, né le à Tokyo, est un philosophe, théoricien des médias, artiste sonore et universitaire japonais.

Formé à la phénoménologie d'Edmund Husserl et de Maurice Merleau-Ponty à l'université Sophia puis à l'université Waseda, il enseigne la théorie de la culture et des médias dans plusieurs universités japonaises, notamment l'université Wako (1972-1989) et l'université Keizai de Tokyo (1994-2012).

En 1981, il exploite une brèche dans la réglementation japonaise des télécommunications qui autorise la transmission sans licence en dessous de par mètre pour fonder le mouvement Mini-FM : des micro-stations d'une portée de quelques centaines de mètres, assemblées à partir de composants bon marché achetés à Akihabara. Ce geste déclenche un phénomène sociologique d'ampleur nationale, avec l'apparition de plusieurs milliers de stations dans tout le pays. Kogawa oppose au broadcasting (diffusion de masse) le concept de « narrowcasting ». Ce dernier désigne une diffusion hyper-locale conçue pour recréer des espaces de convivialité dans un contexte d'aliénation urbaine.

Sa réflexion s'inscrit dans un dialogue direct avec la French Theory, en particulier à travers une collaboration avec Félix Guattari, dont il a été l'un des principaux interlocuteurs au Japon entre 1980 et 1981. Il élabore par la suite la théorie de la « radio polymorphe », selon laquelle l'enjeu n'est pas la liberté du contenu diffusé mais la transformation de la structure même du média.

Depuis les années 1990, il pratique le « Radio-Art », une forme de performance artistique où il assemble des micro-émetteurs en direct, et exploite à la fois les interférences et le bruit électromagnétique comme matériau sonore.

Biographie

Jeunesse et formation

Tetsuo Kogawa naît le à Tokyo, en pleine Seconde Guerre mondiale. Son parcours universitaire s'ancre dans la philosophie continentale européenne plutôt que dans l'ingénierie ou les sciences techniques. Il obtient une licence (gakushi) en philosophie à la faculté des lettres de l'université Sophia (Jōchi Daigaku), où il se spécialise dans l'étude de Heidegger. Il poursuit à l'université Waseda, où il prépare une maîtrise puis un doctorat en philosophie (qu'il achève sans soutenance de thèse)Gendai Nihon Jinmei-roku, 1987, 2002.. Durant cette période, il développe un intérêt pour les travaux de Walter Benjamin et de Theodor W. Adorno. Il s'initie aussi à la phénoménologie d'Edmund Husserl et de Maurice Merleau-Ponty. Il reprend notamment le concept de « corporéité » développé par Merleau-Ponty dans Le Visible et l'Invisible pour postuler que l'expérience du monde et la relation à autrui passent par une co-présence physique et une « opération concordante » des corps, ce qui constitue l'un des fondements philosophiques de ses travaux ultérieurs.

Carrière académique et pédagogie

Son enseignement débute à l'université Wako, où il exerce pendant dix-sept ans (1972-1989) comme chargé de cours en phénoménologie et en théorie de la culture. En parallèle, il est chargé de cours à l'université Seijo à partir de 1975, puis chercheur invité à l'université de New York à partir d'Base de données biographiques de l'Asahi Shimbun (朝日新聞人物データベース).. Il anime aussi des cours autonomes (jishu kōza) à l'université de Tokyo à partir de 1985, puis enseigne à l'université Rikkyo à partir de 1986.

Cette période à Wako correspond au reflux des grands mouvements étudiants japonais des années 1960 (le Zenkyōtō), une époque de désillusion politique où les universités explorent de nouvelles voies d'expérimentation. Kogawa y développe une pédagogie qu'il qualifie de « défi de faire de la salle de classe autre chose qu'une salle de classe » (), démarche qui vise à déconstruire les hiérarchies académiques rigides. Le point culminant de cette expérimentation a lieu en 1988, lorsqu'il organise un concert surprise du groupe punk rock au sein de l'université Wako, et transforme un moment d'évaluation académique en une performance chaotique qui parodie le système des examens.

Il enseigne ensuite au département de l'image et du cinéma de l'université d'art de Musashino (1989-1994), avant de devenir professeur titulaire au département d'études en communication de l'université Keizai de Tokyo (東京経済大学) de 1994 jusqu'à sa retraite en 2012.

