La Naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique (Die Geburt der Tragödie aus dem Geiste der Musik) est une œuvre du philosophe allemand Friedrich Nietzsche, qu’il publia en 1872 à l’âge de 28 ans. Elle fut rééditée en 1886, sous le titre de La Naissance de la tragédie, ou Hellénisme et Pessimisme (Die Geburt der Tragödie, Oder: Griechentum und Pessimismus).

Ce texte, hybride de philologie et de philosophie, traite de la naissance de la tragédie attique, des motifs esthétiques qui l’ont inspirée et des causes de sa disparition.

Projet du livre

L'ouvrage développe la thèse selon laquelle deux grandes forces opposées gouvernent l'art : le dionysiaque et l'apollinien. Ces deux forces, unies un temps dans la tragédie grecque, auraient été à nouveau séparées par le triomphe de la rationalité avec Euripide et Socrate. Nietzsche espérait alors retrouver l'union du dionysiaque et de l'apollinien chez Wagner à qui est dédiée la Naissance de la tragédie : « Nous aurons beaucoup fait pour la science esthétique, quand nous en serons arrivés non seulement à l’observation logique, mais encore à la certitude immédiate de cette prise de position selon laquelle le développement de l’art est lié à la dualité du dionysien et de l’apollinien : de la même manière que la dualité des sexes engendre la vie au milieu de luttes continuelles et par des rapprochements seulement périodiques. »Chapitre 1.

Genèse et composition

La Naissance de la tragédie faisait partie d’un projet plus vaste, débuté vers , projet d’une enquête sur la civilisation grecque, considérée, à la suite de Frédéric Schlegel, comme un toutCharles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée, II, p. 221..

Toutefois, les matériaux utilisés remontent plus loin car les réflexions de Nietzsche sur le théâtre et la musique se retrouvent dans les fragments posthumes de 1869. Au cours de la rédaction, des textes se sont détachés tels que L’État chez les Grecs, Socrate et la tragédie (qui correspond aux chapitres 8 à 15) et La vision dionysiaque du monde. Le Drame musical grec et Socrate et la tragédie deviendront des conférences données le et à BâleNotices sur ces textes in La Naissance de la tragédie, trad. de l'allemand par Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Gallimard, Paris, 1986..

L’œuvre fait l’objet d’un premier essai de rédaction en et d’un second en mars de la même année. Les derniers chapitres sont ajoutés vers novembre et décembre de la même année. Le texte final est composé d’une dédicace à Richard Wagner et de 25 chapitres. Le livre est publié en (mais la couverture porte la date de 1872) chez E. W. Fritzsch à Leipzig, sous le titre La Naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique. Une deuxième édition, préparée en 1874, sera publiée en 1878 chez un autre éditeur, Ernst Schmeitzner.

Un Essai d’auto-critique sera ajouté à l’édition de 1886, essai dans lequel Nietzsche souligne le caractère prématuré et maladroit de sa première œuvre, et le sous-titre de cette édition devient Hellénisme et Pessimisme.

Titre et sous-titre Le titre de l’ouvrage joue sur le double sens du terme de tragédie. D’une part, la tragédie renvoie au genre littéraire dont Nietzsche propose la généalogie. Mais d’autre part, la tragédie renvoie aussi « au drame engendré par sa disparition »François Leroux, « L’événement, la parodie, le drame », Études françaises, volume 15, numéro 3-4, octobre 1979, p. 176 (lire en ligne)..

À la réédition de l’ouvrage en 1886, Nietzsche remplace le premier sous-titre, « À partir de l’esprit de la musique », par « Hellénisme et pessimisme ». Ce nouvel intitulé cherche à mettre l’accent sur la question au cœur de La Naissance de la tragédie, à savoir comment les Grecs sont parvenus à vaincre le sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécueFélix St-Germain, La Naissance de la tragédie : une interprétation à partir du corps, mémoire de maîtrise sous la direction de Marie-André Ricard, Université Laval, 2019, p. 24-25. .

