La bataille d'Iéna, qui se déroule le , est l’un des affrontements majeurs des guerres napoléoniennes, opposant l’armée française de Napoléon à l’armée prussienne dirigée par le prince Frédéric-Louis de Hohenlohe-Ingelfingen. Elle a lieu en parallèle de la bataille d'Auerstaedt, dans le cadre de la campagne de Prusse et de Pologne. Au petit matin, les troupes françaises franchissent la Saale et attaquent les positions prussiennes installées sur le plateau d’Iéna, profitant du brouillard et de la désorganisation ennemie. Au fil de la journée, Napoléon concentre ses forces et lance plusieurs assauts coordonnés, notamment avec le soutien du maréchal Ney et de la Garde impériale. Les efforts prussiens pour contre-attaquer et stabiliser le front échouent face à la pression croissante des Français. Vers midi, la ligne prussienne s’effondre sous l’intensité des attaques, provoquant une retraite désordonnée. La victoire française à Iéna, renforcée par le succès simultané de Davout à Auerstaedt, entraîne la destruction de la puissance militaire prussienne ainsi que l’occupation rapide de la Saxe et de Berlin.

Contexte En , la suprématie française en Europe semblait assurée. Après la défaite de l’Autriche et le retrait des forces russes vers la Pologne, le continent connut une paix précaire. Lors de la campagne précédente, Napoléon avait cherché à préserver la neutralité prussienne, sachant que l’entrée en guerre de la puissante armée prussienne aurait constitué un sérieux obstacle. Toutefois, le passage des troupes françaises sous le commandement du maréchal Bernadotte par la principauté prussienne d’Ansbach, lors de la marche vers le Danube, provoqua l’indignation de la Prusse et faillit entraîner une guerre. Celle-ci fut évitée grâce à l’offre de Napoléon de céder Hanovre à la Prusse, bien que ce territoire ne lui appartînt pas légalement.

Cette cession fut officialisée dans une convention signée avec le comte Haugwitz à Schönbrunn peu après la bataille d’Austerlitz, bien que les termes aient ensuite été modifiés au profit de la France. Les relations diplomatiques entre la France et la Grande-Bretagne s’étaient légèrement détendues après la mort du Premier ministre William Pitt en et l’arrivée des Whigs au pouvoir. Cependant, les négociations de paix échouèrent en raison de différends concernant la Hollande, la Sicile et les colonies d’outre-mer, et les tensions persistèrent, notamment après que le frère de Napoléon, Louis, fut nommé roi de Hollande en juin.

Le traité de Presbourg avait établi un réseau d’États satellites français en Allemagne du Sud. Les électeurs de Bavière et de Wurtemberg furent élevés au rang de rois et leurs territoires agrandis aux dépens de l’Autriche, tandis que les margraves de Bade et de Hesse-Darmstadt devinrent grands-ducs. Napoléon renforça ces liens en mariant son beau-fils, le prince Eugène, à une princesse bavaroise. En juillet, sans consulter la Prusse, divers territoires allemands furent réorganisés en une Confédération du Rhin sous influence française. Le maréchal Murat, beau-frère de Napoléon, devint grand-duc de Berg et de Clèves, consolidant ainsi le contrôle français sur le pont stratégique de Wesel. La présence militaire française restait considérable : la Grande Armée, forte de près de 192 000 hommes, était stationnée en Allemagne du Sud-Ouest, souvent au détriment des populations locales. Cela, ainsi que l’exigence de Napoléon de céder Ansbach à la Bavière en échange de Hanovre, accroissait le ressentiment envers la France en Prusse.

Au sein de la cour prussienne, un clivage se fit jour entre partisans de la paix et partisans de la guerre. Le roi Frédéric-Guillaume III et son ministre Haugwitz, à la tête du parti de la paix, furent contestés par le parti de la guerre, emmené par la reine Louise, l’homme d’État Karl Hardenberg et des chefs militaires comme le duc Charles-Guillaume-Ferdinand de Brunswick et le prince Friedrich Ludwig von Hohenlohe. Après de longues délibérations secrètes, le parti de la guerre l’emporta. Le , la Prusse prit secrètement la décision irrévocable d’entrer en guerre et, trois jours plus tard, la mobilisation commença tandis que la recherche d’alliés s’accélérait.

