La pierre de Rosette est un vestige archéologique de l'Égypte antique, précisément de l'époque ptolémaïque (305-30 avant notre ère), particulièrement connu parce qu'il a joué un rôle important dans le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens au . Découverte en 1799 près de la ville de Rosette (Rachid en arabe) par un officier de l'expédition conduite en Égypte par Napoléon Bonaparte, la pierre de Rosette se trouve aujourd'hui au British Museum à Londres.

Il s'agit d'un fragment de stèle gravée donnant trois versions d'un même texte, un décret royal promulgué en 196 à Memphis par le pharaon de la dynastie gréco-macédonienne des Lagides, . Ce décret est écrit en deux langues, l'égyptien ancien et le grec ancien, et trois écritures : en hiéroglyphes et en démotique pour la version en égyptien, en alphabet grec pour la version en grec.

La pierre de Rosette est de dimensions (hauteur, largeur, épaisseur). Elle est en granodiorite, roche fréquemment confondue avec le basalte ou le granite.

Exposée à l'origine dans un temple, cette stèle est déplacée à la fin de l'Antiquité ou au cours du Moyen Âge, et par la suite utilisée comme matériau de construction pour un fort de la ville de Rosette, dans le delta du Nil (fort auquel Bonaparte donne le nom e de Fort Jullien en mémoire de son aide de camp Thomas Prosper Jullien mort durant la campagne d'Égypte).

La pierre est redécouverte dans ce fort le par le lieutenant Pierre-François-Xavier Bouchard, qui informe de cette découverte l’adjudant-général Jullien, frère de l'aide de camp de Bonaparte et gouverneur de la ville. Jullien l’adresse à l’Institut d'Égypte du CaireDécouverte de la pierre de Rosette : le rôle oublié de l'adjudant-général Jullien, napoleon.org. Porteuse du premier texte égyptien bilingue connu, la pierre de Rosette suscite rapidement l'intérêt des savants, voire du grand public, en raison de son potentiel pour la compréhension de la langue et des écritures de l'Égypte antique, restées jusque-là indéchiffrées. Des copies et moulages sont envoyés aux musées et aux savants d'Europe.

Pendant ce temps, l'armée française en Égypte est vaincue en 1801 (troisième bataille d'Aboukir) par les Britanniques, qui prennent possession de la pierre de Rosette. Transportée à Londres et exposée au British Museum dès 1802, elle est devenue l'un des objets phares de ce musée.

La première traduction du texte en grec est réalisée dès 1803, mais il faut attendre près de vingt ans avant que le déchiffrement des hiéroglyphes soit annoncé par Jean-François Champollion en 1822, et plus encore avant que les égyptologues soient capables de lire avec assurance les inscriptions égyptiennes antiques. Les principales étapes du déchiffrement sont : dès 1799, on admet que la pierre comporte trois versions d'un même texte ; en 1802, Thomas Young comprend que le texte en démotique retranscrit phonétiquement les noms étrangers (en l'occurrence des noms grecs), que le texte en hiéroglyphes fait de même, et qu'il comporte des ressemblances importantes avec le démotique ; en 1822-1824, Champollion comprend que le texte en hiéroglyphes comporte des caractères phonétiques, non seulement pour les noms étrangers, mais aussi pour des noms et des mots égyptiens (aux côtés de caractères idéographiques).

Depuis 1799, la pierre de Rosette a fait l'objet de rivalités nationales, notamment entre la France et le Royaume-Uni en ce qui concerne sa propriété, l'Égypte demandant depuis 2003 son retour dans son pays d'origine. Elle a aussi suscité des polémiques sur les apports respectifs de Young et de Champollion à son déchiffrement.

Deux autres exemplaires fragmentaires du même décret ont été découverts ultérieurement, ainsi que plusieurs textes égyptiens bilingues ou trilingues, dont deux décrets ptolémaïques un peu plus anciens (le décret de Canope et le décret de Memphis). La pierre de Rosette n'est donc plus une pièce unique, mais son rôle dans la compréhension de la langue et par conséquent de la civilisation égyptienne n'en reste pas moins essentiel.

