Labbaye royale de l'Épau est une ancienne abbaye cistercienne fondée par la reine Bérangère de Navarre en 1229–1230. Elle est située aux portes de la ville du Mans dans le département français de la Sarthe et la région des Pays de la Loire, sur la rive gauche de l'Huisne sur la commune d'Yvré-l'Évêque. L'abbaye a failli disparaître à de nombreuses reprises, tant par les guerres que par les problèmes financiers survenus à l'époque moderne. Elle est sauvée par le conseil général de la Sarthe qui l'acquiert en 1959. Elle fait partie des propriétés historiques du département de la Sarthe.

Histoire Origine de la fondation : la volonté d'une reine L'abbaye de Perseigne, élevée aux confins du Maine-Normand par le puissant dit aussi Guillaume III de Bellême est considérée comme la plus ancienne abbaye cistercienne du Maine. Elle fut bâtie en 1145 sur la commune de Neufchâtel-en-Saosnois (il n'en reste aujourd'hui qu'un pan de mur), alors que l'abbaye de l'Épau doit sa fondation plus tardive à la reine d'Angleterre Bérengère de NavarreVincent Corriol, « L'abbaye de l'Épau, une fondation plantagenêt ? », dans : Martin Aurell, Ghislain Baury, Vincent Corriol et Laurent Maillet (dir.), Les Plantagenêts et le Maine, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, p. 268–281. qui entretenait des liens avec l'abbaye de Perseigne. Épouse du roi Richard Cœur de Lion (dynastie des Plantagenêts), Bérengère se retrouve veuve en 1199. Son mari est décédé de ses blessures dues à un tir d'arbalète reçu au siège du château de Châlus, en Limousin. Après 8 années de mariage, ils n'ont pas eu de descendants. Une guerre de succession éclate entre Arthur de Bretagne et Jean sans Terre. Alors que Jean obtient la victoire en 1202, Bérengère s'est réfugiée auprès de sa sœur, la comtesse de Champagne. C'est en 1204, alors que Philippe II Auguste annexe le Maine, la Normandie et l'Anjou à Jean sans Terre qu'elle se rapproche de la cour du roi de France. Elle passe un accord avec le roi de France, Philippe II Auguste, qui lui concède la ville du Mans et sa quinte (superficie autour d'un rayon de 5 lieues, environ 20 km)catalogue de l'exposition 1959-2019 anniversaire de l'acquisition de l'abbaye royale de l'Épau par le département de la Sarthe, 2019 en échange de son douaire. Selon la légende, elle se serait installée dans la fameuse maison de la reine Bérengère, mais il n'en est rien, car elle passa la totalité de son temps au palais des comtes du Maine, actuel hôtel de ville du Mans.

En 1228, le roi de France Louis IX concède à Bérengère la terre de l'Épau, près du Mans. Les frères de l'Hôtel-Dieu de Coëffort contestent cette donation, et déclarent avoir reçu cette terre d'Arthur de Bretagne, neveu de Richard Cœur de Lion, qui revendiquait sa succession. Bérengère passe alors un accord avec les frères de Coëffort en 1230 (archives départementales de la Sarthe, H 833). Le choix de faire bâtir l'abbaye de l'Épau s'inscrit non seulement dans un geste envers les cisterciens mais aussi dans une volonté personnelle de la reine de laisser son empreinte et de marquer son individualité. Cette fondation s'ancre dans une tradition familiale ibérique cistercienne portée par ses parents et sa sœur avant elle.

Elle acquiert d'autres terrains, tels que le fief des chanoines de Saint-Pierre-de-la-Cour avec ses moulins, et les confie ensuite à l'ordre cistercien, pour y fonder une abbaye. En , Louis IX confirme la donation « d'un lieu appelé l'Espal près de la ville du Mans pour la fondation d'une abbaye cistercienne du nom de Piété-Dieu »Catalogue de l'exposition 1959–2019, anniversaire de l'acquisition de l'abbaye royale de l'Épau par le département de la Sarthe, 2019..

La reine Bérengère est une bienfaitrice de l'ordre cistercien. Pour preuve, dès 1223, le chapitre général décide que tous les ans après sa mort, un service anniversaire serait célébré dans tous les monastères de l'ordre en son honneurop. cit, p.9.. La reine est d'ailleurs une grande amie d'Adam de Perseigne, abbé du monastère du même nom et ancien confesseur de Richard Cœur de Lion.