De 1996 à 2001, Kogawa assure le commissariat du projet « Art On The Net » au , une exposition annuelle d'art numérique en ligne.

Direction du Goethe Archive Tokyo

Depuis 1988, Kogawa assure la direction du Goethe Archive Tokyo (ゲーテ・アルヒーフ東京), situé dans le quartier de Nishigahara. Cet institut a pour mission de promouvoir la littérature allemande et les œuvres de Johann Wolfgang von Goethe auprès du public japonais. Ce poste témoigne de l'ampleur des connexions de Kogawa avec la culture européenne, au-delà de la seule French Theory.

Le mouvement Mini-FM

Contexte et genèse (1981)

Au début des années 1980, la bande FM de Tokyo n'accueille que deux stations officielles, contrôlées par l'État et souvent dirigées par d'anciens hauts fonctionnaires.

Radio Polybucket et Radio Home Run

En 1982, Kogawa met en pratique ses idées avec ses étudiants du cours de phénoménologie à l'université Wako : ils installent sur le campus une micro-station FM baptisée Radio Polybucket. En 1983, il fonde Radio Home Run dans le quartier de Shimokitazawa à Tokyo. La portée de cette station ne couvre que quelques pâtés de maisons ; les auditeurs peuvent donc se rendre à pied au studio et participer aux émissions, ce que beaucoup font.

La « révolution d'un watt » et le manifeste micro-radio

L'historien des médias John Mowitt décrit les ateliers de Kogawa comme une « révolution d'un watt » (), dans laquelle les participants « diffusent depuis le champ micropolitique de la vie quotidienne ». Son site personnel héberge des guides de construction en accès libre, reproduits dans des manuels de référence comme Handmade Electronic Music de Nicolas Collins (Routledge, 2020). En 2002, Kogawa publie un « manifeste de la micro-radio » où il définit le préfixe « micro » comme un terme qui dépasse la simple échelle technique pour désigner quelque chose de « qualitativement différent : divers, multiple et polymorphe ».

Pensée et influences

Félix Guattari et la radio libre

La collaboration de Kogawa avec Félix Guattari s'inscrit dans le prolongement de l'implication de ce dernier dans le mouvement des radios libres italiennes. Dans son essai Toward a Polymorphous Radio (1990), Kogawa cite cette expérience comme une inspiration directe. Il participe aussi à la relecture du texte New Lines of Alliance, New Spaces of Liberty que Guattari a co-écrit avec Antonio Negri. Le professeur considère que Kogawa reste une figure sous-étudiée dans le champ des études guattariennes, malgré son rôle d'interlocuteur majeur au Japon.

Kafka et la micropolitique

Kogawa entretient un intérêt de longue date pour l'œuvre de Franz Kafka, qui a orienté ses premières recherches en philosophie et nourri ce qu'il appelle la « micropolitique » : une attention aux formes de résistance quotidiennes et locales plutôt qu'aux grands récits politiques. Il se réfère aussi aux mouvements de l'Autonomia italienne et du zapatisme, et à leur usage des nouvelles technologies de réseau.

Œuvres et publications

L'œuvre intellectuelle de Kogawa se déploie sur plusieurs décennies. Au Japon, il est l'auteur de plus d'une trentaine d'ouvrages critiques.