Principaux thèmes

Nietzsche a lui-même fait remarquer, dans son Essai d’auto-critique, le caractère « impossible » de son œuvreEssai d’auto-critique, § 3., et des commentateurs ont par la suite souligné son obscurité et la difficulté d’en dégager une organisation préciseAaron Ridley, « Redemption through Art: The Birth of Tragedy », in Routledge Philosophy Guidebook to Nietzsche on Art..

Nietzsche a toutefois exposé les thèmes et les questions principaux qui s’y trouvent soulevés : les Grecs, qui font classiquement figure de peuple heureux et serein, ont eu besoin de la tragédie, et la surabondance même de leur force vitale paraît intrinsèquement liée à un pessimisme que cette tragédie fait apparaître sous la forme d’une recherche du terrible, d’un besoin de l’horrible. Nietzsche pose alors les questions suivantes : pourquoi cet art grec, pourquoi la tragédie ? et qu’est-ce que l’esprit dionysiaque ?

Selon Aaron Ridley« Redemption through Art: The Birth of Tragedy », in Routledge Philosophy Guidebook to Nietzsche on Art, p. 13., ces thèmes abordés par Nietzsche dans La Naissance de la tragédie sont disposés de manière concentrique : au centre se trouve l’individualité de l’homme, son existence séparée, qui est une illusion apollinienne. Cette illusion est dévoilée dans la tragédie, où se trouvent liées les forces esthétiques apollinienne et dionysiaque. Par la tragédie, l’individu se trouve face à la pensée tragique qui est au cœur de son existence.

L'origine musicale de la tragédie

Pour Nietzsche, c'est à partir de la musique que la tragédie prend sa source et se comprend vraiment. Reprenant l'idée de Schopenhauer selon laquelle la musique est une affirmation de la vie, une expression d'un vouloir vivre universel et primitif, l'auteur fait naître l'art dramatique à partir des chants primaires en l'honneur de Dionysos.

Dans une lettre à Georg Brandes en date du , Nietzsche insiste explicitement sur le fait que, sans la musique, la vie elle-même ne serait qu’une « erreur ».

Le Grec, dans son cortège bachique, dans sa danse païenne, réveille les forces naturelles et les soumet au pouvoir harmonisant du chœur. Le chant du chœur est le socle de la tragédie, il est une somme d'individus ne faisant qu'un et chantant la plénitude. C'est à partir de lui que se détachent ensuite les personnages que nous connaissons chez les auteurs tragiques classiques (Eschyle, Sophocle et Euripide) : d'abord Dionysos, puis les héros et autres dieux présents dans les poèmes homériques.

La pensée tragique

Cette conception du théâtre antique permet à Nietzsche d'aborder ensuite un thème qui lui restera cher : la pensée tragique.

On pourrait concevoir l'esprit tragique comme une acceptation du monde tel qu'il est dans sa présence immédiate et sa rugosité, sans espoir d'un « au-delà ». Il est jouissance des plaisirs de la terre autant qu'acceptation des maux qui les accompagnent : les drames de la vie de l'individu sont vécus avec humilité et stoïcisme. Rien ne sert de chercher un idéal, une condition de vie parfaite qui se poserait en modèle, il faut recevoir la vie dans sa plénitude tel l'animal. Nietzsche affirme que cet esprit tragique qui ressort de la tragédie reste présent chez les deux premiers auteurs tragiques grecs classiques, Eschyle et Sophocle, mais qu'il s'affaiblit irrémédiablement chez le troisième, Euripide.

Mort de la pensée tragique et avènement du nihilisme

Selon Nietzsche, Euripide est le premier responsable de la mort de la philosophie tragique car il est le premier à rompre le pessimisme. Le pessimisme est défini dans ce cas comme un respect fondamental pour cet étourdissement éprouvé face aux mystères et aux douleurs du monde. Chez Euripide apparaît tout simplement l'optimisme : une forme d'attitude devant le monde qui pose d'emblée un idéal et qui s'installera irréversiblement dans les esprits des peuples à venir. En effet, la tragédie euripidienne semble rejeter le spectateur de la scène et le placer en position critique vis-à-vis de ce qui se passe devant lui. Il devient «éclairé», c'est-à-dire que les personnages lui apparaissent comme porteurs d'idées qu'il va pouvoir analyser et juger plutôt que de les apprécier dans un rapport pleinement et simplement esthétique.

