Léo Ferré, né le à Monaco et mort le à Castellina in Chianti (Toscane, Italie), est un auteur-compositeur-interprète, pianiste, chef d'orchestre et poète français naturalisé monégasque en 1953.
Il réalise plus d'une quarantaine d'albums originaux couvrant une période d'activité de . D'une culture musicale classique, il dirige également à plusieurs reprises des orchestres symphoniques, en public ou lors d'enregistrements discographiques. Léo Ferré se revendique anarchiste et ce courant de pensée inspire grandement son œuvre.
Biographie L'enfance Né le à Monaco. de Marie Scotto, couturière de nationalité monégasqueLa généalogie de Léo Ferré, Jean-Louis Beaucarnot, 24 août 2016, sur La Revue française de généalogie., et d'un père français , Léo Ferré est né français, le fait d'être né à Monaco ne donnant pas droit automatiquement à la nationalité monégasque. Cependant, en 1953, selon Jacques Vassal :
À l'âge de sept ans, le petit Léo intègre, en tant que soprano, la maîtrise et donc le chœur de la cathédrale de Monaco. Il découvre à ce moment la polyphonie, au contact des œuvres de Palestrina et de Tomás Luis de Victoria, sous la direction du maître de chapelle et compositeur Louis-Lazare Perruchot. Son oncle maternel, Albert Scotto, ancien violoniste dans l'orchestre de Monte-Carlo et directeur du théâtre au Casino, le fait assister aux spectacles et répétitions qui ont lieu à l'opéra de Monte-Carlo, alors haut-lieu de la vie musicale internationale. Léo Ferré y entend le chanteur basse Fédor Chaliapine, y découvre Beethoven, qui l'émeut profondément, que ce soit sous la baguette d'Arturo Toscanini (l'Ouverture de Coriolan), ou à la radio (la Cinquième symphonie). Mais c'est la présence du compositeur Maurice Ravel aux répétitions de L'Enfant et les Sortilèges qui l'impressionne le plus durablementEntretien avec Michel Lancelot, La mémoire courte (Europe 1), 1969..
À neuf ans, son père, un homme rigide, l'envoie en pensionnat en Italie, au collège Saint-Charles de Bordighera tenu par les Frères des Écoles chrétiennes. Il y reste en pension pendant huit longues années entre 1925 et 1934. Il racontera cette enfance solitaire et encagée dans une fiction autobiographique (Benoît Misère, 1970), relatant notamment être la victime de pratiques pédophiles du surveillant général. Il y approfondit sa connaissance du solfège et joue du piston dans l'harmonie. À quatorze ans, il compose le Kyrie d'une messe à trois voix et une mélodie sur le poème Soleils couchants de VerlaineIl réutilisera cette mélodie trente ans plus tard, inchangée, lors de ses mises en musique du poète..
Il lit en secret des auteurs considérés comme subversifs par les Frères : Voltaire, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Entendant prononcer le mot « anarchie », il ouvre un dictionnaire pour en trouver le sens (anarchie : « opposition à toute autorité d'où qu'elle vienne »). L'adolescent ne peut encore l'assumer, mais c'est décidé, il deviendra anarchiste et subversif, révolté contre les stéréotypes du nouveau monde de la consommation et de la bêtise envahissante.
De retour à Monaco pour préparer son baccalauréat, Léo Ferré devient pigiste pour le journal Le Petit Niçois comme critique musical, ce qui lui permet d'approcher des chefs d'orchestre prestigieux comme Antal Doráti ou Dimitri Mitropoulos. À cette époque il découvre avec enthousiasme le ballet Daphnis et Chloé et le Concerto pour la main gauche de Ravel, sous la direction de Paul Paray, ainsi que le Boléro et la Pavane pour une infante défunte, dirigés par le compositeur en personne.
Il passe et obtient son baccalauréat de philosophie au lycée Albert- de Monaco. Son père refuse qu'il s'inscrive ensuite au Conservatoire de musiqueArchive rfimusique.com, .
Années de formation Léo Ferré part pour Paris en 1935 afin d'intégrer l'Institut d'études politiques de Paris et suivre des études de droit à l'université. Il étudie sur les bancs de l'institut au même moment que François Mitterrand qui, lui, est inscrit en section générale et non en section administrative.
