thumb|Ostie, sur la rive gauche de l'embouchure du Tibre. thumb|Théâtre d'Ostie et place des Corporations.
La place des Corporations (en italien : ) est l'un des principaux édifices d'Ostie de la période impériale, situé près du centre de la cité, adossé au mur de fond du théâtre. Entourée de colonnades dont il ne reste que peu de vestiges, la place conserve encore un ensemble de mosaïques qui présente un grand intérêt pour les historiens de la Rome antique : elles apportent des informations sur le commerce maritime et les techniques navales au , démontrant que la place regroupait en un même lieu les divers entrepreneurs d'Ostie et des représentations commerciales de villes de l'Empire romain en relation avec le port d'Ostie. La fonction de ces installations, déduite des inscriptions dédiées à des magistrats responsables de l'annone, est très probablement celle de bureaux d'armateurs et de marchands de nombreuses villes portuaires, où l'on pouvait au mieux négocier le transport et la vente des marchandises destinées au ravitaillement de Rome. Ainsi, ce nom de place des Corporations donné par les premiers fouilleurs paraît impropre, puisqu'un seul des emplacements connus concerne une corporation d'Ostie, celle des tanneurs.. Selon Guido Calza, qui fouille le site, il serait plus exact de qualifier ce site sans équivalent dans le monde romain de « Chambre de commerce ».
Historique
Ruinée et ensevelie comme le reste d’Ostie durant le haut Moyen Âge, la place fut dégagée par l’archéologue Guido Calza avant la Seconde Guerre mondiale. Exécutés avec pour échéance l'exposition universelle de Rome prévue pour 1942, les dégagements furent conduits de façon expéditive et les déblais évacués vers la mer, sans examen suffisant des débris archéologiquement utiles.. La place fit l'objet de sondages complémentaires et plus minutieux dans les années 1980. Ces travaux révèlent une chronologie complexe, la place ayant été remaniée à plusieurs reprises.
La place des Corporations a été aménagée sous Auguste, en même temps que le théâtre voisin, suivant un plan partageant la même largeur et le même axe de symétrie.. Cette architecture dite (portique derrière la scène) se retrouve à Rome derrière le théâtre de Pompée et à Pompéi. Selon Guido Calza, la place n’avait pas à l’origine une fonction liée au commerce. Certains ont proposé d'interpréter cette place en lien avec le théâtre voisin, servant par exemple de promenade pour les spectateursCarlo Pavolini, Ostie, Port et Porte de Rome, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, 2002, p. 143-144.. La transformation commerciale est évidente, mais son déroulement et sa date sont conjecturaux. Cet espace annexe du théâtre a pu être loué à des collèges commerciaux, qui auraient financé ainsi le fonctionnement du théâtreBernard Andreae, L’art de l’ancienne Rome, Mazenod, 1973, réédité en 1988, , p. 531..
Le quadruple portique entourant la place aurait été initialement supporté par des piliers, puis transformé sous Claude (41-54) en portique à colonnes, avec des mosaïques qui décoraient le sol des entrecolonnements. La subdivision des portiques en petits emplacements cloisonnés est datée de cette époque..
thumb|Temple au centre de la place des Corporations. Au milieu de la place et en partie par-dessus les fondations d’une construction non identifiée, est construit un temple sur un haut podium en blocs de tuf qui fait face au théâtre. Ce temple est conventionnellement attribué à Cérès, déesse protectrice de l’agriculture et des moissons, et donc du ravitaillement en blé.. Jérôme Carcopino le voit comme le temple de l’« Annone Auguste », c'est-à-dire le ravitaillement impérial divinisé.. Toutefois selon l’archéologue Filippo Coarelli, il aurait été plus probablement dédié à Vulcain, proposition étayée par une inscription découverte à proximité. La datation de la construction de ce temple fait aussi débat, sous Claude pour Coarelli, ou bien sous Domitien (81-96) pour Guido Calza. et d’autres spécialistes. Autour du temple se dressaient des statues dont subsistent les bases avec leurs inscriptions, qui nomment le plus souvent des décurions ayant exercé des fonctions liées à l’approvisionnement, comme un procurateur de l’annone ou un questeur du ravitaillement.
