L’historiographie d'al-Andalus intègre plusieurs phases : les premiers récits historiques rédigés dès le sous l'influence des Omeyyades de Cordoue, l’expansion d’une tradition locale au durant la première période de taïfas, puis les réinterprétations et critiques modernes qui confrontent les sources médiévales aux exigences méthodologiques contemporaines de l'historiographie. Les débats actuels portent sur la fiabilité des sources, l’impact des contextes politiques et religieux sur les récits et les mythes entourant la convivencia ou le « paradis andalou » dans l’imaginaire occidental et académique.

Définition et champ historiographique La péninsule Ibérique est traversée par la conquête musulmane entre 711-714 et, après stabilisation des territoires, s'implante durablement au travers de modifications sociales et culturelles formant un nouvel espace appelé al-Andalus dont les contours évoluent en fonction des avancées de la reconquista jusqu'à la fin de la présence musulmane après la prise de Grenade en 1492.. Durant cette période, les intellectuels du territoire sont connectés au plus vaste ensemble du monde-Islam, se forment et importent les pratiques historiographiques du Califat omeyyade puis du Califat abbasside et développent une historiographie indépendante et propre à al-Andalus.

L'historiographie d'al-Andalus est caractérisée par une tradition écrire riche et variée reposant sur des auteurs médiévaux influents comme Ibn Hayyan. Cette seconde phase qui émerge au s'exporte et contribue au rayonnement intellectuel andalou. Des auteurs externes au cadre géographique andalou intègre dès lors aussi son développement historiographique.

Auparavant, l'étude historiographie d'al-Andalus s'effectuait de manière cloisonnée dans ce cadre chronologique et géographique, cependant les débats modernes amènent à dépasser ce cadre.

Historiographie médiévale

Premières sources ()

Sources asturiennes ()

Les chroniques mozarabes, rédigée en 754, constituent la première source historiographique exploitable. Écrite en latain à Tolède, elle couvre la période allant de 611 à 754 et traite de l'histoire de la monarchie wisigothe depuis le règne de Sisebut jusqu'à la conquête de Yusuf ibn 'Abd al-Râhman al-Fihri. Bien que le texte soit élégiaque et subjectif, les données sur lesquelles il s'appuie sont très précises et fiables, notamment sur le plan chronologique.

Une autre source mozarabe est la brève chronique byzantino-arabe de 741, qui commence avec la mort de Récarède Ier en 601 et s'achève avec le décès du calife Yazīd II en 724. Elle est davantage favorable aux arabes que les chroniques mozarabes qui ne les présentent que sous le spectre d'envahisseurs.

Auteurs arabes et malikisme () La première oeuvre historiographique relative aux conquêtes musulmane de l'Hispanie est le Kitab al-Ta'rih wa-l-magazi (Livre de l'histoire et des campagnes) rédigé par Al-Waqidi à Médine. L'ouvrage se concentre sur la vie de Mahomet ainsi qu'aux campagnes militaires. Elle permet de connaître les gouverneurs de la péninsule et les premiers émirs.

Les premiers intellectuels arabes andalous sont essentiellement malékites et certains sont directement élèves de Mâlik ibn Anas. Cette première élite intellectuelle voyage vers l'Afrique du nord et l'Orient pour étudier à partir de l'arrivée des Omeyyades en 756. L'élite intellectuelle se constitue particulièrement sous le règne d'Hicham I. Ces voyages constituent l'un des premiers traits identitaire de l'historiographie andalouse.

Une seconde vague d'intellectuelle poursuit cette dynamique de voyage au tournant du mais se restreint cette fois à l'Afrique du Nord principalement à Kairouan auprès de Sahnoun ibn Saïd ibn Habib at-Tanukhi, mais plus tard également en Égypte auprès de Ibn 'Abd al-Hakam. La suprématie de cette école tend à favoriser les travaux juridiques plutôt que les travaux proprement historiographiques (hadith, biographies, ...). Cette hégémonie est bouleversée lors du renversement des Omeyyades par les Abbassides, provoquant l'émergence de nouveaux mouvements intellectuels et le renforcement des pratiques historiographiques.