Le cursus de Léo Ferré au sein de Sciences Po dure quatre années (1935-1939) et non trois comme il est alors d'usage : Ferré redouble une année, se montre peu intéressé par les événements politiques et leurs enjeuxIl passe par exemple à côté du Front populaire., et préfère peaufiner son apprentissage du piano en complet autodidacte en même temps qu'il mûrit son rapport à l'écriture. Il reçoit laborieusement son diplôme, que l'établissement lui accorde « par décision spéciale parce que mobilisé », le , alors qu'il lui manque deux oraux à passer.
Il revient à Monaco en 1939, avant d'être mobilisé cette même année. Il est affecté dans l'infanterie après s'être inscrit à l'école des officiers de réserve de Saint-Maixent. Devenu aspirant en , il se voit confier deux mois plus tard la mission d'accompagner un peloton de tirailleurs algériens vers une position de repli, avant d'être démobilisé en aoûtJacques Vassal, Léo Ferré, la voix sans maître, début du chapitre 3, Miss guéguerre et après voir sur google book. Sa vocation de compositeur s'affirme avec ce retour à la vie civile.
En 1940, à l'occasion du mariage de sa sœur, il écrit un Ave Maria pour orgue et violoncelleSuivront deux autres œuvres d'inspiration religieuse : un Benedictus et un Agnus Dei., et commence la mise en musique de chansons écrites par une amie. C'est avec ce répertoire qu'il se produit pour la première fois en public le , au Théâtre des Beaux-arts de Monte-Carlo, sous le pseudonyme de Forlane (nom d'une danse du à deux tempsLivret du double CD long box La Vie d'artiste, page 29, Le Chant du Monde, 1998 ; auteur : Robert Belleret.). Ses premiers textes personnels datent sans doute de cette année-là.
À la fin d'un concert à Montpellier où se produit Charles Trenet, il lui présente trois de ses chansons, mais ce dernier lui conseille de ne pas les chanter lui-même et de se contenter d'écrire pour les autres. En 1943, l'écrivain René Baer lui confie des textes qu'il met en musique et qui deviendront plus tard des succès : La Chanson du scaphandrier fut reprise par Claire Leclerc, Henri Salvador et Eddie Constantine et La Chambre, un des moments forts de son jeune répertoire. La même année, Léo Ferré épouse Odette Schunck, rencontrée en 1940 à Castres. Le couple s'installe dans une ferme à Beausoleil près de Monaco et tente de vivre de quarante-cinq oliviers, une mule, un mouton et trois vaches dont ils vendent le lait, et un berger allemand nommé Arkel. En 1945, alors qu'il est toujours fermier et occasionnellement homme à tout faire à Radio Monte-Carlo, Léo Ferré rencontre Édith Piaf qui l'encourage à tenter sa chance à Paris. Ils broyaient du noir, L'opéra du ciel, Suzon, sont les plus vieux enregistrements connus de Léo Ferré. Ils ont été retrouvés par son fils, Mathieu Ferré, dans le bureau de son père. Il découvre une demi-douzaine d'enregistrements sur disque en pyralconstitué d'une feuille d'aluminium ou de zinc recouverte d'une laque. Mêlés à un amoncellement de partitions et de manuscrits, ils sont pour la plupart totalement inutilisables et seules trois chansons ont pu être récupérées. Si la date et les circonstances des enregistrements demeurent inconnues, tout laisse à penser que c'est vers le milieu des années 1940 que Ferré les graveLivret du double CD Long Box Les années Le Chant du Monde 1947-1953, texte de présentation Robert Belleret. Ce double CD (sortie en 1998), sort ces chansons de l'anonymat où elles sont restées durant plus de cinquante ans et les propose au public pour la première fois..
