vignette|Antonio Gramsci, théoricien marxiste. Le gramscisme est un courant marxiste se réclamant de la pensée du philosophe et militant communiste italien Antonio Gramsci. La pensée gramscienne s'est fait connaître comme étant une forme de marxisme hétérodoxe, notamment par sa critique du stalinisme, mais aussi ses multiples développements théoriques, se démarquant parfois vivement de la pensée marxiste de ses contemporains .
La pensée gramscienne nomme et qualifie son marxisme de « philosophie de la praxis ».
Présentation du gramscisme Antonio Gramsci a écrit plus de 30 cahiers durant son emprisonnement. Ces écrits, connus sous le titre de Cahiers de prison (Quaderni del carcere), contiennent ses réflexions sur l'histoire italienne, ainsi que des idées en théorie marxiste, théorie critique et théorie éducative.
La pensée gramscienne est très influencée par un texte de Marx, les Thèses sur Feurebach, mettant grandement en avant la praxis humaine (les pratiques sociales) au sein de la pensée matérialiste.
Analyse gramscienne sur la culture et son organisation
Parti médiatique Cette notion gramscienne de Parti médiatique désigne l'hégémonie culturelle de la classe bourgeoise dominante sur l'ensemble de la société grâce aux médias. Selon Antonio Gramsci, la bourgeoisie domine par la force mais aussi par le consentement, notamment par son hégémonie culturelle qui fait que le prolétariat adopte les intérêts de la bourgeoisie. En se basant sur l’exemple du quotidien italien Corriere della Sera, Gramsci montre par exemple comment ce journal défend les intérêts de la bourgeoisie industrielle milanaise en les justifiant et en donnant une illusion de débat démocratique avec l'opposition. Ainsi, les médias qui participent activement de l'hégémonie culturelle sont les premiers défenseurs du système idéologique voulu par la classe bourgeoise.
Dans La Fabrication du consentement (1988), Edward Herman et Noam Chomsky reprennent le principe d'hégémonie culturelle et Parti médiatique énoncé par Gramsci, avançant l'idée que les médias diffusent avant tout une propagande au bénéfice du groupe social dominant qui les possèdent. Selon eux, « les médias servent les puissants intérêts sociétaux qui les contrôlent et les financent, et exercent de la propagande pour leur compte. Les représentants de ces intérêts ont d’importants programmes et principes qu’ils veulent mettre en avant, et sont en bonne position pour modeler et contraindre la politique des médias. »
Intellectuels et éducation Gramsci s'est intéressé de près au rôle des intellectuels dans la société. Il disait notamment que tous les Hommes sont des intellectuels, mais que tous n'ont pas la fonction sociale d'intellectuels.. Il avançait l'idée que les intellectuels modernes ne se contentaient pas de produire du discours, mais étaient impliqués dans l'organisation des pratiques sociales. Ils produiraient le sens commun, c'est-à-dire ce qui va de soi. Ainsi les intellectuels engagés aux côtés de la classe ouvrière joueraient un rôle majeur en produisant des évidences qui détruiraient le sens commun produit, selon lui, par la bourgeoisie.
Il établissait de plus une distinction entre une qui se pense (à tort) comme une classe distincte de la société, et les groupes d'intellectuels que chaque classe génère . Ces intellectuels organiques ne décrivent pas simplement la vie sociale en fonction de règles scientifiques, mais expriment plutôt les expériences et les sentiments que les masses ne pourraient pas exprimer par elles-mêmes. L'intellectuel organique comprendrait par la théorie mais sentirait aussi par l'expérience la vie du peuple.
La nécessité de créer une culture propre aux travailleurs est à mettre en relation avec l'appel de Gramsci pour un type d'éducation qui permette l'émergence d'intellectuels qui partagent les passions des masses de travailleurs. Les partisans de l'éducation adulte et populaire considèrent à cet égard Gramsci comme une référence.
La pensée gramscienne du politique
Le concept de « Hégémonie »
L'analyse de l'hégémonie a été d'abord formulée par Antonio Gramsci pour expliquer pourquoi les révolutions communistes prédites par Marx dans les pays industrialisés ne s'étaient pas produites. Marx et ses successeurs avaient en effet affirmé que la croissance du capitalisme industriel produirait une gigantesque classe ouvrière et des récessions économiques cycliques. Ajoutées aux autres contradictions du capitalisme, ces récessions conduiraient une écrasante majorité de la population, les travailleurs, à développer, pour défendre leurs intérêts, des organisations, notamment des syndicats et des partis politiques. La succession des crises économiques amènerait enfin la classe ouvrière à renverser le capitalisme dans une révolution, à restructurer les institutions économiques, politiques et sociales, sur la base du socialisme scientifique, et à commencer la transition vers une société communiste. En termes marxistes, le changement d'infrastructures économiques impliquait un bouleversement de la superstructure culturelle et politique. Bien que Marx et Engels aient prédit ce scénario dans le célèbre Manifeste du Parti communiste (1848), les travailleurs des pays industrialisés n'avaient toujours pas mené à bien cette « mission » plusieurs décennies plus tard.
Gramsci pensait que l'échec des travailleurs à faire la révolution socialiste était dû à l'emprise de la culture hégémonique bourgeoise sur l'idéologie et les organisations des travailleurs.