Description vignette|Une reconstitution possible de la stèle originelle.

La pierre de Rosette

La pierre de Rosette est décrite comme (al Rachid') dans un catalogue des artéfacts découverts par l'expédition française et cédés aux troupes britanniques en 1801. Quelque temps après son arrivée à Londres, les inscriptions sont frottées de craie blanche pour les rendre plus lisibles, le reste de la surface étant enduit de cire de carnauba afin de la protéger des doigts des visiteurs. Ceci donne une couleur noire à la pierre, ce qui a conduit à l'identifier à du basalte. Ces ajouts sont retirés en 1999, ce qui révèle la teinte gris sombre originelle de la roche, l'éclat de sa structure cristalline et les veines roses traversant le coin supérieur droit. La pierre de Rosette montre une forte ressemblance avec des échantillons de granodiorite issus d'une carrière de Gebel Tingar sur la rive gauche du Nil, à l'ouest d'Éléphantine, dans la région d'Assouan, qui font partie de la collection Klemm : le veinage rose est typique de la granodiorite de cette région.

La pierre de Rosette mesure de haut, de large et d'épaisseur. Elle pèse environ Fiche du British Museum.. Elle porte trois inscriptions : en haut, en hiéroglyphes égyptiens ; au centre, en écriture démotique ; en bas, en grec ancien. La face avant est polie et les inscriptions sont légèrement incisées. Les côtés de la pierre sont lissés et l'arrière n'est que grossièrement travaillé, probablement car il n'était pas destiné à être visible.

La stèle d'origine

La pierre de Rosette est un fragment de stèle. Aucun autre fragment de cette stèle n'a été découvert au cours des fouilles menées sur le site de Rosette. Aucun des trois textes n'est complet. Celui du haut est le plus endommagé : seules les quatorze dernières lignes sont visibles, toutes interrompues sur la droite et, pour douze d'entre elles, sur la gauche. Le texte central en démotique est le mieux conservé : il est constitué de trente-deux lignes, dont les quatorze premières sont légèrement endommagées sur le côté droit. Le dernier texte en grec contient cinquante-quatre lignes, les vingt-sept premières étant complètes. Les autres sont de plus en plus fragmentaires à cause d'une cassure en diagonale dans le coin inférieur droit de la pierre.

Il est possible d'estimer la longueur totale du texte et les dimensions originelles de la stèle par comparaison avec des stèles analogues, y compris des copies, qui ont été conservées. Le décret de Canope, légèrement plus ancien, édicté en sous le règne de , est haut de , large de et contient trente-six lignes de texte en hiéroglyphe, soixante-treize en démotique et soixante-quatorze en grec. Les textes sont de longueurs similaires. Par comparaison, il est possible d'estimer que quatorze ou quinze lignes de hiéroglyphes, pour une hauteur de , sont manquantes en haut de la pierre. En plus des inscriptions, le haut de la stèle montrait certainement le roi accompagné de dieux, surmontés d'un disque ailé, comme sur la stèle de Canope. Ces points communs, auxquels il faut ajouter un signe signifiant « stèle » sur la pierre même (le hiéroglyphe O26 selon la classification de Gardiner), suggèrent que le sommet était arrondi. La hauteur initiale de la stèle est estimée à environ .

Le décret de Memphis et son contexte vignette|gauche|Tétradrachme représentant .

La stèle, érigée après le couronnement du roi (né en 209, il règne de 204 à 180), est gravée d'un décret établissant le culte divin du nouveau monarque. Ce décret est édicté par un congrès de prêtres rassemblés à Memphis.

