François de La Mothe Le Vayer, né le Ou 1583, selon Auguste Jal, dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire : il l’avait relevée dans les registres paroissiaux de Saint-Germain-L'Auxerrois à Paris, avant qu’ils ne soient détruits dans l’incendie de l’Hôtel-de-Ville au cours de la Commune de 1871. Sa notice exclut formellement la datation jusque-là retenue : « Quant à la date 1588 que les biographes assignent à la venue au monde de François de La Mothe, elle est erronée. Il naquit le , de Félix de La Mothe Le Vayer […] et de demoiselle Gatienne Le Breton, et fut tenu sur les fonts le lendemain [à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois]. » Il ne peut donc être question, contrairement à ce qu’avance Florence L. Wickelgren, dans La Mothe Le Vayer, sa vie et son œuvre, Paris, 1934, , d’une « erreur typographique ». Cependant, l’historienne appuie son choix de la date de 1588 sur deux citations pour le moins troublantes du philosophe lui-même. La première se lit à la première page de ses Observations diverses sur la composition et la lecture des livres (Paris, Billaine 1668) : Le second se lit l’année suivante dans le « Prolégomène au lecteur » du Discours pour montrer que les doutes de la philosophie sceptique sont de grand usage dans les sciences : « Me considérant dans l’année qu’on appelle la grande climatérique, parce qu’elle est de neuf fois neuf, j’ai pensé que difficilement j’aurais les Muses favorables… » Renvoyant à d’autres citations encore, René Pintard conclut (Le Libertinage érudit, ) que Jal a dû confondre dans ses notes un 3 avec un 8. à Paris où il est mort le , est un magistrat, philosophe, philologue et historien français, et l'un des principaux représentants de la pensée dite libertinePour une critique radicale de cette catégorie, voir Alain Mothu, « Pour en finir avec les libertins », Les Dossiers du Grihl, Les dossiers de Jean-Pierre Cavaillé, Libertinage, athéisme, irréligion. Essais et bibliographie, mis en ligne le 9 septembre 2010 . au . Longtemps négligée, sous-estimée, voire dédaignéeVoir, par exemple, Jean Grenier, « Le sceptique masqué : La Mothe Le Vayer », La Table ronde, , octobre 1949, : « La Mothe Le Vayer est un de ces auteurs de l'âge classique qui furent célèbres et qui sont aujourd'hui oubliés ; qui représentèrent parfaitement leur époque et par conséquent ne lui ont pas survécu, parce qu'ils n'eurent pas une originalité assez tranchée […] À vrai dire, il serait inutile de s'occuper d'eux […] s'ils n'incarnaient pas quelquefois une attitude durable de l'esprit humain […] La Mothe Le Vayer lui-même n'est pas un homme qui puisse nous retenir longtemps. », malgré quelques études pionnières et la thèse fondatrice de René Pintard (1943), son œuvre fait l'objet, depuis la fin des années 1980, d'une réévaluation enthousiaste, dont témoignent de nombreuses rééditions et une abondante bibliographie critique.
La vie et l'œuvre
Jeunesse et maturité Félix de La Mothe Le Vayer (1547-1625), père de François, substitut du procureur général au Parlement de Paris, appartenait à une grande famille du Mans.. Un chroniqueur du temps le dit « homme savant ès langues grecque et latine, et bien versé en la jurisprudence, médecine, philosophie, mathématique, poésie, histoire, art de rhétorique et autresPierre Guillebaud, dit en religion Pierre de Saint-Romuald, dans son Trésor chronologique et historique, , Paris, 1647, . ». De sa femme, Gatienne Le Breton, il eut neuf enfants, dont François fut l'aîné.
Sur l'enfance et la jeunesse de François, on sait peu de choses. Il apprend, sans doute avec passion, le grec et le latin, dont ses œuvres sont littéralement truffées. Il étudie le droit à la faculté de Poitiers, où il est fait bachelier in utroque jure, puis licencié, en .. La même année, il est reçu substitut en survivance de son père.
