vignette|Tiare à triple couronne chargée de pierres précieuses et dotée de ses fanons, exposée dans la chapelle Sixtine. Attribut du pape Pie IX, elle a été portée ensuite par les papes Pie X, Pie XII et Jean XXIII, notamment lors de leur couronnement.
La tiare pontificale, appelée aussi le trirègne (en latin tiara ou triregnum), est la triple couronne des papes, à caractère non liturgique (contrairement à la mitre papale), mais doctrinal car la tiare symbolise le pouvoir pétrinien donné par Jésus-Christ à saint Pierre. Bien que n'étant plus portée par les papes la tiare fait toujours partie des armoiries du Vatican et de l'emblème du Saint-Siège.
La tiare est donc utilisée pour exprimer solennellement le pouvoir spécifique du pape et est distincte de la mitre, insigne liturgique des évêques de l'Église latine, également portée par le pape en tant qu'évêque de Rome.
Forme matérielle gauche|vignette|L'énorme tiare dont on coiffe la statue de bronze de saint Pierre dans la basilique vaticane, chaque , en la fête des saints Pierre et Paul. La tiare est un couvre-chef élevé, en forme d'ogive généralement en tissu renforcé de fil d'argent ou de fil d'or, entouré de trois couronnes d'or superposées : la première à même le front, la deuxième à mi-hauteur, et la troisième, plus resserrée, en dessous du sommet. Le sommet de la tiare est surmonté d'un globe et d'une croix, ou parfois de la croix seule. Par derrière, au niveau du cou, tout comme pour la mitre, sont fixés deux fanons (bandes de tissu doublé, larges et frangés, tombant sur la nuque et le haut du dos), chacun marqué d'une croix et frappé des armes du pape pour qui la tiare a été faite (quand le pape régnant coiffait occasionnellement la tiare de l'un de ses prédécesseurs, on y fixait, le temps de l'office ou de la cérémonie, des fanons portant ses propres armes).
L'usage de la tiare, comme couvre-chef « matériel », est récemment tombé en désuétude, depuis la décision personnelle du pape Paul VI (sans engager ses successeurs de suivre son exemple, car cela aurait été canoniquement impossible), décision qui devint effective lors de la clôture du IIe concile œcuménique du Vatican, le . Cependant la tiare, comme déjà mentionné plus haut, figure toujours officiellement dans les armoiries du Saint-Siège et sur le drapeau du Vatican ; en revanche, elle est toujours d'usage pour la statue en bronze de saint Pierre, dans la basilique vaticane : chaque , fête des saints Pierre et Paul, la statue est solennellement coiffée d'une énorme tiare et est revêtue d'une précieuse chape papale, l'une et l'autre lui étant propres. Benoît XVI est le premier pape à avoir remplacé, dans ses armoiries personnelles, la tiare par une mitre, mais dont les trois bandes superposées évoquent symboliquement les trois couronnes présentes dans la tiare matérielle. Les papes François puis Léon XIV ont maintenu dans leurs armoiries personnelles cette mitre à trois bandes superposées, entourées des Clefs de saint Pierre.
Signification religieuse : trois couronnes, trois pouvoirs Les trois couronnes superposées de la tiare expriment et symbolisent respectivement le triple pouvoir du pape : Pouvoir d'Ordre sacré (en tant que Vicaire du Christ sur la terre et successeur de saint Pierre) : il nomme les évêques et leur donne, lui seul, l'investiture canonique ; il est par excellence le « grand prêtre », le Souverain Pontife ici-bas ; Pouvoir de Juridiction (en vertu du Pouvoir des Clefs). Bien que ce pouvoir soit également donné par le Christ à l'ensemble des Douze Apôtres agissant collectivement (et donc à l'ensemble des évêques, leurs successeurs, lorsqu'ils agissent collectivement en concile autorisé par le pape), le Pouvoir des Clefs est, par excellence, celui du pape seul, qu'il peut exercer souverainement et en tout temps, en toute indépendance des évêques et de tout pouvoir civil sur la terreLe Concile œcuménique du Vatican (1870) ayant défini que les décisions du Pontife romain, lorsqu'il enseigne ex cathedra, « sont irréformables (infaillibles) par elles-mêmes, et non en vertu du consentement de l'Église. » (Constitution dogmatique Pastor Æternus, ch. 4, DH 3074.). Ce pouvoir souverain et universel lui a été donné par le Christ en la personne de saint Pierre : « Je te donne les clefs du Royaume des cieux : tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les Cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les Cieux » (Mt 16,19) (c'est-à-dire tout ce que le pape interdit ou autorise) ; Pouvoir de Magistère (comme Docteur suprême de l'Église) : c'est le pouvoir d'enseignement propre au Saint-Siège apostolique, enseignement garanti par l'infaillibilité pontificale lorsque le pape se prononce solennellement, ex cathedra, en matière de foi ou de mœurs.
Autres significations La signification des trois couronnes formant la tiare papale a cependant évolué au cours de l'Histoire pour revêtir, à certaines époques, une signification plus ou moins séculière. Ainsi traditionnellement, ce triple pouvoir était également exprimé par trois titres qui eurent, notamment au Moyen Âge, un accent davantage « temporel » ou « politique » : Père des rois ; Recteur du monde ; Vicaire de Jésus-Christ (ce dernier titre faisant partie de la titulature papale dans toutes les époques).