En d'autres termes, les représentations culturelles de la classe dirigeante, c'est-à-dire l'idéologie dominante, avaient déteint plus que Marx n'aurait pu le penser sur les masses de travailleurs. Dans les sociétés industrielles « avancées », des outils culturels hégémoniques tels que l'école obligatoire, les médias de masse et la culture populaire avaient inculqué une « fausse conscience » aux travailleurs. Au lieu de faire en sorte qu'advienne une révolution qui servirait vraiment leurs besoins collectifs (selon les marxistes), les travailleurs des sociétés « avancées » cédaient aux sirènes du nationalisme, du consumérisme et de l'ascension sociale, embrassant un ethos individualiste de compétition et de réussite personnelle ou encore se rangeant derrière les chefs religieux bourgeois.
Constatant l'échec relatif du déterminisme économique face à la force de l'idéologie dominante, Gramsci proposa une distinction entre « guerre de position » et « guerre de mouvement ». La « guerre de position » est une guerre culturelle contre les valeurs bourgeoises qui se présentent comme « naturelles » ou « normales ». Les éléments socialistes doivent pour cela chercher à percer dans les médias d'information, les organisations de masse et les institutions éducatives en vue de propager l'analyse et la théorie révolutionnaires, d'augmenter la conscience de classe et de pousser à l'engagement révolutionnaire. Cette lutte culturelle doit permettre au prolétariat d'attirer toutes les classes opprimées dans sa lutte pour la prise du pouvoir politique. Pour Gramsci, toute classe qui vise à la conquête du pouvoir politique doit en effet dépasser ses simples intérêts « économiques », prendre la direction morale et intellectuelle, et faire des alliances et des compromis avec un certain nombre de forces sociales. Gramsci appelle cette union des forces sociales un « bloc historique » (terme emprunté au syndicaliste Georges Sorel).
Un succès dans cette « guerre de position » permettrait aux communistes de commencer la « guerre de mouvement », c'est-à-dire l'insurrection contre le capitalisme avec le soutien des masses.
Société politique et société civile La théorie de l'hégémonie de Gramsci est inséparable de sa conception de l'État capitaliste, dont il dit qu'il dirige par la force et le consentement. L'État ne doit pas être compris comme le seul gouvernement, Gramsci distingue deux grandes parties : la « société politique », lieu des institutions politiques et du contrôle constitutionnel-légal (la police, l'armée, la justice) ; la « société civile », lieu des institutions culturelles (l'université, les intellectuels) qui diffusent l'idéologie explicite ou implicite de l'État, dont le but est d'obtenir l'adhésion sur des valeurs admises par la majorité. La première est régie par la force, la seconde par le consentement. Gramsci précise cependant que cette distinction est avant tout conceptuelle et que les deux sphères se recoupent souvent.
Gramsci affirme que, sous le capitalisme moderne, la bourgeoisie peut maintenir son contrôle économique en laissant la société politique accorder un certain nombre de revendications aux syndicats et aux partis politiques de masse. Ce faisant, la bourgeoisie s'engage dans une « révolution passive » par des concessions sur ses intérêts économiques immédiats, concessions qui s'avèrent en fait des modifications des formes de son hégémonie. Gramsci considère des mouvements comme le fascisme, le réformisme, le taylorisme et le fordisme, comme des exemples de ce processus.
Pour Gramsci, le parti révolutionnaire est la force capable de faire émerger des intellectuels organiques pour les travailleurs, outil qui permettra de contester l'hégémonie de la classe dominante sur la société civile. La nature complexe de la société civile moderne signifie que défaire l'hégémonie bourgeoise et conduire au socialisme est impossible sans une « guerre de position ». Pour Gramsci, l'avènement du socialisme ne passe prioritairement ni par le putsch, ni par l'affrontement direct, mais par ce combat culturel contre les intellectuels de la classe dirigeante. Cette guerre de position serait rendue nécessaire par l'armature idéologique de l'État bourgeois moderne (éducation, presse, Églises, culture populaire). Car si dans les régimes dictatoriaux c'est principalement la société politique qui fait l'oppression, il pense que dans les sociétés occidentales la société civile est une composante importante de la domination qui doit en conséquence être l'objet du combat.
Bien qu'il soit difficile de tracer une ligne claire entre « société politique » et « société civile », Gramsci met en garde contre le culte de l'État qui découle de l'identification des deux, telle qu'elle serait faite, selon lui, par les jacobins et les fascistes.
Guerre de mouvement et guerre de position Dans le cadre de sa théorie de l'hégémonie, Gramsci utilise une métaphore militaire pour faire référence à deux formes de stratégies politiques et sociales pouvant conduire à un changement social:
La guerre de position désigne une stratégie politique visant à renverser l'ordre établi, par le moyen d'une lutte contre l'hégémonie établie. Cette approche consiste à s'implanter au sein des institutions et de la société civile pour promouvoir des idées alternatives et obtenir un soutien populaire. Selon Gramsci, cette stratégie est particulièrement pertinente dans les sociétés démocratiques, où les changements révolutionnaires soudains sont plus difficiles à réaliser.
La guerre de mouvement est plus brève et plus directe. Elle implique une mobilisation des masses pour renverser l'ordre établi, mobilisation qui peut notamment prendre la forme de l'insurrection ou d'autres actions violentes. Selon Gramsci, cette forme était souvent nécessaire dans les sociétés autoritaires ou réfractaires au changement.
Ces deux stratégies sont complémentaires et interdépendantes : la première construit des organisations de masse et transforme les idéologies, mentalités et valeurs culturelles, tandis que la seconde peut permettre aux subalternes de renverser les structures de pouvoir existantes (le pouvoir des classes dominantes concentré en particulier dans l'État) afin d'ériger un nouvel ordre social. Il y a donc une dialectique à établir entre guerre de position et guerre de mouvement.
Idéologie et praxis (philosophie gramscienne)
Historicisme et historicisme absolu