Datation du décret : une divergence entre les versions La date indiquée dans le texte en démotique est le du calendrier macédonien et le du calendrier égyptien, ce qui correspond au 196 av. J.-C., « année neuvième du règne » de , ce qui est confirmé par le nom des quatre prêtres qui ont officié cette année-là : , est prêtre des cultes divins d'Alexandre le Grand et des cinq Ptolémées jusqu'à . Ses trois collègues mentionnés dans l'inscription ont conduit les cultes de (épouse de ), d' (épouse et sœur de ) et d', mère de .

Une autre date est donnée dans les textes en grec et en hiéroglyphes, date correspondant au (une années d'écart exactement), anniversaire officiel du couronnement de Ptolémée. La version en démotique est donc contradictoire avec les deux autres.

Bien que la cause de cette divergence ne soit pas établie, il est certain que le décret a été publié en 196.

Contexte : un début de règne troublé Ce décret, publié dans une période de troubles pour l'Égypte ptolémaïque, est destiné à conforter le pouvoir royal de Ptolémée V, qui n'a que 12 ans.

, fils de et de sa sœur , accède au pouvoir en 204, à l'âge de cinq ans, après la mort soudaine de ses deux parents qui, selon les sources de l'époque, ont été assassinés en raison d'un complot mené par Agathocléa, maîtresse de .

Les conspirateurs gouvernent l'Égypte en tant que tuteurs de jusqu'à ce que, deux ans plus tard, une révolte menée par le général Tlépomus éclate et qu'Agathocléa et sa famille soient lynchées par la foule à Alexandrie. Tlépomus devient régent, puis est à son tour remplacé en 201 par Aristomène d'Alyzie, premier ministre à l'époque du décret.

Les puissances étrangères profitent de ces dissensions internes. (royaume séleucide) et Philippe V (roi de Macédoine) s'allient pour se partager les possessions égyptiennes d'outremer. Philippe s'empare de plusieurs îles et cités en Carie (Anatolie) et en Thrace. La bataille de Panion (200), permet à Antiochos de s'emparer de la Cœlé-Syrie, y compris la Judée.

Pendant ce temps, dans le sud de l'Égypte, une révolte a commencé sous le règne de .

Ces guerres étrangères et la révolte interne durent encore lorsque , âgé de douze ans, est officiellement couronné après sept ans de règne.

Contenu vignette|Un autre exemple de stèle de donation par laquelle le roi accorde l'exemption de taxes aux prêtres du dieu Min.

La pierre de Rosette est un exemple tardif d'un type de stèles, les stèles de donation, qui énumèrent les exonérations accordées par le monarque régnant à des prêtres. À l'époque de Ptolémée V, cela fait deux mille ans que les pharaons érigent de telles stèles, les exemples les plus anciens datant de l'Ancien Empire (2700-2200). Au départ, ces décrets étaient publiés par le roi lui-même, mais le décret de Memphis est promulgué par des prêtres, garants de la culture traditionnelle égyptienne.

Le décret indique que a fait des dons d'argent et de grain aux temples égyptiens et que, lors de la huitième année de son règne, il a une crue du Nil particulièrement importante afin d'aider les agriculteurs.

En remerciement, les prêtres s'engagent à ce que l'anniversaire du roi et celui de son couronnement soient célébrés chaque année et à ce que Ptolémée soit vénéré comme un dieu.

La version grecque du décret commence ainsi : ( ; « Le nouveau roi, ayant reçu le royaume de son père… »).

Le décret se termine par une instruction selon laquelle une copie écrite en trois langues : la « langue des dieux » (hiéroglyphes), la « langue des documents » (démotique) et la « langue des Grecs », devra être placée dans chaque temple concerné.

Pour les Ptolémées, il est essentiel d'obtenir le soutien du clergé pour pouvoir gouverner le peuple. Les grands prêtres de Memphis, où Ptolémée V a été couronné, sont très importants car ils représentent la plus haute autorité religieuse de l'époque et ont une grande influence dans tout le royaume.