Les débuts à Paris thumb|right|Jean-Roger Caussimon en 1949 (photo d'identité). À la fin de l'été 1946, Léo Ferré s'installe à Paris. Il obtient un engagement de trois mois au cabaret Le Bœuf sur le toit où il s'accompagne au piano. Il se lie d'amitié avec Jean-Roger Caussimon, à qui il demande s'il peut mettre en musique son poème À la Seine. Ensemble, régulièrement ils feront plusieurs chansons particulièrement appréciées du public comme Monsieur William (1950), Le Temps du tango, (1958) ou encore Comme à Ostende (1960). left|vignette|Au sortir de la guerre, Ferré âgé d'une trentaine d'années pose pour le Studio Harcourt en veste et cravate ; tenue fort rare chez lui. En avril 1947, Léo Ferré accepte de faire une tournée en Martinique, qui se révèle désastreuse et le conforte dans son aversion du voyage. Faute d'argent, il met six mois avant de revenir. Il écrit une lettre pour obtenir un secours à Charles Trenet, sans succès. Il doit se résoudre à demander de l'aide à son beau-père qui est administrateur du théâtre de l'Étoile. À son retour, il commence à fréquenter le milieu des anarchistes espagnols, exilés ayant fui le franquisme. Cela nourrira sa rêverie romantique de l'EspagneFerré refusera d'y aller chanter tant que Franco, contre qui il écrit le virulent « Franco la muerte » en 1964, sera au pouvoir., dont Le Bateau espagnol et Le Flamenco de Paris seront les premières manifestations.
Cette période lui est psychologiquement et financièrement difficile. Pendant sept longues années il doit se contenter d'engagements aléatoires et épisodiques dans les caves à chansons de la capitale : Les Assassins, Aux Trois Mailletz, L'Écluse, La Rose rouge, Le Trou, le Quod Libet, ou encore le Milord l'Arsouille, ces trois derniers étant successivement dirigés par son ami Francis Claude, avec lequel il coécrit plusieurs chansons, dont La Vie d'artiste (1950), en écho à sa récente séparation d'avec Odette.
Il finit par se faire une petite réputation dans le métier, parvenant non sans peine à placer quelques titres chez les interprètes de l'époque : Yvette GiraudElle enregistre « La Chambre » en 1947, ce qui fait d'elle la première interprète de Léo Ferré au disque, avant Renée Lebas, contrairement à ce qui est souvent dit., Renée LebasElle est celle qui le fait découvrir au public en créant sur la scène de l'ABC « Elle tourne… la Terre » dès l’automne 1946. Elle enregistre cette chanson en 1948 et créera aussi « L'Île Saint-Louis » et « Paris canaille », avant Catherine Sauvage., Édith PiafElle chante « Les Amants de Paris », jamais enregistrée par Ferré, en 1948., Henri SalvadorIl enregistre et interprète sur scène « À Saint-Germain-des-Prés » en 1949., Marc & AndréLe duo enregistre « Monsieur William » en 1950, soit deux ans avant Catherine Sauvage, et trois ans avant les Frères Jacques, dont la version est plus connue., puis un peu plus tard Yves Montand et Les Frères Jacques. Mais c'est avec la chanteuse Catherine Sauvage qu'il trouve sa plus fidèle, passionnée et convaincante ambassadriceElle enregistrera une soixantaine de titres de Ferré, lui consacrant même des récitals entiers..
Les années « Le Chant du Monde » : 1947-1953 Le , Léo Ferré signe son premier contrat avec un éditeur musical : Le Chant du Monde, maison d'édition affiliée au parti communiste. Mis à part La Chanson du scaphandrier, Ferré n'enregistre aucune des chansons sur lesquelles il cède l'exclusivité des droits au Chant du MondeIl s'agit de Paris (mars 1947), Les Amants de Paris (avril 1948), La Mauvaise Étoile, Histoire de l'amour, Petite vertu, Le Banco du diable, « Oubli », Les Vigiles, La Rengaine d'amour (juin 1948), Elle tourne… la Terre (mars 1949). Source : Livret du CD Le Temps des roses rouges, 2000. Texte : Alain Raemackers. Léo Ferré enregistrera Elle tourne… la Terre en 1990 sur l'album Les Vieux Copains., sans doute parce qu'il les envisage comme un corpus destiné aux interprètes. À ce stade Léo Ferré n'est pas encore certain de vouloir chanter lui-même. Il le fait par nécessité, pour gagner sa vie.