Prélude

Napoléon n’apprit la décision de la Prusse d’entrer en guerre qu’en et douta d’abord qu’elle ose affronter directement la Grande Armée. Les forces françaises, fortes de 192 000 hommes, de plus de 300 pièces d’artillerie et de 13 000 alliés, bénéficiaient d’un moral élevé. Bien que Napoléon reconnaisse la réputation de l’armée prussienne, celle-ci était affaiblie par une doctrine dépassée et des faiblesses organisationnelles. Sur 254 000 soldats prussiens théoriques, seuls 171 000 étaient effectivement disponibles, beaucoup étant retenus dans des garnisons inutiles ou non mobilisés. L’armée était répartie en trois armées de campagne et une force séparée à l’est, mais souffrait de traditions rigides et d’un manque d’adaptabilité.

Tandis que la Prusse hésitait, Napoléon finalisa ses plans de campagne, visant à vaincre rapidement la Prusse avant toute intervention russe, tout en protégeant le territoire français et celui de ses alliés. Après avoir écarté deux itinéraires d’invasion, il choisit de passer par Bamberg et la forêt de Thuringe, ce qui permettrait de séparer les forces prussiennes et de sécuriser ses flancs. Les ordres de mobilisation furent rapidement émis, avec la répartition des corps et la préparation logistique. Napoléon demanda également à son frère Louis, roi de Hollande, de monter une diversion depuis le Rhin et prit des mesures pour contrer d’éventuelles menaces autrichiennes ou britanniques. Fin septembre, il se rendit à Wurtzbourg pour prendre le commandement direct. Les ordres opérationnels détaillaient l’avance en Saxe en trois colonnes, avec une coordination précise entre les corps. Le , l’armée française franchit la frontière saxonne par la forêt de Thuringe sans opposition, avançant en trois colonnes avec la cavalerie légère en reconnaissance. Malgré l’incertitude sur les mouvements prussiens, Napoléon poursuivit l’offensive, misant sur la force et la cohésion de ses troupes. Arrivée des troupes

vignette|Le prince Frédéric-Louis de Hohenlohe-Ingelfingen, commandant en chef les troupes prussiennes à Iéna.

Le , les Français lancèrent leur campagne en pénétrant en Saxe par la forêt de Thuringe en trois grandes colonnes. Lannes et Augereau avancèrent sur la gauche vers Saalfeld, Bernadotte et Davout avec la Garde progressèrent au centre vers Kronach et Lebenstein, tandis que Soult, Ney et les Bavarois marchaient sur la droite en direction de Münchberg et Hof. Les forces prussiennes étaient dispersées. L’avant-garde du duc de Weimar effectuait des reconnaissances, Rüchel était à Eisenach, l’armée principale de Brunswick s’étendait de Langensalza à Erfurt, et les troupes de Hohenlohe étaient disséminées avec des détachements sur la Saale à Iéna et Rudolstädt. Le prince Louis Ferdinand était près de Saalfeld avec 8 300 hommes, Tauentzien disposait de 9 000 à Schleiz, et le général de Wurtemberg commandait la réserve à Magdebourg. Le commandement prussien manquait toujours d’un plan unifié.

