contraire des autres représentants, qui, dans d’autres parties de l’Empire espagnol, cédaient docilement à la pression, Abascal était constamment sur ses gardes, résolu à soutenir farouchement le système absolutiste auquel il croyait, désapprouvant non seulement les vacillations de ses collègues dans d’autres territoires de l’Amérique espagnole, mais aussi les politiques conciliantes menées par certains groupes exerçant le pouvoir politique dans la métropole même. Dans des conditions aussi difficiles, alors que les exemples des révolutions nord-américaine et française, en sus des conflits dans sa propre métropole, ébranlaient tous les secteurs sociaux du Pérou, il fit preuve de talent, de sagacité et de décision. Son prestige personnel et ses qualités d’homme d’État, à l’égal de sa droiture et de son imperturbabilité, lui valurent le respect et la sympathie de la population de Lima, même si en contrepartie cette adhésion fût fort onéreuse sur le plan économique. Pour réaliser ses objectifs, Abascal adopta une politique de conciliation et de rapprochement avec les élites criollas, se montrant en particulier respectueux des concessions déjà faites dans le cadre du projet bourbonnien du et des intérêts qui en dérivaient. Ainsi sa politique au Pérou ne fut-elle ni innovante, ni, moins encore, abrupte, mais la continuation d’un processus déjà commencé de rapprochement entre le gouvernement vice-royal et les élites de Lima. Son habileté lui permit de survivre dans une situation potentiellement dangereuse, où les puissants gens d’affaires de Lima, sinueux et rompus à l’intrigue, s’appliquaient avant tout à promouvoir leurs propres intérêts.

Vice-roi du Pérou

Administration du Pérou (1806-1808) gauche|vignette|Entrée des troupes du vice-roi Abascal y Sousa dans la ville de Quito, en 1809.