En 1230, douze moines venant de Cîteaux avec à leur tête l'abbé Jean arrivent à l'Épau. Les moines cisterciens suivent la règle de saint Benoît. Cette règle écrite au par Benoît de Nursie divise la journée du moine en trois : la prière (huit offices par jour), le travail (intellectuel et manuel) et le repos. Elle offre également un cadre pour l'organisation de la vie en communauté.

Les moines cisterciens vivent en autarcie. Ils doivent produire tout ce dont ils ont besoin. Pour les aider dans cette tâche, dès les , des paysans pauvres (convers) se placent sous la protection de l'abbaye et cultivent les terres autour de fermes appelées granges.

La construction de l'abbaye Le lieu est d'abord choisi car il est assez éloigné de la ville et il se situe au bord de l'Huisne, entre un marécage et une voie de communication. Les moines procèdent à des travaux de drainage et d'assainissement de la terre. Ils dévient également un bras de l'Huisne pour avoir de l'eau nécessaire à leur vie en communauté. Le plan de l'abbaye reprend celui des abbayes cisterciennes.

Les étapes de construction sont assez mal connues. La forme des chapiteaux permet néanmoins de donner une idée des étapes de construction : chapelle du transept de l'église, sacristie, salle capitulaire, salle des moines, réfectoireconférence "L'abbaye de l'Épau, un phoenix. De renaissance en renaissance ()" par Claude Andrault-Schmitt, historienne de l'art, abbaye de l'Épau, 18 juin 2019.. Le chantier évolue du nord au sud, de l'église vers le réfectoire, et les traces archéologiques laissent à penser à un chantier progressif. Une campagne d'embellissement de style gothique de l'église a lieu entre les années 1260 et 1320. Les derniers grands travaux se situent dans le dernier quart du pour rénover certains bâtiments. Les moines aidés d'ouvriers ont probablement commencé la construction de l'édifice par l'église. Les matériaux utilisés sont tous issus de la région : gré roussard, tuffeau, pierre de Bernay.

En 1234, l'évêque du Mans Geoffroy de Laval effectue la dédicace du bâtiment monastique en le mettant sous le patronage à la fois de Notre-Dame et de saint Jean-Baptiste.

La guerre de Cent Ans Pendant longtemps, l'hypothèse selon laquelle un incendie survenu en 1365 (en pleine guerre de Cent Ans) et, selon la tradition, déclenché par les Manceaux eux-mêmes, aurait détruit une partie de l'édifice, a prédominé. À la suite de l'accueil d'un colloque international à l'abbaye en , sur le thème « Les Plantagenêts et le Maine », madame Claude-Andrault Schmitt, historienne de l'art de l'Université de Poitiers, spécialisée dans l'art gothique, remet en cause l'existence de cet incendie, car il ne subsiste aucune trace sur les bâtiments..

Les bâtiments ou l'enceinte de l'abbaye ont pu néanmoins être endommagés durant la guerre de Cent Ans, afin d'éviter que les Anglais s'y installent et l'utilisent comme point d'appui pour attaquer la ville du Mans toute proche.

Dans les années 1360, des destructions ont lieu, sans que l'on sache précisément lesquelles. En 1367, le roi de France Charles V le Sage donne son autorisation pour qu'une partie de la rançon levée sur les habitants du Mans pour la libération de Jean II le Bon soit utilisée pour la reconstruction de l'abbaye. Une campagne d'embellissement est menée dans l'église abbatiale (charpente, chapelles sud). L'abbaye est ornée de fresques. On en retrouve des traces dans la sacristie, le dortoir des moines et le logis de l'abbé.

Au le temporel abbatial est réorganisé suivant le modèle d'une économie seigneuriale de rentiers du sol. Convertis au fermages, les gestionnaires du domaine optent pour un type très contraignant de concession d'exploitations en fermage par des baux à une, deux ou trois vies au prix élevé, qui venait s'ajouter aux prestations seigneuriales coutumièresVincent Corriol, « Heurts et malheurs d'une abbaye : l'abbaye de l'Épau à la fin du Moyen Âge (v. 1350–v. 1450) », Les cisterciens dans le Maine et dans l'Ouest au Moyen Âge, Ghislain Baury, Vincent Corriol, Emmanuel Johans et Laurent Maillet (dir.), Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest, t. 120, n° 3, septembre 2013, p. 29–47..