C'est précisément dans cette remarque que l'œuvre de Nietzsche dépasse totalement le simple champ de l'esthétique puisque Euripide est à la tragédie ce que Socrate est à la philosophie : un révolutionnaire répandant des idées modernes. Critique de la réalité dans sa simple apparence sensible et esthétique, Socrate est l'empoisonneur de la philosophie et de la vie tragique. Il répand un positivisme dans ses idées qui font de lui le père du rationalisme.

Les sociétés modernes sont les héritières de Socrate et de son disciple, Platon (Mais le rapport à la dimension dionysiaque dans les dialogues de Platon restera ambivalent. C'est que Platon aurait brûlé, selon la légende, ses tragédies de jeunesse pour devenir un disciple de Socrate). Elles ont perdu ce rapport tragique au monde et semblent chercher une vérité qui se cache au-delà des choses et qui est toujours atteignable, les hommes cherchant un idéal, une morale. Dionysos s'est endormi et Apollon ne brille plus que pour les « idées », des chimères qui nous détachent de la vie. C'est l'avènement chez les peuples de ce que Nietzsche appellera nihilisme.

Dionysos et Apollon : deux forces fondamentales

La thèse principale du livre est que l'art repose sur deux notions fondamentales que la Grèce de l'époque archaïque et de l'époque classique, a su mêler avec le plus de génie. Ces deux notions correspondent à deux pulsions fondamentales et sont symbolisées par deux dieux grecs : Dionysos et Apollon.

Apollon

Apollon représente le rêve, l'interprétation, l'oracle, le dédoublement du monde, le don du sens, la canalisation et la mise en forme des forces naturelles.« … l’art plastique, l’apollinien, et l’art non-plastique de la musique, celui de Dionysos… »Apollon, dieu séduisant, est pour Nietzsche un dieu du regard, de la vision et de l’apparence : il nous montre un monde beau loin de la souffrance, le monde des Dieux Olympiens. Chez Homère, par contre, tout est au premier plan: des épithètes et des couleurs à l'exactitude et la régularité de l’hexamètre dactylique.

Apollon est né et est honoré à Délos, Délos signifie claire, lumineuse sous le regard du dieu et des hommes. Claire à la pensée aussi.

Apollon préfigure la notion de vérité claire et distincte dans la philosophie occidentale ; par exemple, pour conduire sa raison vers la vérité, Descartes décide de «ne comprendre rien de plus en [ses] jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à [son] esprit, [qu'il n'eût] aucune occasion de le mettre en doute » (Discours de la méthode, ).

Apollon dieu de la clarté et de la netteté de la vision et de la connaissance. La notion de clarté est liée au problème de la définition : pour définir quelque chose, je dois savoir ce que c'est, donc le voir (en grec : je vois = orô, je sais-parce que-j’ai-vu = oida).

Son île, Délos la Claire, n’est pas l’Éblouissante : on la distingue bien. Jour et nuit. Netteté des épithètes homériques. Principe d’individuation.

Ces caractéristiques se retrouvent dans la façon dont les Grecs regardent leur propre paysage : car c'est là que le mot définir prend son sens.« Les profils, la ligne que l’œil perd, retrouve et perd : non pas vagues : trop fin au contraire. L’exactitude des lointains. Horizô (fermer ou définir en grec, vient de to Horos = la montagne), donne en français l’ « horizon » qui « détermine » et ferme : perfection close non pas infinie : le Parthénon, non la Cathédrale. » Fontoynont, Vocabulaire Grec p 71 Apollon est le dieu du « Connais-toi toi-même », inscrit sur le fronton du temple de Delphes. Sa morale : « Rien de trop ».