vignette|La source sacrée de Su Tempiesu d'Orune est souvent considérée comme un modèle architectural des « temples de l'eau ».
Un puits sacré nuragique, appelé aussi « temple de l'eau » ou « temple-puits », désigne une structure architecturale et cultuelle datée de l'âge du bronze apparue en Sardaigne durant la période nuragique.
Historique
Selon Solin, qui vécut au , les populations antiques de Sardaigne soignaient de nombreuses maladies des os auprès des sources d’eau chaude et pratiquaient des rites ordaliques où les présumés coupables étaient contraints de s’immerger dans l’eau qui, selon les anciennes croyances, avait le pouvoir de rendre aveugles les seuls coupables et d’accroître la vue des innocents. Il n’existe cependant aucune certitude permettant de rattacher à la période nuragique l’origine et la pratique des rites qu’il décrit. En 1840, Alberto La Marmora, dans son ouvrage intitulé ItinéraireAlberto Ferrero della Marmora, Itinéraire de l'ile de Sardaigne, Turin, 1860 (trad. it. di Giovanni Spano, Itinerario dell'isola di Sardegna del conte Ferrero Alberto della Marmora, 1868) ora Itinerario dell'isola di Sardegna, Nuoro, Ilisso, 1997, 3 vv., , émet l'hypothèse de l’existence d’un culte de l’eau à l’époque nuragique, après avoir trouvé des pierres de forme conique avec des signes d'épissage pour soutenir des idoles en bronze dans le puits d'Abini di Teti, qu'il interprète comme « un ancien temple des premiers colons sardes »Alberto Moravetti, Il Santuario nuragico di Santa Cristina - Sardegna archeologica, Guide e Itinerari, Carlo Delfino editore, 2003 . Le site d’Abini devint rapidement célèbre non pour ses vestiges très ruinés, mais pour la richesse de ses dépôts votifs en bronze. Plusieurs autres puits et bassins furent découverts et fouillés au début du par Antonio Taramelli, qui reconnut dès 1909 la répétition de certains traits dans plusieurs édifices à travers l’île : la combinaison d’un vestibule pavé, d’un escalier couvert et d’une chambre d’eau couverte fut rapidement considérée comme une structure type, et l’est encore aujourd’hui, même si certains puits et bassins monumentaux s’écartent de ce schéma à divers égards.
vignette| Puits sacré situé de Santa Cristina à Paulilatino. vignette|Le tambour du puits de Santa Vittoria di Serri réalisé en appareil isodome. vignette|Grand escalier menant au puits situé à Santa Cristina. vignette| Tholos du puits sacré de Funtana Coberta, réalisé en maçonnerie polygonale. vignette|Puits sacré de Pirois aménagé avec une structure surélevée. vignette|Hypothèse de reconstruction du puits sacré de Funtana Coberta de Ballao. vignette|Hypothèse reconstructive du puits sacré de Funtana Coberta de Ballao. vignette|Le puits sacré de Sa Testa.
Architecture La structure architecturale de ces puits est considérée comme l'une des plus élaborées de Sardaigne offrant un exemple spectaculaire de la maîtrise du peuple nuragique, mieux connu depuis le grâce aux archéologuesDocumentaire diffusé à la télévision le samedi 19 octobre 2024 sur Arte. Les « temples de l'eau » sont des édifices construits là où il était possible de capter une source, à une profondeur plus ou moins importante, qui était recueillie dans une chambre circulaire. Dans les régions sèches comme le Campidano, la chambre est creusée profondément pour atteindre la nappe phréatique, d’où le nom de « temple à puits ».
Les « temples de l'eau » peuvent être classés en deux types : des puits sacrés, bordés de pierre et creusés à différentes profondeurs qui permettent de collecter l'eau souterraine et des sources sacrées, bassins ou chambres en pierre de surface destinées à recueillir l'eau de source, comportant des structures architecturales très élaborées qui les rendent semblables à des temples. Puits et sources sacrés
Les puits ont tendance à avoir une structure plus élaborée et plus majestueuse que les sources, bien que dans certains cas, il soit difficile de les distinguer. Les sources sont généralement aménagées avec des structures semi-elliptiques, avec un atrium dans la partie avant et souvent une petite chambre en arrière, desservis par des canaux en pierre. Dans les puits, l'atrium est parfois absent, ou l'escalier réduit à quelques marches, voire remplacé par un plan incliné allant de l'atrium à la chambre voûtée.