Dans quel état d'esprit aborde-t-il l'âge adulte ? Il en dira quelques mots dans son dialogue « De la vie privée » :
Dans son Hexaméron rustique, publié deux ans avant sa mort, il reviendra, très allusivement, sur cette première partie de sa vie :
Le Plusieurs biographes donnent la date de 1628, qui est impossible puisque Félix, le père, qui mourra en 1625, est le témoin de son fils. Le contrat de mariage, conservé aux Archives nationales, est cité par Émile Magne dans Une amie inconnue de Molière, Paris, Émile-Paul frères éditeurs, 1922, . ., il épouse Hélène Blacvod, fille du philosophe d'origine écossaise Adam BlackwoodUne autre de ses filles, Catherine, épousa Guillaume Le Bel, seigneur de Bussy, dont elle eut un fils, Paul, et une fille, Honorée, qui sera une amie de Molière dans les années 1660 et à laquelle Tallemant des Réaux consacrera une « historiette » . Après le décès d'Hélène Blacvod, Honorée, qui vit chez les Le Vayer depuis cinq ans, tiendra le ménage du philosophe jusqu'à son remariage en 1664. Voir Émile Magne, Une amie inconnue de Molière, Paris, Émile-Paul Frères, 1922 . et veuve depuis onze ans de George Crichton, dit Critton, jurisconsulte et helléniste également écossais, professeur au Collège royal de FranceVoir Abbé Claude Goujet, Mémoire historique et littéraire sur le Collège royal de France, Paris, 1758, , .. Dans son dialogue « Du mariage », il assurera à ses interlocuteurs qu'il n'est « entré dans le mariage que par des mouvements supérieurs, en un temps auquel [sa] volonté s'assujettissait par divers respects à celle d'autrui. ».
Au moment de son mariage, il habite encore chez son père, rue Hautefeuille, mais il semble s'être déjà fait un nom dans les compagnies lettrées de la capitale. Une trentaine d'années plus tard, son ami Michel de Marolles, évoquant dans ses Mémoires la haute figure de Marie de Gournay, « fille d'alliance » de Montaigne, notera., sous la date de 1623, que « plusieurs savants hommes la visitaient fort souvent, et la bonne damoiselle comptait au rang de ses meilleurs amis M. de La Mothe Le VayerVoir Giovanni Dotoli, « De Montaigne à La Mothe Le Vayer, un libertin ami de de Gournay », Littérature et société en France au , , Schena-Didier Érudition, 2000, . [et d'autres], tous assez connus dans la république des lettresNombre d'auteurs continuent d'écrire que La Mothe Le Vayer aurait hérité de la bibliothèque de Marie de Gournay, morte en 1645. Cette légende est née sous la plume de Pierre Guillebaud (en religion, le père de Saint-Romuald), qui, dans son Trésor chronologique et historique, , Paris, Sommaville, 1647, p. 985, rapporte que « la Demoiselle de Gournay, mourut âgée de plus de quatre-vingts ans […] après avoir fait son testament, dans lequel […] elle donne tous ses manuscrits et livres curieux aux doctes personnages qui la fréquentaient, et particulièrement au sieur de La Mothe Le Vayer, disant que c’est à cause des bons offices de prudence, de candeur et de foi qu’il lui a rendus, outre sa suffisance et doctrine, que ses livres témoignent assez par leur qualité et quantité. » En réalité, dans son testament (reproduit in extenso par Élyane Dezon-Jones dans Marie de Gournay, Fragments d'un discours féminin, Paris, Librairie José Corti, 1988, ), la vieille demoiselle ne léguait au philosophe que « deux petits sacs de papiers curieux » et « son exemplaire de la troisième impression de son livre Les Avis en six cahiers non reliés, […] pauvre orphelin que sa mère commet en mourant à un tel tuteur si fidèle et affectionné, qui lui a rendu mille bons et dignes offices de prudence, de candeur et de foi ; quant à sa suffisance et doctrine, ses livres connus partout le témoignent assez en quantité et en qualité ». ».
Vers le même temps, ou peu après, il est introduit dans l'académie ou « cabinet » des frères Pierre et Jacques DupuySur les frères Dupuy, voir la liste des travaux de Jérôme Delatour sur son blog. ., dont les réunions se tiennent chaque jour à l'Hôtel de Thou, non loin de chez lui. Il y côtoiera pendant de longues années quelques-uns des principaux érudits et savants de l'époque..