Cependant il existe d'autres interprétations qui recoupent plus ou moins celles déjà abordées. L'une d'elles veut que la tiare symbolise les trois fonctions du pape en tant qu'évêque de Rome, en tant que roi (puisqu'il est monarque et chef d'État), et en tant que Docteur universel de l'Église. Une autre interprétation enfin, notamment durant le millénaire qu'ont duré les États de l'Église, jusqu'en 1870, a vu dans les trois couronnes, respectivement : Le symbole du pouvoir temporel : encore aujourd'hui le pape est chef d'État, exerçant un pouvoir absolu, exécutif, législatif et judiciaire, dans l'État du Vatican ; Le symbole du pouvoir spirituel : le pape en tant que Chef de l'Église ; Le symbole de l'autorité sur les rois et les princes de la Chrétienté : le pape ayant été celui qui les instituait et les couronnait (pouvoir qu'il garde en théorie), et donc celui qui pouvait également les déposer, les excommunier et ou jeter l'interdit sur leur royaume ou sur leur personne.
Histoire thumb|right|Le pape Innocent III (1219), coiffé de la tiare (fresque de l'abbaye du Sacro Speco). Son pontificat représente l'apogée de la puissance pontificale en matière de société civile. Apparition de la tiare : dès le La tiare papale remonte à l'Antiquité tardive. À l'origine, elle consistait en une sorte de « toque » fermée à paroi rigide, qu'on accompagna d'une première couronne à partir de 1130 pour exprimer le pouvoir souverain du pape sur le « Patrimoine de Pierre », c'est-à-dire sur les États de l'Église. Cette première couronne semble cependant remonter à une époque bien antérieure selon certains historiens, puisqu'ils en situent l'origine au début du . En effet, dans la guerre que Clovis mena après son baptême, vers 498, contre les Wisigoths et qui se termina par la bataille de Vouillé (507), ce roi avait reçu le soutien d’Anastase , empereur d’Orient. De Constantinople, Anastase envoya à Clovis des lettres accompagnées de l'offrande des ornements de la dignité impériale. En la basilique Saint-Martin de Tours, Clovis revêtit ces ornements et ceignit son front du diadème ainsi offert, dont il fit bientôt offrande, à son tour, au pape Hormisdas (Liber pontificalis, LIV, 10), estimant que celui-ci lui était supérieur en rang et en honneur ; ces historiens pensent que ce diadème offert au pape a constitué la première couronne de la tiare des souverains pontifes (Pfeffel et Anquetil se trompent en affirmant que le diadème avait été envoyé au pape Symmaque, alors qu'il s'agissait bien du pape Hormisdas). Le geste d'hommage de Clovis envers le souverain pontife est venu, pour ainsi dire, ratifier l'interprétation selon laquelle la première couronne de la tiare signifie symboliquement que le pape est Père des rois (V. ci-dessus).
Signification politique et religieuse de la tiare Avec la prudence qui s'impose, on pourrait cependant avancer l'analyse suivante. Les papes ont porté, à l'origine, un bonnet conique, symbole traditionnel de souveraineté qui a son origine en Orient (ainsi, une coiffure en forme de tiare prévalait chez les souverains orientaux et était portée par eux dans les occasions solennelles). À Rome, ce bonnet conique avait l'intérêt de constituer un couvre-chef pontifical distinct de la mitre, coiffure liturgique des évêques, et portée par le pape lui-même en tant qu'évêque de Rome. Comme il avait été naturel pour les papes de reprendre une symbolique liée par ailleurs aux empereurs de la Rome antique dont ils ont dû assumer, d'abord de facto, et très vite de droit, les pouvoirs civils dans Rome (notamment depuis le pape saint Grégoire le Grand, que la déliquescence des autorités civiles face à l'invasion barbare força à assumer les prérogatives de l'État), ils adoptèrent donc progressivement cette coiffe des anciens monarques d'Orient (rois assyriens et perses) à cause de sa symbolique de souveraineté. En effet, cette coiffure allait symboliser le pouvoir civil qu'ils durent assumer de plus en plus à Rome à partir du . À ce bonnet d'abord simplement conique, vint donc s'ajouter rapidement une première couronne grâce à l'hommage et au don d'un roi nouvellement converti, Clovis (voir ci-dessus), avant qu'une autre occasion, quelques siècles plus tard, ne constituât l'origine d'une seconde couronne. Cette seconde occasion reste toutefois difficile à cerner tant ses circonstances sont restées obscures ; mais la majorité des historiens se range habituellement à cet égard autour des thèses d'un ouvrage du , l'Illustrazione di un antico sigillo della Garfagnana (1762) du cardinal Giuseppe Garampi, écrit à une époque où l'on cherchait à préciser de très près la symbolique des trois couronnes de la tiare papale.
Hésitations sur la symbolique de la deuxième couronne À la suite de l'ouvrage savant du cardinal Garampi, la majorité des historiens s'accorde pour attribuer au pape Boniface VIII l'ajout d'une deuxième couronne à la tiare, précisément en 1301. Par là, ce pape aurait voulu signifier que le Pontife romain détient non seulement l'autorité spirituelle ( couronne) mais qu'il a encore, de ce fait, un droit de regard sur l'autorité civile, et même un droit de contrôle sur elle puisque l'exercice de l'autorité civile est censé se conformer à la loi morale et aux commandements divins, dont l'Église est l'interprète légitime. Si cet ajout de la deuxième couronne à la tiare a réellement eu lieu sous Boniface VIII, il serait donc intervenu dans un contexte particulièrement dramatique, celui du violent conflit qui a opposé le roi de France Philippe le Bel au Saint-Siège, conflit qui allait culminer dans l'attentat d'Anagni.