La pharmacopée chinoise Shennong bencaojing bai zhong lu 神农本草经百种录 , par Xu Dachun 徐大椿, fut publiée en 1736.

Comme d’autres médecins adeptes du Hanxue 汉学 « Étude des Han », Xu Dachun pensait que pour affronter les difficultés rencontrées dans la rédaction des bencao (pharmacopées), liées aux réformes de l’époque Song-Jin-Yuan 宋金元 (960-1368), il fallait revenir à la source littéraire d'origine de la longue histoire des pharmacopées chinoises : la Shennong bencao jing (abr. Benjing). Dans d’autres ouvrages, Xu Dachun a ainsi critiqué les pratiques médicales de son époque et a rappelé l’importance de la médecine préventivecomme dans Yīxué Yuánliú Lùn 医学源流论 .

Dans cette optique, il a sélectionné 100 drogues importantes du Benjing, composées en grande majorité de drogues de grade supérieur, c’est-à-dire celles qui ont été les plus influencées par les pratiques ésotériques des fāngshì 方士, cherchant à prolonger la vie physique. Dans les notices descriptives des drogues, il reprend le texte de la première pharmacopée, la Shennong bencao jing (ou Benjing), à l’origine de la longue filiation des pharmacopées chinoises. Il en découpe le texte en courtes séquences de quelques caractères qu’il fait suivre de ses commentaires.

Il retient principalement les drogues de grade supérieur, à l’origine destinées à prolonger la vie physique à des fins spirituelles, pour en faire de simples médicaments pour rester en bonne santé. Mais ces drogues avaient été sélectionnées dans le Benjing par des devins imprégnés de pensée magique, contrairement aux autres drogues dont l’efficacité pouvait avoir été testée par des médecins comme Zhang Zhongjing (150-219) qui documentaient leurs effets sur des pathologies spécifiques.

Xu Dachun resta prisonnier de la contradiction dans laquelle il s’était enfermé retourner au texte d’origine de la Benjing développer une médecine préventive, en s’appuyant sur les drogues de grade supérieur de la Benjing (à l’exclusion des élixirs d’immortalité physique très toxiques) qui n'ont reçu aucun contrôle empirique de leur efficacité.

Xu Dachun est un médecin qui donne une analyse critique lucide de la médecine de son temps, et présente dans la préface un résumé des principes naturalistes à la base de la médecine. Il eut le courage de dénoncer avec vigueur les alchimistes qui prétendaient pouvoir atteindre l’immortalité avec des drogues d’une toxicité mortelle à base de plomb et de mercure.

Texte

Préface

La préface commence par un principe naturaliste

Pour Xu Dachun et la philosophie taoïste, la création de la vie aussi bien humaine, qu’animale ou végétale est vue comme un processus naturel découlant des interactions entre le ciel, la terre et les éléments, en opposition radicale avec la tradition chrétienne classique qui attribue cette création à une action volontaire et transcendante de Dieu. Pour le christianisme, la vie n'est pas le résultat d'un processus naturel spontané, mais d'une intervention directe et volontaire de Dieu (Genèse chapitres 1 et 2).

Xu Dachun, dans la tradition médicale chinoise, considère que le corps humain est naturellement en bonne santé et que les maladies proviennent de perturbations causées par des facteurs pathogènes externes (Les Quatre qi pervers, sì xié qì 四邪气 : le vent, le froid, la chaleur, et l'humidité, parfois étendue par la canicule et la sécheresse pour former les Six excès liu yin 六淫) ou des facteurs pathogènes internes (colère, tristesse, joie excessive, peur, etc.).

Pour préserver une bonne santé, il est donc important de maintenir un équilibre tant émotionnel que physique.

Le qi naturel (ou zhengqi 正气) de l'homme représente l'énergie vitale, défensive et équilibrée qui maintient la santé. Lorsqu'une personne est en bonne santé, le zhengqi circule harmonieusement, protégeant le corps contre les influences pathogènes externes et internes.

