La troisième guerre punique est la dernière phase d'un conflit connu sous le nom de guerres puniques et qui oppose pendant plus d'un siècle Rome et Carthage.
Les deux premières guerres ( et ) aboutissent à la perte de la plupart des possessions de Carthage, qui se limite depuis au nord de l'Afrique au début du En dépit de ce repli, la cité punique connaît une nouvelle phase d'expansion économique durant le dernier demi-siècle de son existence, croissance qui provoque à Rome la crainte d'un réarmement, même si les raisons du conflit sont plus complexes et discutées par les historiens. La croissance de l'État numide de Massinissa, qui se construit en partie aux dépens de Carthage, change également la donne : le jeu d'alliance entre cet État et Rome a pu entraîner Carthage, vaincue en 202, à se défendre et à violer de fait l'une des clauses du traité, donnant ainsi aux Romains le casus belli qu'ils attendaient.
Le conflit se solde, à l'issue d'une courte campagne et d'un long siège qui dure de 149 à 146 av. J.-C., par l'anéantissement de la cité punique, qui est rasée. En dépit des destructions matérielles, la civilisation carthaginoise ne disparaît pas pour autant et nombre de ses éléments sont intégrés à la civilisation de l'Afrique romaine.
Forces en présence et question des origines Forces en présence En 149 , Rome est de fait la grande puissance du bassin méditerranéen occidental. Elle bénéficie en outre d'une conjoncture économique favorable.
Le royaume numide lui donne par ailleurs un sérieux appui en Afrique du Nord : son souverain Massinissa est un fidèle allié depuis 206, date des premiers contacts amicaux avec Scipion l'Africain. Quant à Carthage, malgré sa prospérité, c'est une puissance en déclin dont l'empire appartient au passé. Certes, la mer y joue toujours un rôle important mais la chôra punique en Afrique du Nord se réduit du fait des empiétements successifs du roi numideAppien, Le livre africain, VIII, 12, 84.La Fossa regia est considérée comme le territoire carthaginois au début de la troisième guerre punique, après tous les empiètements de Massinissa.. À la veille du conflit, elle apparaît donc isolée, sans alliés, sans réserves capables d'aider à soutenir un siège, même si la ville abrite des espaces non construits ainsi qu'un dispositif d'enceinte qui compte pour beaucoup dans la durée du siège. Trois lignes de défense protègent la cité du côté de l'isthme : un fossé, une palissade et un mur doté de tours ainsi que d'écuries pour les chevaux et les éléphants de guerreAppien, Le livre africain, VIII, 14, 95 doit être complété par les investigations archéologiques du général Duval au milieu du .. La cité possède également une flotte de 500 navires et peut tirer bénéfice de ses nouveaux équipements portuaires : le port circulaire, dont l'îlot de l'amirauté, et les cales de radoub installées sur l'îlot et tout autour de l'anneau constituant le port militaire.
Historiographie : point sur la question Selon Claude Nicolet, cette guerre a été provoquée par les craintes romaines d'avoir à affronter à nouveau les Carthaginois bien plus qu'en raison de menaces réelles, même si la vitalité nouvelle de la capitale punique au milieu du , en particulier sur le plan économique, n'est sans doute pas étrangère à la décision d'écraser définitivement Carthage, simplement rétablie en Afrique. La cité punique peut en effet être perçue comme un danger : Serge Lancel souligne l'importance de la vitalité économique de la cité dans son dernier demi-siècle d'existence, cette santé pouvant apparaître comme une menace pour les milieux d'affaires de la péninsule italienne.
Cependant, certains historiens, dont Hédi Slim, voient dans la troisième guerre punique la volonté des Romains d'arrêter la progression de Massinissa, dont le royaume, puissance montante en Afrique du Nord, était plus dangereux que la vieille cité rabaissée. Cette thèse est contredite par plusieurs auteurs qui mettent en avant les menaces qui pèsent sur la construction territoriale numide en raison de la mort de Massinissa en 148. Un autre émet même l'hypothèse d'un ..