L'église abbatiale connaît un nouvel embellissement au milieu du (charpente, voûtes, clefs de voûte du transept). L'un des principaux artisans de la renaissance de l'abbaye est l'abbé Guillaume de Bonneville (mort en 1444)Les pierres tombales des abbés de l'Épau sont connues grâce aux dessins de la collection Gaignières conservés à la Bibliothèque nationale de France (BnF)..

La lutte pour la commende C'est ensuite l'introduction sous le règne de Louis XI des abbés commendataires dans les abbayes, qui sera à l'origine de la période la plus critique de l'abbaye.

En 1479, le roi de France Louis XI nomme le premier abbé commendataire de l'abbaye, Thomas des Capitaines. Cet abbé est directement nommé par le roi et non par les moines de l'abbaye. Il peut s'agir d'un clerc ou d'un laïc. Cette nomination est contestée par les moines qui élisent à la place de Jean Tafforeau. Il est l'avant-dernier abbé régulier (élu par les moines) et sa nomination sera finalement validée en 1485.

Jean de la Jaille, abbé commendataire, voulut prendre la maison de l'Épau à Macé Petiot, abbé régulier, qui était aussi abbé régulier à l'abbaye de Fontaine-Daniel. Comme dans cette dernière abbaye, la possession de l'abbaye se passe de façon violenteDom Piolin raconte ainsi l'aventure : « Nous ne connaissons les faits que par les récits, sans doute exagérés, de l'une des parties. Jean de la Jaille, abbé de Chalocé, venait d'obtenir l'abbaye de l'Épau en commende, après la mort de Jean VI. Macé Petiot prétendit avoir des droits pour lui disputer ce bénéfice : élection des moines, nomination royale ou provision apostolique. Sur la fin de juillet 1494, Jean de la Jaille, pensant que le moyen le plus sûr de consolider ses prétentions sur l'abbaye était de s'y installer, vint s'y établir avec trois religieux de Chalocé et quelques serviteurs. Ils y demeuraient depuis peu de temps, lorsque le monastère fut cerné, au milieu de la nuit, par trois corps de gens armés. Les assaillants brisèrent fenêtres et portes, frappèrent, dépouillèrent et mutilèrent les trois religieux de Chalocé et enfin les contregnirent à fuir en chemise dans les bois voisins du monastère. Les envahisseurs revinrent ensuite, assaillirent Jean de la Jaille dans son lit et lui brisèrent deux côtes ; et, comme ils ne pouvaient le faire marcher dans l'état de souffrance où il se trouvait, ils le laissèrent dans sa chambre. Le lendemain, il fut habillé et pansé par des chirurgiens et barbiers. Durant trois jours, les affidés de Petiot arrêtèrent les vivres que Jean de la Jaille se faisait apporter du Mans. Ces violences étaient commises, dit la plainte, à l'instigation de Macé Petiot, qui payait et recevait dans sa maison, au Mans, les auteurs de ces attentats. Ces hommes étaient déguisés et masqués. Jean de la Jaille prétend, mais ne prouve pas, qu'il y avait dans la troupe dom Pierre Bizeau, sous-prieur de l'abbaye, un autre religieux, nommé Patry, et plusieurs domestiques de la maison. Dès le lendemain, Jean de la Jaille demanda que l'on fît information ; mais la justice du Maine et de l'Anjou étant sourde à ses plaintes, il eut recours au Parlement. On ne connaît pas positivement la fin de ce démêlé. » Dom Piolin ajoute qu'on lui a cité un document inédit, d'après lequel l'un des concurrents assassina son compétiteur : il doute de l'exactitude du fait ; la victime ne fut point, dans tous les cas, Macé Petiot, puisque nous le retrouvons, plusieurs années après, possesseur de Fontaine-Daniel..

Par la suite, le système de la commende est définitivement mis en place à l'abbaye de l'Épau.