Cependant, lorsque des influences pathogènes, appelées xieqi 邪气, interviennent dans le corps, elles déséquilibrent le zhengqi qui peut se transformer en xieqi. Les xieqi causant une maladie et ceux résultant de celle-ci, bien que partageant le même nom, représentent des entités distinctes avec des origines différentes. Le même terme peut désigner la cause ou la conséquence de la maladie, selon le contexte.

Le concept de qi dans la culture chinoise est particulièrement polysémique , il n’y a pas de terme adéquat pour le traduire, et l’utilisation du terme d’« énergie » ne convient pas toujours. Par exemple, parmi les quatre qi pervers xieqi, on peut comprendre que le vent et la chaleur soit des sources d’énergie (mécanique et thermique) mais pas l’humidité.

La préface se poursuit ainsi

On peut voir dans cette profession de foi comme une prémonition du principe fondamental qui sous-tend la chimie moderne : les substances dans les humains ou dans la nature interagissent conformément aux principes universels de la chimie. C’est d’autant plus remarquable qu’il recommande une approche empiriste : 视色别味,察声辨奥,权轻重度,长短审形之事也. Mais nous verrons rapidement qu'il ne faut pas surinterpréter cette forme de naturalisme.

Il existe un parallèle instructif dans cette approche des substances naturelles comme des éléments dont les effets peuvent être modulés et combinés pour traiter la maladie avec le programme de travail des apothicaires européens (voir l’histoire de la pharmacognosie). Avec ses travaux sur la distillation, l’apothicaire strasbourgeois, Hieronymus Brunschwig (1450-1512), marque un tournant où les mélanges grossiers d'herbes médicinales sont remplacés par des substances traitées préalablement par le feu: sa pharmacopée est constituée de distillats de substances végétales ou animales mais pas des plantes elles-mêmes. Les travaux de nombreux apothicaires des s permirent de fonder la chimie moderne. À l’instar d’Étienne de Clave (1587-1645), ils entendent (Didier Kahn). Peu de temps après la mort de Xu Dachun en 1771, Antoine Lavoisier publie son Traité élémentaire de chimie (1789) considéré comme le premier manuel chimique moderne.

La préface se termine par le principe suivant

Comme les galénistes, les pharmacothérapeutes chinois traitent par les contraires.

Les drogues

Pour rédiger sa pharmacopée, Xu Dachun sélectionna 100 drogues qu’il pensait être d’importance spéciale pour l’utilisation de deux ouvrages de prescription : le Jingui Yaolue 金匱药略 et le Shanghan Lun 傷寒論 de Zhang Zhongjing (150 – 219), un des auteurs préférés de Xu Dachun. Dans sa sélection, il donne la préférence aux drogues de grade supérieur (), des drogues qui ne sont pas destinées à soigner les maladies, mais qui correspondaient aux préoccupations de recherche sur la prolongation de la vie terrestre voire de l’immortalité taoïste (selon la définition de la BenjingSelon le Shennong bencao jing ), et place en dernier les drogues de grade inférieur (), aux fonctions proprement thérapeutiques.

Classification en trois grades des 100 drogues de Xu Dachun Grade supérieur 63 Grade moyen 25 Grade inférieur 12 Pourquoi Xu Dachun accorde-t-il plus d’importance aux drogues de grade supérieur (shàngpǐn 上品) dans sa pharmacopée ?

Historiquement, celles-ci sont associées aux pratiques ésotériques des fāngshì 方士 (numérologues, astrologues, calendéristes, devins, praticiens médicaux-guérisseurs)voir la conférence donnée en 2006 par Catherine Despeux, Professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à La Cité des sciences et de l’industrie cf. puis aux alchimistes taoïstes qui cherchaient l'immortalité. Cette tradition les relie à des pratiques magiques, spirituelles et alchimiques, tandis que les drogues de grade inférieur (xiàpǐn 下品) étaient plus souvent utilisées dans un cadre médical plus pragmatique.