Yann Le Bohec avance pour sa part un faisceau d'éléments : la question de la responsabilité du conflit (Kriegsschuldfrage dans l'historiographie) présente des caractères spécifiques, au cœur desquelles les motivations de Rome tiennent une place considérable. Les explications fondées sur l'impérialisme sont écartées du fait de l'absence d'exploitation après la défaite punique ; de même pour la thèse du crime gratuit. Le motif psychologique, la peur d'un ennemi héréditaire, a joué un rôle, selon son analyse. L'économie est aussi à prendre en compte, même si la figure de Caton incline également en faveur d'un argument stratégique, tout comme la fin du remboursement des contributions à Rome. L'argument militaire et stratégique ne doit pas non plus être négligé, les incertitudes liées à la succession de Massinissa représentant un danger pour Rome ; dans tous les cas, ces incertitudes induisent un bouleversement de l'équilibre régional. Le dernier élément avancé par Le Bohec est d'ordre politique : l'équilibre politique à Carthage, partagé un temps entre pro-Numides et pro-Romains, a vu émerger une nouvelle faction souhaitant rester indépendante vis-à-vis des deux camps. Cette évolution s'intègre dans un mouvement méditerranéen plus général selon Gilbert Charles-Picard.
Origines lointaines
vignette|Face à face en 264 avant la première guerre punique.
L'affrontement intervient après les deux conflits qui se sont soldés par le repli de Carthage, surtout, en 202, par la défaite de Zama qui met fin à la deuxième guerre punique. Des conditions de paix très dures sont imposées au vaincu en 201 : la cité punique perd tous ses territoires hors d'Afrique, Rome lui laissant son autonomie ainsi que le droit de garnison. La flotte de guerre carthaginoise est réduite à dix navires et la cité punique se voit interdire de posséder des unités d'éléphants de guerre ; le droit de faire la guerre est désormais soumis à l'autorisation du vainqueur. En outre, le vaincu doit payer une indemnité de talents et livrer des otages. Après la deuxième guerre punique, des ambassades romaines se rendent fréquemment à Carthage pour contrôler la politique mise en œuvre et surtout arbitrer les innombrables conflits qui l'opposent à son voisin numide. En effet, selon les termes du traité signé avec Rome, la cité punique ne peut les régler de son propre chef. Jusqu'en 167, les arbitrages rendus par Rome dans les conflits entre le roi Massinissa et Carthage sont favorables à la vaincue de 202. L'année précédente, la bataille de Pydna a signifié la défaite du roi Persée de Macédoine, cet événement constituant un élément déterminant pour en finir avec Carthage, qui, de fait, ne peut plus compter sur une alliance avec le roi hellénistique.
gauche|vignette|Carte de l'évolution de l'emprise punique, exclusivement africaine et située autour de la métropole carthaginoise après la deuxième guerre punique.
Après 167, Massinissa est encouragé dans ses actions visant à s'emparer de territoires carthaginois ; Rome récompense ainsi la fidélité du roi numide dans son alliance avec elle et cette décision tient compte du nouveau contexte méditerranéen. Carthage avait retrouvé une certaine prospérité économique entre 200 et 149 et achevé en 151 de rembourser les indemnités de guerre prévues par le traité. Cependant, elle n'avait pu reconstituer ni une flotte de guerre ni une armée d'importance. En dépit de cette restriction, durant cette période, la ville entreprend plusieurs travaux d'envergure comme l'urbanisation du flanc sud de la colline de Byrsa et les aménagements des lagunes connues sous le nom de ports puniques dans leur dernier état, au cours du dernier demi-siècle de son existence.
Cette prospérité est à relier à une orientation vers des ressources lucratives, commerce et agriculture, Serge Lancel y voyant . Les fouilles effectuées dans le cadre de la campagne internationale de l'Unesco, « Pour sauver Carthage », ont démontré la vitalité de la cité à cette époque. Moins de dix ans après le second conflit, elle avait ainsi proposé de rembourser les indemnités de façon anticipée, ce qui avait été refusé par Rome..
