vignette|464x464px|Les géants historiques de Barcelone : Mustafà, Elisenda (Basilique Santa Maria del Pi), El Rei Salomó et La Reina de Saba (Basilique Sainte-Marie-de-la-Mer) Les géants sont des figures importantes du folklore européen, ils sont présents dans des processions et des cortèges de pays du monde entier. Il s'agit soit de personnages soit parfois de dragons ou d'animaux fabuleux, de symboles, d'objets... Les géants processionnels, mannequins d'osier, de bois, de métal ou parfois même de plastique sont promenés dans les cortèges et autres fêtes de villes et villages. Ils sont l'une des bases les plus vivaces du folklore de Catalogne, du Nord de la France et de la Belgique. Les cortèges comportant des géants processionnels humains ou animaux sont d'ailleurs l'une des coutumes les plus répandues de l'humanité.

Généralités

Origines historiques La première question qui se pose au sujet des géants processionnels est évidemment celle de leur origine ; il est impossible actuellement de répondre d'une manière catégorique à ce problème, mais il est possible de faire le point en exposant les différentes thèses avancées à ce sujet.

Les géants sont d'origine corporative. En effet, certains historiens et folkloristes ont pensé que la présence dans les cortèges de mannequins géants serait liée à la présence dans ces mêmes cortèges des corporations de métiers. Il est certain que toutes les confréries participaient, dès le Moyen Âge, à toutes les manifestations populaires et aussi aux processions religieuses. Il est certain aussi, pour ne prendre qu'un exemple célèbre, que le géant de Douai, Monsieur Gayant, est une création de corporation : les sources sont en effet catégoriques à son sujet. Gayant, figurant dans le cortège de Douai de 1531, y représentait la corporation des manneliers. Un historien douaisien, G. Steenhouwer, affirme même que Marie Cagenon, sa femme, est apparue dès 1532 (mais cela est très discutable) et que ce sont les fruitiers qui la firent pour riposter contre les manneliers, mendeliers et caïeurs. Pour citer d'autres exemples : certains géants de la Ducasse d'Ath sont également apparus dans la processions sous l'impulsion de confréries. Dans cette première hypothèse, les géants seraient en quelque sorte des chefs-d'œuvre des métiers. Les géants ont été introduits en Flandre par les troupes espagnoles. Dans ce cas, on admet (et cette thèse est très en faveur) qu'il existait des géants dans la Péninsule Ibérique avant qu'il n'y en eût en Flandre. Les défenseurs de cette explication ont estimé qu'il s'agissait là d'un amusement que Charles Quint voulut procurer aux peuples soumis à sa domination pour endormir l'inquiétude des populations. Il est évident que la Péninsule Ibérique est, avec les anciens Pays-Bas (nord de la France, Belgique, Pays-Bas actuels), un des principaux foyers de cette coutume, avec aussi l'Autriche, comme l'ont montré les travaux de Klaus BeitlKlaus Beitl, Die Umangsriesen, volkskundliche Monographie einer europaïschen Maskengestalt, mit besonderer Berücksichtigung der « Fête de Gayant» zu Douai in Nord Frankreich, Vienne, 1961. Mais il est tout aussi évident que des pays qui n'ont jamais subi l'influence hispanique (comme la Chine, la Scandinavie, etc.) connaissent également cette coutume ; des pays qui ont été soumis à la domination espagnole (la Franche-Comté par exemple), en revanche, l'ignorent. Peut-on prouver qu'il existait des géants en Espagne avant les géants flamands ? Les recherches sérieuses sur les géants espagnols sont assez rares. Nos premiers géants, d'autre part, apparaissent-ils dès le , comme le veulent ceux qui soutiennent l'existence à Cambrai d'un grand mannequin représentant saint Géry dès 1220 ? En 1900, Jules BeekReuzes de Flandre et gigantes d'Espagne, in Bulletin