Sous les Omeyyades de Cordoue ()

Influences orientales et égyptiennes Les premières phases de la rédaction historiographiques d'al-Andalus prennent racine dans des textes et débats légaux, notamment des hadith ou encore l'étude de la Sîra. Les premiers documents ne dévient donc pas des études de l'historiographie des premières phases de l'Islam. Dès lors, les premiers écrits postérieurs à la conquête musulmane sont très influencés par le Machrek.

Le premier document historique sur al-andalus est le Khatib al-Ta'rikh (Livre d'Histoire) de qui date du milieu du . C'est un court document qui aborde la période de la conquête musulmane de l'Hispanie et y intègre des éléments légendaires que certains historiens pensent pouvoir associer à des personnalités historiques tels que le Comte Julien ou . L'auteur tire son enseignement de la pratique historiographique d'une formation à Cordoue complétée par la suite en dehors d'al-Andalus, en Égypte ou au Moyen-Orient. Son disciple, Yahya ibn Omar, rédige un texte juridique fondamental, le Kitab Ahkam al-suq (Livre des règlements du souk). L'historiographie d'al-Anadlus est alors explicitement inspiré d'oeuvres égyptiennes. Parmi les travaux égyptiens marquants, on peut citer le Kitab al-Imama wa-l-siyasa, probablement rédigé par un descendant de Moussa Ibn Noçaïr, et le Futuh Misr d'Ibn 'Abd al-Hakam.

Influence de Cordoue Les premiers récits strictement historiographiques peuvent être daté au Tarikh Iftitaghil-Andalus (Histoire de la Conquête de l'Andalousie) par Ibn al-Qūṭiyya ou un de ses disciples. Le texte couvre la période des conquêtes jusqu'à la fin du règne d'Abdullah ibn Muhammad en 912. Mais le récit le plus ambitieux est celui produit par Ahmad ibn Muhammad al-Razi, Ajbār mulūk Al-Andalus (Histoire des souverains d'Al-Andalus). Ayant accès aux différentes annales de la cour de Cordoue et proche d'Abd al-Rahman III, il compile une chronique qui débute aux premières conquêtes jusqu'à la moitié du . Al-Razi produit également d'autres textes scientifiques fondateurs comme Sifatu Qurtuba (Description de Cordoue) qui pose les bases de travaux géographiques futurs, le Kitab al isti'ab fi ansabi mashahir ahlil-Andalus qui est une encyclopédie généalogique en cinq volumes ainsi que le Masalikul-Andalus qui décrit les routes et infrastructures du territoire. Son fils, , continue le travail sous l'influence du nouveau calife. Pour compléter son travail, il intègre des informations issue de travaux chrétiens également, lui permettant d'aborder les rois wisigoths antérieurs aux conquêtes. Cette source n'est préservée qu'au travers de traductions effectuées par les Portugais et les Espagnols au . Les textes produits par la famille ar-Razi constituent la base sur laquelle les travaux postérieures reposent afin d'asseoir leur fiabilité.

Une importante production historiographie s'observe après le règne d'Abd al-Rahman III. Un ouvrage préservé, Une chronique anonyme d'Abd Al-Rahman III Al-Nasir, couvre les événements de son règne depuis 912 jusqu'à sa proclamation en tant que calife en 929. Cependant, les documents souffrent d'un important problème de transmission et restent parcellaires. Ibn Bashkuwal, historien du , cite plusieurs travaux et historiens dans son As-Sila tel que l'historien Ibn Abul Fayyaz et deux de ses travaux (Al-Khabar wat-Tarikh et Al-Ibar). Ce dernier est cité par Ibn Hazm, Ibn al-Abbar et Ibn Chabbat et les quelques fragments préservés de son travail indiquent qu'il aurait eu pour approche de décrire le contexte géographique avant de produire un développement historiographique concentré sur les aspects culturels plutôt que l'histoire politique. Un autre auteur, dont les travaux ne sont identifiables qu'au travers de publications ultérieures, est Abu Muhammad Abdullah ibn Ubaydullah al-Azdi qui rédige en 941 Ansab ad-dakhilin ilal-Andalus minal-Arab wa ghayrihim qui étudie l'ascendance des différentes populations ayant migré en Andalousie.