Vers 153-152, Caton l'Ancien fait partie de l'une des ambassades envoyées à Carthage. La prospérité de la métropole punique le persuade que la cité représente une menace pour RomeAppien, Libyca, 69.. C'est à partir de ce moment qu'il aurait ponctué toutes ses interventions au Sénat, quel qu'en ait été le sujet, par ces mots restés célèbres : Carthago delenda est — .. Pour frapper l'esprit de ses collègues, Caton aurait présenté un jour une figue fraîche à la Curie, affirmant qu'elle avait été cueillie trois jours plus tôt à Carthage ; Rome ne pouvait selon lui se permettre d'avoir un tel ennemi à ses portesPlutarque, Caton l'Ancien, 26.. Malgré l'existence d'un parti prônant le statu quo au Sénat, c'est le parti belliciste, dominant dans la classe populaire romaine, qui l'emporte.
Origines proches
upright|vignette|Portrait du roi numide Massinissa (représentation contemporaine).
La cause immédiate à l'origine de cette guerre est la contre-attaque des Carthaginois contre Massinissa. Les Romains leur reprochent d'avoir violé le traité de paix de 201, qui interdit à Carthage toute action militaire sans leur aval. En 153, Massinissa s'empare des Grandes plaines (moyenne vallée de la Medjerda) et de la région de Makthar. Cet ultime empiètement excède Carthage, qui ne peut espérer un arbitrage romain équitable, et doit se résoudre à répondre par la guerre. Face à la menace, les Carthaginois mobilisent ; Rome demande donc la dissolution des armées puniques. Une ambassade menée à Carthage par les fils de Massinissa, Micipsa et Gulussa, échoue. En 150, Massinissa envahit le territoire de Carthage et installe le siège devant la place forte d'OroscopaAppien, Libyca, 70.. En réaction, Carthage envoie, sans la permission de Rome, une armée de à hommes menée par Hasdrubal le Boétharque, qui est finalement écrasée. Une trêve avec le roi numide échoue et Carthage subit une nouvelle défaite. À ce moment, il est décidé de condamner à mort les généraux vaincus qui s'enfuient pour sauver leur vie.
Le Sénat romain, aux mains du parti de Caton, saisit l'occasion de la rupture du traité de 201 et décide la guerre sans la déclarer toutefois immédiatement. Utique, vieille cité rivale de Carthage fondée en 1101 selon la tradition littéraireÀ consulter en particulier Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XVI, 216 ; même si les découvertes archéologiques n'ont pas confirmé cette datation., se range aux côtés de Rome pour des raisons économiques et après une analyse du rapport de forces, selon Yann Le Bohec ; cette alliance conforte les Romains, qui déclarent la guerre. Rome prépare le terrain en envoyant des consuls avec des troupes en Sicile ( hommes) ainsi que des quinquérèmes au printemps 149. Carthage, ayant eu vent de cette mobilisation, demande des précisions et envoie une ambassade à Rome pour faire acte de soumission (XXXVI, 1, 4).. Le Sénat romain, sans rien afficher de ses intentions, exige 300 otages à livrer en Sicile sous une trentaine de jours. Carthage s'en remet à la discrétion du peuple romain et livre les otages issus de . Les consuls déclarent qu'ils feront connaître la suite de leurs intentions en Afrique.
Déroulement Guerre des consuls Manilius et Censorinus Rome ne révèle toutefois ses intentions que peu à peu. La guerre décidée par le Sénat consiste donc en une courte campagne destinée à amener les troupes romaines à pied d'œuvre pour le siège de Carthage ; il est mené finalement à bien par Publius Cornelius Scipio, ce qui lui vaut le surnom de « Second Africain » (Africanus minor), le premier étant Scipion l'Africain.
vignette|upright|Plan général de la Carthage punique, théâtre final des opérations.