La place est réaménagée sous Hadrien (117-138), un nouveau sol est superposé sur celui de l’époque de Claude tandis que la colonnade est restructurée et porte le nombre des emplacements à 64. Comme une inscription désigne son emplacement sous le vocable latin de , on généralise cette appellation à toutes les cellules (dénommées au pluriel ).
Sous les Sévères, donc après 193, le sol des portiques est décoré de nouvelles mosaïques, vraisemblablement en plusieurs fois comme le prouvent les différences de factures selon les œuvres : pour les plus sommaires, une simple inscription entourée ou non d’un cartouche, ou un pavement géométrique non figuratif, ou des dessins plus ou moins élaborés. Ce sont ces mosaïques d'époque sévérienne qui sont encore visibles de nos jours..
Le déclin de la place des Corporations précéda celui d'Ostie : à la fin du , des réfections sont opérées sur le théâtre avec des matériaux de réemploi provenant de la place, alors à l'abandon..
Description thumb|En rouge, emplacement dans Ostie de la place des corporations et du théâtre La place est située dans la région II d’Ostie, insula VII, 4, entre le decumanus et l’ancien cours du Tibre, mais à plusieurs dizaines de mètres en retrait de celui-ci, dont elle est séparée par une rangées de constructions indéterminées. Elle s'étend directement derrière le mur de scène du théâtre, qui a disparu, ce qui fausse la perception que l’on a depuis les gradins du théâtre. Dans l’Antiquité, la place et le théâtre étaient des espaces autonomes et centrés sur eux-mêmes, les personnes présentes dans l’un n’avaient pas de visibilité sur l’autre.
Dans son état final correspondant à la période sévérienne, la place mesure par . Elle est entourée d'un portique ouvert sur l’intérieur et soutenu par des colonnes. Le portique sud qui fait face au mur de théâtre est une simple rangée de colonnes en marbre, avec une arcade en briques à chaque extrémité. Les trois autres portiques sont supportés par des doubles rangées de colonnes de briques stuquées, moins onéreuses que des colonnes monolithes, et sont fermés sur le pourtour extérieur par un mur.
Les espaces entre les colonnes ont été en partie fermés par des murs de maçonnerie à une époque indéterminée. Les 78 espaces entre les colonnes furent ainsi subdivisés en cellules correspondant chacune à un entrecolonnement, ou deux voire trois pour les plus grandesLeonardo dal Maso, Roberto Vighi, Ostie et le port de Rome, Bonechi – éditions Il turismo, Florence, 1975, pp. 22-23.. Les sols du portique et des cellules étaient ornés de mosaïques en tesselles noires et blanches d'époque sévérienne. Plus de la moitié des mosaïques a été détérioré ou perdu, et seul un petit nombre de panneaux subsistent, en plus ou moins bon état. Les motifs sont emblématiques des activités de navigation et du commerce, des destinations et des produits transportés. Des inscriptions nomment les corporations, les propriétaires et les distributeurs. L’archéologue Giovanni Becatti a identifié les mosaïques par un numéro de statio de 1 à 61, en commençant par le coin sud-est de la place et en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. On trouve successivement. :
Portique Est, statio 1 à statio 23 thumb|Plan de la place des Corporations Une plaque triangulaire en marbre blanc a été retrouvée vers les stationes 15 et 16, portant l'inscription Naviculari africani<ref>Année Epigraphique 1955 182.