Les « temples de l'eau » diffèrent des autres puits par leur architecture composée de trois parties : un atrium au rez-de-chaussée, un escalier en maçonnerie donnant accès à une chambre souterraine et à un puits couvert par une fausse voûte en tholos.
L’atrium ou vestibule à généralement une forme rectangulaire ou trapézoïdale, avec des banquettes latérales servant de plan d’appui pour des récipients destinés à la collecte de l’eau et pour des objets votifs ou liturgiques. Les murs qui délimitent l’atrium conservent, dans l’épaisseur de l’élévation, de petites niches rectangulaires ou trapézoïdales utilisées comme points de décharge de la maçonnerie et pour déposer des offrandes votives. Le vestibule était dans de nombreux cas couvert d’un toit à double pente, réalisé en matériaux périssables ou en blocs équarris, avec un faîte plat et des acrotères ornés d’épées votives fixées dans des trous par des attaches en plomb. Dans le sol de l’atrium se trouve toujours une petite canalisation d’évacuation, tracée en diagonale ou en ligne droite, qui permet l’écoulement de l’eau lorsque, en période de crue, elle dépasse le niveau de la première marche de l’escalier et s’écoule vers les bassins extérieurs accessibles aux pèlerins. L'escalier est couvert par des architraves disposées en gradins, correspondant au nombre de marches. L'escalier est souvent un exemple du raffinement de l'architecture nuragique, comme au puits Santa Cristina.
Les chambres souterraines sont généralement circulaires et couvertes d’une coupole ogivale comparable à celle des nuraghes évolués, réalisée par la technique de la fausse voûte, en encorbellement généralement sans utilisation de mortier ou d'autres liants. Elles comportent toutes un accès et sont habituellement dotées d’un seuil, souvent rainuré pour laisser s’écouler le trop‑plein vers un canal aménagé dans le sol. Les exemples les plus représentatifs sont les temples de Su Tempiesu (Orune), de Sant’Anastasia (Sardara), Santa Vittoria (Serri), Santa Cristina (Paulilatino) et Sa Testa (Olbia), construits avec des blocs isodomes de grande qualité. Dans les zones intérieures riches en sources, les chambres sont plus petites : elles servent surtout à puiser une eau pure, non à stocker de grands volumes. Les puits possèdent des rampes d’escaliers rectilignes ou trapézoïdales, évasées à l’entrée, avec un nombre variable de marches permettant d’atteindre et de puiser l’eau même lorsque, durant de longues périodes de sécheresse, les niveaux étaient très bas. Dans le puits, l'eau est maintenue limpide grâce à une petite fosse de décantation pour les impuretés et elle est potable dans presque tous les cas.
Le puits creusé, équipé d'une chambre souterraine, pourrait avoir conféré un grand prestige aux sanctuaires. Sur les huit sanctuaires nuragiques connus, six disposent d'un puits sacré et les deux d'une source : la source du sanctuaire nuragique de Gremanu libère l'eau d'une citerne construite comme un puits et celle du complexe nuragique de Su Romanzesu est recouverte d'une tholos, avec marches d'accès. Ce pourrait être la profondeur elle-même qui donnait une valeur, car permettant d'atteindre le monde souterrain, faisant du culte de l'eau un possible culte de divinités souterraines, peut-être liées à la terre mère. Toutefois, à Santa Vittoria, le puits n'atteint pas la nappe phréatique, il est alimenté par des trous dans la maçonnerie qui recueillent l'eau de pluie, et dans le puits d'Is Clamoris à Escalaplano, l'eau provient de la rivière voisine.
Les sources sacrées sont minoritaires parmi les« temples de l'eau », sans lien avec les conditions hydrogéologiques, ce qui pour les archéologues pose la question des raisons de ce choix. De nombreux puits sacrés sont liés à des sources, mais il existe également des sources d'eaux minérales et effervescentes et d'autres sources à gros débit et constant qui n'ont pas été aménagées en temples.