de l'union Faulconllier de Dunkerque affirmait de toute façon qu'il existait des géants en Flandre avant 1496, date du mariage de Philippe le Bon et de Jeanne de Castille qui devait amener la domination espagnole en Flandre. Enfin, la quasi-universalité de la coutume des géants semble à elle seule détruire la légende de l'origine espagnole des géants processionnels. vignette|Saint-Christophe (Flobecq)Les géants ont pour ancêtre lointain saint Christophe. Telle est la troisième solution proposée. On sait que ce saint était réellement bâti comme un géantLa Légende dorée ; sa statue était elle aussi, en conséquence, plus grande que celles des autres saints. Ce serait elle qui, portée dans les processions médiévales, serait à l'origine des géants. D'ailleurs, saint Christophe aurait peut-être remplacé un dieu païen ; c'est ce qu'affirme un auteur français anonyme du qui raconte que les premiers apôtres de la Flandre, pour attirer dans leurs églises les populations païennes du lieu, installèrent à la porte de leurs édifices des statues énormes du dieu gaulois Ogmius, plus tard christianisé sous le nom de saint Christophe. Un Allemand, cité par le baron de Reinsberg-Duringsfeld, pense au contraire que saint Christophe a remplacé l'image du dieu germanique Thor. Dans les archives de Poperinge, on trouve des notes manuscrites selon lesquelles les géants descendraient de statues d'hommes très grands, donc de statues très grandes : celles de saint Christophe ou bien celles d'Hercule. Les géants ont pour ancêtre Goliath. Il n'est pas impossible que l'histoire biblique très connue et très populaire de David luttant contre Goliath ait été souvent reproduite dans les processions médiévales : alors que David était représenté par un jeune homme, Goliath aurait alors revêtu la forme d'un mannequin géant. Par la suite, tous ces Goliath des cités différentes se seraient individualisés en prenant des noms propres à chaque commune. Ce qu'il faut de toute façon remarquer, c'est le grand nombre de Goliath dans les cortèges du Moyen Âge : Nivelles, Alost (1433), Audenarde (1456), Namur (1458), Ath (1481), Termonde (1468), Lierre (1469), Tirlemont et Anvers (1470), Troyes (1486), Nieuport et Venlo (1490). Quoi qu'il en soit, il est donc bien évident que Goliath a joué un grand rôle, sinon le plus grand. Les géants descendent de Gargantua. Cette solution date de 1948-1950 et a pour auteur Henri Dontenville, président de la Société de mythologie française. Dontenville fait remonter les géants à un folklore de Gargantua, d'un Gargantua prérabelaisien d'ailleurs, qui serait à la base de toute la mythologie françaiseH. Dontenville, La Mythologie française (1948) et Les Dits et Récits de la mythologie française (1950), dans le Bulletin de la Société de mythologie française.. Les géants ont une origine scandinave. Selon Edmond de CoussemakerEdmond de Coussemaker, Chants populaires des Flamands de France recueillis et publiés avec les mélodies originales, une traduction française et des notes, Gand, Gyselynck, 1856. Cité par Arnold Van Gennep, Le folklore de la Flandre et du Hainaut français (département du Nord), Paris, G.P. Maisonneuve, 1935 qui a étudié les chants populaires des Flamands de France vers 1855, « cette chanson et cette cérémonie (Reuze lied ou air du Reuze) se rattachent à des souvenirs scandinaves parce que dans les Eddas il est souvent question de guerres entre les Reuzes et les Azes; ces Reuzes auraient été les Finnois». Dès lors, les géants seraient la représentation d'une population venue de Scandinavie et installée en Flandre maritime. Cette thèse ne peut être soutenue sérieusement vu qu'aucune donnée archéologique ou historique ne vient la confirmer. Elle ne pourrait avoir quelque vraisemblance que pour les régions de langue flamande à cause