Ouvrages

Shutai no Tenkan (, litt. « La Conversion du sujet »), Miraisha, 1978. New York Gairo Gekijō (, litt. « Le Théâtre des rues de New York »), Hokuto Shuppan, 1981 ; rééd. Chikuma Gakugei Bunko, 1993. Hihan no Kairo (, litt. « Les Circuits de la critique »), Sōjusha, 1981. Media no Rōgoku (, litt. « La Prison des médias »), Shōbunsha, 1982. Yūho Toshi : Mō Hitotsu no Ōsutoraria (, litt. « Ville-promenade : une autre Australie »), Fuyukisha, 1983. Toshi no Kioku (, litt. « La Mémoire de la ville »), Sōrinsha, 1984. New Media no Gyakusetsu (, litt. « Le Paradoxe des nouveaux médias »), Shōbunsha, 1984. Jōhō Shihon-shugi Hihan (, litt. « Critique du capitalisme informationnel »), Chikuma Shobō, 1985. New York Jōhō Kankyō-ron (, litt. « Essai sur l'environnement informationnel new-yorkais »), Shōbunsha, 1985. Denshi Kokka to Tennō-sei (, litt. « L'État électronique et le système impérial »), Kawade Shobō Shinsha, 1986. Denshi Ningen no Mirai (, litt. « L'Avenir de l'homme électronique »), Shōbunsha, 1986. Space wo Ikiru Shisō (, litt. « La Pensée de l'espace vécu »), Chikuma Shobō, coll. « Chikuma Library », 1987. Haikyo e no Eizō (, litt. « Images vers les ruines »), Seidosha, 1987. Micropolitics (, litt. « Micropolitiques »), Heibonsha, 1987. Toshi no Tsukaikata (, litt. « Le Mode d'emploi de la ville »), Kōbundō, 1989. Babel no Konran (, litt. « La Confusion de Babel »), Shōbunsha, 1989. Kafka to Jōhōka Shakai (, litt. « Kafka et la société de l'information »), Miraisha, 1990. Kokusaika no Yuragi no Naka de (, litt. « Dans les fluctuations de l'internationalisation »), Iwanami Shoten, 1991. Jōhō no Channel (, litt. « Les Canaux de l'information »), Hanashi no Tokushū, 1991. Hihyō no Kikai 1 : Seiji no Chōhatsu (, litt. « La Machine critique, vol. 1 : La Provocation politique »), Miraisha, 1992. Cinema Politica (), Sakuhinsha, 1993. Moshi Internet ga Sekai wo Kaeru to Shitara (, litt. « Et si Internet changeait le monde »), Shōbunsha, 1996. Eiga no Utopia (, litt. « L'Utopie du cinéma »), Geijutsu Shinbunsha, 2013. Media no Rinkai (, litt. « Le Point critique des médias »), Serica Shobō, 2014. Akiba to Te no Shikō (, litt. « Akiba et la pensée de la main »), Serica Shobō, 2016.

En langues occidentales

Free Radio in Japan, dans Radiotext(e), dir. Neil Strauss et Dave Mandl, Semiotext(e), New York, 1993. Radio-Art, dir. Pali Meursault, Éditions UV / Les presses du réel, Paris, 2019.

Ouvrages collectifs

Kore ga « Jiyū Radio » da (, litt. « Voici la "radio libre" »), dir. Tetsuo Kogawa, Shōbunsha, 1983. Shisō no Butai : Media e no Dialogue (, litt. « La Scène de la pensée : dialogue vers les médias »), avec Shunsuke Tsurumi, Tabata Shoten, 1985. Communication Jiten (, litt. « Dictionnaire de la communication »), co-dir. avec Shunsuke Tsurumi, Heibonsha, 1988. Hyōron-shū (, litt. « Recueil critique de Hanada Kiyoteru »), dir. Tetsuo Kogawa, Iwanami Bunko, 1993. Seiji kara Kigō made (, litt. « De la politique au signe »), avec Félix Guattari et , Impact Shuppankai, 2000. Muen no Media (, litt. « Les Médias sans lien »), avec , P-Vine, 2013.

Traductions

Ludovic Robberechts et K. Held, Husserl no Genshōgaku (, litt. « La Phénoménologie de Husserl »), Serica Shobō, 1971. , Monogatari Sakusha Franz Kafka (, litt. « Le Narrateur Franz Kafka »), trad. et éd. Tetsuo Kogawa, Serica Shobō, 1976. , Shihon no Paradox (, litt. « Le Paradoxe du capital »), trad. et éd. Tetsuo Kogawa, Serica Shobō, 1981.

Chroniques

« Akiba Kyōshikyoku » (, litt. « Rhapsodie d'Akiba »), chronique mensuelle dans Radio Life (San'sai Books), - , 35 livraisons日外アソシエーツ現代人物情報.. « Haikai-dan » (, litt. « La Bande des flâneurs »), chronique dans Shūkan Kinyōbi, - , 8 livraisons (série interrompue par la pandémie de Covid-19).

Notes et références

Voir aussi

Articles connexes Radio libre Art sonore Félix Guattari Transmission par courant porteur

Liens externes

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