Félix de La Mothe Le Vayer étant mort le , son fils lui succède dans sa charge. On ne sait quand précisément il s'en démitLe privilège de son opuscule De la liberté et de la servitude est accordé, le 20 janvier 1643, « au Sieur de La Mothe Le Vayer, Substitut du Procureur général de Sa Majesté ». Trois ans plus tard, dans le privilège de son Jugement sur les anciens et principaux historiens grecs et latins dont il nous reste quelques ouvrages, il sera qualifié, au nom du roi, « Nostre amé & féal Conseiller & Historiographe »., ni dans quelle mesure il l'exerça vraiment. Quoi qu'il en soit, ce fut sans passion, comme il le suggérera plus tard dans un de ses savoureux « petits traités en forme de lettres écrites à diverses personnes studieuses » :
Au cours de cette même décennie, il voyage en Angleterre et en EspagneL'œuvre de La Mothe Le Vayer abonde en références à l'Espagne, à l'espagnol et aux Espagnols, mais elle offre peu à lire sur ce qu'il a pu voir, apprendre ou découvrir à Londres : une remarque sur les « gentilshommes d'Angleterre, qui remplissent la plus grande partie des boutiques de Londres et de leurs autres villes sans préjudicier à leur condition » (opuscule « De la marchandise », 1647, ), une autre sur des escrimeurs qu'il a vus à Londres, « qui avaient beaucoup l'air des gladiateurs romains et qui donnaient bien du plaisir aux Anglais » ( Homilie, « Des jeux », 1664)… Il n'en est que plus intéressant de noter la manière très shakespearienne dont il reprend, dans son dialogue « De la vie privée », le thème baroque du Theatrum mundi : « D'autres ont fort à propos considéré ce monde comme un magnifique théâtre, sur lequel tant de sortes de vies, comme autant de divers personnages, sont représentés. Les philosophes s'y trouvent assis, considérant le tout avec un grand plaisir, cependant que les princes, les rois et les plus grands monarques sont autant d'acteurs de la comédie, qui semble ne se jouer que pour le contentement de ces dignes spectateurs. ». aux côtés de Guillaume Bautru, comte de Serrant, ambassadeur extraordinaire de Louis XIII et l'un des favoris du cardinal de Richelieu. « C'est le temps de ma vie, écrira-t-il, que j'estime avoir le mieux employé, depuis lequel je me suis donné la liberté de la former et en régler le cours selon que la raison m'a fait voir qu'il était pour le mieux.. »
Vers la fin des années 1620, il fait la connaissance de Gabriel Naudé, Pierre Gassendi et Élie DiodatiSur cet avocat protestant mal connu, voir René Pintard, Le Libertinage érudit, ., avec lesquels il formera la fameuse « Tétrade » étudiée par René Pintard dans son Libertinage érudit dans la première moitié du Dans un article intitulé « Gassendi, Naudé et La Mothe Le Vayer », Sylvie Taussig tente de « définir la nature précise de leur amitié » à partir de la lecture des Lettres latines du premier, dont elle a établi la traduction. Elle note que, dans une lettre écrite le 26 octobre 1653 à l'occasion de la mort de Naudé, Gassendi attribue à ce dernier la paternité de cette désignation : « Il avait l'habitude de dire qu'il s'accordait avec Pythagore s'il a juré par une telle Tétrade. » Allusion, poursuit l'historienne, au serment de Pythagore et de ses disciples, tel qu'il est repris dans les vers d'or : « Je jure par celui qui nous a donné la quaternaire (=tétrade), principe de la nature éternelle. » On peut cependant rappeler, et ces quatre humanistes ne pouvaient l'ignorer, qu'une semblable « tétrade » avait auparavant été formée par Pantagruel pour « remédier à la perplexité » de Panurge (Rabelais, Tiers Livre, ch. 29): « Dimanche prochain, ayons pour théologien notre père Hippothadée ; pour médecin notre maître Rondibilis ; pour légiste notre ami Bridoie ; en outre je suis d'avis que nous adoptions la tétrade pythagoricienne et que nous ajoutions en numéro quatre notre fidèle ami le philosophe Trouillogan. »..
Les Dialogues faits à l'imitation des anciens