Contrairement aux drogues supérieures, dont l'utilisation était souvent ancrée dans une quête spirituelle ou mystique, l'efficacité des drogues inférieures pouvaient être testées empiriquement dans des contextes cliniques (d’observation directe de malade). Leur efficacité était souvent observée par des médecins, comme les célèbres praticiens Zhang Zhongjing 张仲景 (150-219) ou Hua Tuo 华佗 (110-207), qui documentaient leurs effets sur des pathologies spécifiques.

Pour les taoïstes, prolonger la vie (yannian 延年) ne consistait pas seulement à ajouter des années de vie supplémentaires, mais à obtenir une vie de qualité supérieure, dans un état de santé optimal et en gardant une grande vitalité, permettant éventuellement de transcender les limites physiques du corps. Cependant, à mesure que les décès dus aux pratiques alchimiques ont été reconnus, des doutes sont apparus, en particulier à partir des Ming et des Qing, ces drogues perdirent alors leur association avec la quête d'immortalité et furent considérées comme des remèdes prophylactiques (de prévention). Ces substances prises sur de longues périodes sont devenues des outils pour préserver la santé et prolonger la vie dans une approche plus rationnelle et médicale, marquant ainsi la fin de la croyance généralisée en une immortalité physique atteinte par des moyens alchimiques.

Cependant chercher à intégrer les drogues supérieures à une pratique prophylactique médicale, supposait un minimum de validation empiriques de leur efficacité pour être considérées comme des drogues comme les autres. Ce qui supposait une innovation méthodologique s’appuyant sur une enquête statistique au long terme dont les outils n’avaient pas été encore mis au point. C’est d’ailleurs précisément à la même époque, qu’en Europe, un des premiers essais cliniques fut imaginé par James Lind qui montra en 1747 que les agrumes peuvent soigner le scorbut (dû à une carence en vitamine C ). Il divisa l’équipe de marins scorbutique d’un vaisseau du roi, en 6 groupes égaux, et administra à chaque groupe une substance différente (1. cidre, 2. acide sulfurique, 3. vinaigre, ...et 6. oranges et citrons) et observa quel groupe guérissait.

Xu Dachun accorde de l’importance aux drogues supérieures parce qu’il pense qu’elles peuvent jouer un rôle dans la prévention des maladies et le maintien de la vitalité. Il critique souvent la sur-utilisation des drogues toxiques par les médecins pour traiter des pathologies spécifiques. Il prône une approche plus modérée, où l'on renforce le corps avant l'apparition des symptômes avec des substances non toxiques et nourrissantes. Dans son ouvrage Yīxué Yuánliú Lùn 医学源流论 « Traité sur l’origine et le développement de la médecine » (1757), il critique les pratiques médicales de son époque et rappelle l’importance de la médecine préventive. Il reproche à de nombreux médecins de ne se concentrer que sur la guérison des maladies après leur apparition, au lieu de se focaliser sur la prévention, qui selon lui devrait être au cœur de la pratique médicale. Il entend ainsi ne plus privilégier les traitements curatifs mais développer les traitements préventifs. Nous verrons que du projet d’une médecine préventive à sa réalisation efficiente, il y avait encore un long chemin à parcourir. Notices sur les drogues Dans ces notices sur les drogues, Xu Dachun reprend le texte de la première pharmacopée, la Shennong bencao jing (ou Benjing), à l’origine de la longue filiation des pharmacopées chinoises. Il découpe le texte en courtes séquences de quelques caractères qu’il fait suivre de ses commentaires.

Nous mettons les passages tirés du Benjing à l’encre rouge et les commentaires de Xu Dachun à l’encre noire. Mais dans l'édition du Chinese Text Project que nous utilisons, aucune marque ne distinguant les deux sources, il nous a donc fallu recourir au texte source de la Benjing, pour l’identifier.

Songzhi 松脂, la « résine de pin » La notice sur la résine de pin, songzhi, se trouve dans le paragraphe 192 de l’édition du Chinese Text Project du Shennong bencaojing bai zhong lu.