</ref> (c'est-à-dire « Les armateurs africains »). Unique vestige d'un fronton, elle servait d'enseigne à l'entrée d'un des bureaux. Statio 1 : inscription au nom de deux stuppatores res[tiones] , vendeurs d’étoupe et de cordes, nécessaires au calfatage et au gréement des bateaux Statio 2 : inscription de facture sommaire des tanneurs de peaux (corpus pellionum) d’Ostie et de Portus, seule inscription pouvant justifier de l’appellation de « corporation » (mot dérivant du latin corpus) Statio 3 : inscription des navigateurs portant du bois (naviculariorum lignariorum) avec un dessin de deux bateaux entourant un phare au sommet duquel brûle un feu Stationes 5 et 7 : plusieurs dessins de boisseaux, récipients servant à mesurer le grain, avec le racloir qui sert à égaliser le niveau de remplissage Statio 10 : panneau des navigateurs de Missua (port près de Carthage), abondamment décoré de deux voiliers, deux dauphins, une tour crénelée (ou un boisseau ?) Statio 11 : panneau des navigateurs de Musluvium (nom présumé car très altéré) en Maurétanie Césarienne, orné de deux médaillons avec chacun un buste, d’un amour chevauchant un dauphin, et deux autres dauphins Statio 12 : inscription de Hyppo (pour Hippo Diarrytus, l'actuelle Bizerte), ornée d’un dauphin à la queue très ondulée Statio 14 : stat(io) Sabratensium, pour la ville de Sabratha en Afrique, actuellement en Libye, et un éléphant, qui peut être interprété de diverses façons : emblème de l’Afrique, symbole du commerce de l’ivoire, ou animal destiné aux jeux du cirque Statio 15 et stato 16 : même inscription répétée naviculari et negotiantes de suo et dessin d'un bateau à deux voiles Statio 17 : naviculari gummitani, armateurs de Gummi, nom connu pour deux cités d’Afrique près de Carthage Statio 18 : navicul(arii) Karthag (inienses), armateurs de Carthage Statio 19 : navic(ularii) Turritani, armateurs de Porto Torres, en Sardaigne, et dessin d’un bateau à deux voiles Statio 20 : mosaïque très abîmée, en plusieurs fragments dont l’ensemble est difficilement interprétable, comme un chien, un svastika, une croupe de cheval, un cratère, des noms de personnes (ou d’animaux) Statio 21 : navicul(arii) et negotiantes Karalitani, armateurs et négociants de Cagliari en Sardaigne, représentation détaillée d’un navire à deux voiles, entre deux boisseaux Statio 22 : inscription détruite, un panneau en porche avec deux dauphins de part et d’autre d’une tige ramifiée, et dans le bureau, un phare à quatre étages en retrait successif et un feu au sommet, avec deux dauphins à son pied Statio 23 : sous un phare à étage, deux navires dont un trois mâts ; en dessous, deux dauphins mordant les tentacules du calamar ou d’un poulpe. L’inscription désigne les naviculaires de Syllectum, port en Byzacène (aujourd'hui Salakta), avec une formule de vœux N F (pour Navicularii Feliciter, “bonne chance aux armateurs”)
Portique Nord, statio 24 à statio 38 Dans les premières périodes de son existence, le portique nord s'ouvrait largement sur une rue secondaire parallèle au decumanus. Statio 25 : un débardeur transporte à l’épaule une amphore d’un bateau à un autre Statio 26 : motif géométrique, avec un phare dans un angle Statio 27 : fleuve passant sous un pont sur bateaux et se jetant dans la mer par un delta à trois branches. Interprété comme une représentation du Nil, ou selon Russell Meiggs et Raymond Chevallier comme le delta du Rhône avec un pont de navires qui est identifié au pont établi à Arles. Statio 28 : animaux sauvages : cerf, éléphant, sanglier Statio 32 : navi(cularii) Narbonenses, armateurs de Narbonne avec un bateau, une tour et une sorte d’appareil de levage Statio 33 : boisseau, réglette, et amphore Statio 34 : naviculari Curbitani, armateurs de Curubis (aujourd’hui Kurba en Tunisie) Statio 38 : deux boisseaux et un racloir. L’inscription S C F signifie peut-être S(tatio) C(orporis) F(rumentariorum), bureau de la corporation des marchands de blé
Portique Ouest, statio 39 à statio 61 Ce portique abrite aussi des mosaïques d’époque claudienne, visibles à un niveau inférieur (stationes 52, 53, 57 et 58) à celui des stationes d’époque séverienne. Trois d'entre elles montrent des sujets sans rapport avec le commerce maritime.