du rapprochement étymologique. Toutefois, l'origine scandinave et germanique a connu une nouvelle jeunesse au avec les thèses d'Oscar AlmgrenDr. Oscar Almgren, Nordische Felszichnungen als religiöse Urkunden, Frankfurt, Main, 1934. Cet érudit considère que les personnages de taille élevée, au phallus proéminent, dessinés sur les gravures rupestres découvertes en Suède sont les ancêtres des géants processionnels. Ces documents sont datés de l'âge du bronze, c'est-à-dire du millénaire Cette thèse se fonde sur des documents archéologiques. Mais les liens avec les géants d'osier du sont assez lointains. Les relais historiques manquent entre le millénaire et le Moyen Âge finissant. Les géants sont l'image ridicule des vaincus des luttes flamandes du . C'est Léon Moreel, de Dunkerque, qui écritLéon Moreel, Dunkerque, violence de la Flandre, Ed. J. Demeyère (1953) : « Dunkerque était peuplée de marins jaloux de leur indépendance ; la célèbre chanson des Kerles rappelle les luttes qui les opposèrent à la noblesse dès 1136; les géants ou Reuzes qu'ils promènent encore aux jours de liesse évoqueraient même, non pas les hommes de grande taille rencontrés par Jules César en Ménapie, mais les guerriers orgueilleux vaincus par les révoltes du peuple avant d'en être la risée. » Les géants sont les images de nos ancêtres qui étaient plus grands que nous. Il est inutile d'insister sur le fait que cette affirmation est purement gratuite et n'a jamais pu avoir qu'une valeur légendaire ou mythologiqueCette thèse est citée par Claude Malbranke, Notes sur l'origine des géants processionnels, dans Gayant et les géants du Nord de la France et de Belgique, Douai, 1955. La thèse du chercheur espagnol J.M. Gomez-TabaneraJ.M. Gomez-Tabanera, Fiestas populares y festejos tradicionales, dans El Folklore espagnol, Madrid, 1968 fait du géant la survivance d'un rituel qui se serait diffusé parallèlement aux courants mégalithiques. On constatera que les régions qui ont largement connu les grandes pierres levées ne sont pas spécialement celles où l'on recense le plus de géants. Il suffit de penser au nord de la France (terre à géants, peu de mégalithes) ou à la Bretagne (riche en mégalithes, pauvre en géants). vignette|Illustration du représentant un homme en osier lors d'un sacrifice celtiqueLes géants seraient une survivance des coutumes religieuses des druides. Les sacrifices humains étaient fréquents vers 100-200 av. J.-C. dans nos régions. Les victimes, dit-on, étaient conduites sur le lieu du supplice dans d'énormes cages d'osier ayant parfois des formes étranges et même des formes humaines. CésarCésar, La Guerre des Gaules, traduction L.A. Constans, Paris, Les Belles Lettres, 1950 rapporte : « Tout le peuple gaulois est très religieux. Aussi, voit-on ceux qui sont atteints de maladies graves, ceux qui risquent leur vie dans les combats ou autrement, immoler ou faire vœu d'immoler des victimes humaines et se servir pour ces sacrifices des druides… certaines peuplades ont des mannequins de proportions colossales, faits d'osier tressé, qu'on remplit d'hommes vivants : on y met le feu et les hommes sont la proie des flammes». Faut-il voir dans ces mannequins l'origine des géants, comme l'ont proposé plusieurs éruditsManhardt, Wald-Und Feldkulte, Berlin, 1904Frazer, Le Rameau d'or, Paris, 1923 ? Le rapprochement semble audacieux. Les seuls points communs tiennent au matériau et au volume. Le rite est tout à fait différent. On voit mal le passage de ce grand panier sacrificiel à nos mannequins portés et soigneusement entretenus. Le rapport est loin d'être évident. Il faudrait pouvoir montrer comment on passe de l'un à l'autre avec les transformations religieuses et culturelles qui se sont produites en une quinzaine de siècles. Cette démonstration n'a jamais été faite.