Le même jour, le premier contact entre les deux armées eut lieu. Alors que les colonnes françaises avançaient, Murat arriva à Lobenstein et envoya un détachement en reconnaissance vers la Saale. Les patrouilles françaises rencontrèrent un millier de soldats saxons de l'avant-garde de Tauentzien, dont la mission était d'occuper Saalburg, à cinq kilomètres d'Ebersdorf, où les Français marchaient. Surpris par les Français, les Saxons se retirèrent sans résistance vers Saalburg, poursuivis à distance par les troupes françaises. Murat, informé de ce contact, demanda des renforts et commença à déployer ses forces. Le pont sur la Saale était endommagé mais toujours praticable. Vers 16 heures, le 27e régiment léger, suivi de près par le 4e régiment de hussards, traversa le pont et prit d'assaut Saalburg ; les défenseurs battirent immédiatement en retraite, poursuivis par les hussards. Murat profita de son avantage pour ordonner à toutes ses troupes d'avancer, plaçant Drouet d'Erlon à Saalburg et Rivaud à Ebersdorf, tandis que le 27e régiment léger établissait son camp entre Saalburg et Schleiz. Tout au long de ces manœuvres, l'armée prussienne dans son ensemble resta largement inactive, à l'exception de Tauentzien, qui tentait d'atteindre Schleiz.

Le , le roi de Prusse et l’armée principale de Brunswick (85 000 hommes) étaient près de Leipzig, tandis que Hohenlohe comptait 48 000 hommes au sud de Iéna. Brunswick envisagea une attaque mais ordonna finalement à Hohenlohe de commencer une opération qui fut vite annulée après des rapports sur la présence française. Le corps de Rüchel fut envoyé vers la forêt de Thuringe, puis rappelé, provoquant confusion et retards. Cette nuit-là, Hohenlohe apprit la défaite et la mort de Louis Ferdinand à Saalfeld, ce qui démoralisa les troupes prussiennes. Brunswick, inquiet de la situation, ordonna la retraite derrière l’Elbe et demanda à Hohenlohe de mener une action limitée pour couvrir le retrait. Hohenlohe regroupa ses forces à Iéna, prévoyant de se déplacer le , tandis que Brunswick positionna l’armée principale à Auerstaedt. Le , un épais brouillard couvrit les deux ailes de l’armée prussienne durant leur retraite. Napoléon, ayant localisé la position prussienne, prépara l’attaque. Il passa la nuit du à donner des ordres pour que ses corps se déplacent vers l’ouest et engagent les Prussiens, s’assurant que le lendemain, la plupart de ses forces convergeraient vers leurs objectifs.

Ordre de bataille

Prusse L'armée prussienne était déployée comme suit: sur la gauche prussienne, près de Dornburg, se trouvait le général Holtzendorff avec 5 000 hommes composé des bataillons de grenadiers Lessel, Borcke, Losthin et Dohna. Le général de division Bolesas Friedrich von Tauentzien avec 8 000 hommes se trouvait dans la région de Closwitz-Lutzeroda, et le reste, environ 25 000 hommes sous les ordres de Prittwitz, Grawert et Zechwitz, se trouvait au sud et à l'ouest de Vierzehnheiligen. La dernière composante des forces prussiennes dans les environs était le commandement de Ruchel (environ 15 000 soldats), toujours dans les environs de Weimar, à l'ouest. France À minuit le 13, les troupes déjà disponibles étaient les suivantes: le Ve corps de Lannes et la Garde étaient déjà positionnés sur le ; le VIIe corps d'Augereau se trouvait dans une vallée voisine au sud, avançant rapidement depuis Kahla; le corps de cavalerie et la division de tête (St. Hilaire) du maréchal Soult avaient déjà traversé Iéna; l'avant-garde du maréchal Ney se trouvait dans la périphérie de la ville, le reste du VIe corps étant échelonné en arrière le long de la route de Roda, avec la cavalerie lourde, tandis que le reste du IVe corps se trouvait sur la route de Gera.

Déroulement de la bataille Phase 1 : sécurisation du Landgrafenberg (6 h à 10 h)

vignette|Mouvements des troupes prussiennes et françaises dans le secteur d'Iéna et d'Auerstaedt, entre le 10 et le 14 octobre 1806. vignette|Situation des deux armées à Iéna et Auerstaedt le 14 octobre 1806, à du matin.