Au tournant du , l'historien rédige le Tarikhul-ulama al-Andalus (Histoire des intellectuels d'Andalousie). Après une description politique historique qui s'étend d'Abd al-Rahman Ier jusqu'à Hicham II, il se concentre sur la présentation biographiques de 1651 intellectuels andalous. Son travail est republié en 1891 et constitue une ressource majeure pour les études sur al-Andalus.

Développement d'une nouvelle tradition écrite ()

Héritage intellectuel et nouvelle tradition andalouse Les importants travaux historiographiques soutenus par les Omeyyades, en particulier au , contribuent au développement de l'historiographie. Cependant, jusqu'alors les travaux des historiens s'effectuent dans le cadre de la légitimation de l'indépendance Omeyyade et de son califat à l'égard du reste du monde musulman. La méthode et l'influence des pratiques du Moyen-Orient y est encore très forte. Avec la crise califale, l'historiographie évolue progressivement et se complète en présentant des travaux plus régionaux, des biographies, de la géographie, etc. Ces changements voient l'émergence d'intellectuels qui recourent à une approche plus critique et analytique des travaux de leurs prédécesseurs. Cette évolution est directement influencée par les modifications politiques majeures qui traversent le pays à la fin du califat omeyyade et sa dislocation en taïfas.

L'historiographie transitionne dès lors d'une observation des fondations d'al-Andalus à l'observation et l'étude des troubles qui bouleversent la péninsule. Les travaux des historiens s'orientent dès lors sur une compréhension de la causalité des événements menant à la chute, effectuant des comparaison avec les périodes précédentes.

Les conditions sont favorables à l'émergence d'une nouvelle tradition qui atteint son point culminant durant le et se distingue des autres traditions historiographiques par son caractère propre. L'importance du développement de cette nouvelle tradition impacte les autres milieux scientifiques. C'est ce qui s'observe dans les travaux d'Ibn Bassam, comme ad-Dahira fi mahasin ahl al-Jazira qui vise à mettre fin à la soumission culturelle de l'Andalousie à la littérature arabe du Moyen-Orient. Cette tendance chez les intellectuels tend à faire passer les andalous pour des xénophobes, mais ces derniers ont également conscience du mouvement culturel dans lequel il se trouve comme l'écrit Ibn Hazm dans mahasin ahl al-Andalus. La multiplicité politique permet également aux érudits de choisir l'Etat-Taïfa auquel s'associer et nourrit également une certaine liberté de critique inédite.

Travaux majeurs Les travaux d'Ibn Hayyan constituent un élément majeur de l'historiographique arabe, publié durant la période de trouble et l'émergence de la première période de taïfas. Bien que la majorité de ses travaux soient perdus, ceux-ci ont une importante retombée sur la production historiographique ultérieure. Son plus important ouvrage, le Al-Muqtabis fi Tarikh al-Andalus est composé de dix volumes tandis que son Khatib al-Matin en contient soixante et se concentre sur les différentes taïfas de son époque. Contrairement aux ouvrages sous influence de Cordoue, il s'en distingue en s'intégrant directement dans la période amiride et esquisse les débuts de distinctions locales dans l'historiographie. Les deux ouvrages prennent la forme d'annales débutant lors de l'ascension d'al-Hakam Ier en 796 et font des emprunts fréquents aux travaux de son prédécesseur al-Razi. La qualité de son travail en fait une source de référence pour de nombreux historiens ultérieurs tels qu'Ibn al-Khatib, Ibn Khaldoun et al Maqqari.