Matériaux et construction Pour la construction, les bâtisseurs nuragiques privilégient l’usage de blocs équarris ou isodomes réalisés en roches volcaniques, car plus résistantes au ruissellement continu de l’eau et à l’imprégnation des murs. L’extraction et le transport des roches volcaniques représentent parfois un effort économique et logistique considérable lorsque les blocs de basalte et de trachyte employés pour la construction sont extraits de carrières situées à des dizaines de kilomètres. L’emploi de roches volcaniques transportées sur de longues distances est attesté dans plusieurs sanctuaires du territoire de Nuoro (puits d’Abini‑Teti, Su Tempiesu et Lorana‑Orune, Gremanu‑Fonni, Nurdole‑Orani, édifices de Sa Sedda ’e sos Carros‑Oliena, Su Notante‑Irgoli, Sa Untana e Deu‑Lula, Noddule).
Dans le nord de la Sardaigne, prédominent les puits construits en blocs de tuf et de grès, comme à Serra Niedda‑Sorso dans la Nurra, à Predio Canopolo et à Irru‑Nulvi dans l’Anglona, mais aussi en blocs de granite à Su Trambuccone et Sa Testa‑Olbia en Gallura, à Sos Nurattolos‑Alà dei Sardi et à Romanzesu‑Bitti dans le Monte Acuto et la Haute Baronie. Dans le sud de la Sardaigne, prédomine l’usage de schistes, tufs et grès, comme à Cuccuru Nuraxi‑Settimo San Pietro, dans les trois puits de Matzanni‑Vallermosa, à Funtana Coperta‑Ballao, à Is Piros‑Villaputzu et dans les trois sources de Monte Nuxi‑Esterzili. Un seul exemple en Sardaigne atteste l’usage du travertin : le puits sacré d’Is Cramoris‑Escalaplano.
Les blocs de pierre utilisés peuvent être à peine dégrossis (Funtana Coberta à Ballao, Is Pirois à Villaputzu) ou parfaitement équarris (Santa Vittoria di Serri, Santa Cristina di Paulilatino et Sant'Anastasia di Sardara). La taille isodomique ne semble pas résulter d'une évolution de la construction comme l'avait supposé Giovanni LilliuGiovanni Lilliu, La civiltà dei Sardi dal Paleolitico all’Età dei Nuraghi, Nuoro, 2004 mais plus d'une recherche esthétiqueLo Schiavo Fulvia (2003) Uomini e dei: ripostigli ed offerte nella Sardegna nuragica, «Rendiconti della Pontificia Accademia Romana di Archeologia», LXXV. Les pierres sont rarement liées au mortier. Les blocs sont taillés en forme de « T » ou en forme de coin, la face rectiligne étant dirigée vers l'intérieur du puits. Cette technique garantit l'aspect isodomique de la maçonnerie du puits mais aussi une bonne étanchéité. L’adhérence parfaite des blocs est obtenue grâce à l’emploi de solides chevilles de plomb fondu, coulées dans des encoches spécialement taillées dans les parties internes des blocs, et dissimulées par des joints alternés.
A propos du puits sacré de Predio Canopoli à Perfugas, Antonio Taramelli estimait en 1924 que « l'ensemble de la construction [...] surprend par sa maîtrise incomparable du travail : la précision et l'harmonie des lignes, la précision de la coupe des blocs individuels, la perfection du les connexions entre les pierres, la régularité des différentes assises et la saillie de chacune d'elles suggèrent une capacité technique inégalée [...] rien de mieux que cela ne peut être vu dans n'importe quel bâtiment, ancien ou moderne »Antonio Taramelli, Perfugas. Tempietto à pozzo di carattere preromano scoperto nell'abitato, Notizie degli Scavi di Antichità 1924, citato da Webster (op. cit.).
Interprétations Bien que l’eau soit un élément courant dans de nombreux rituels à travers le monde, les « temples de l’eau » sardes constituent un phénomène unique, ni précédemment attesté sur l’île, ni véritablement comparable à quoi que ce soit d’analogue dans la Méditerranée contemporaine.