Le massacre de Kafr Qassem fait référence aux événements survenus dans la soirée du , veille de la guerre de Suez, quand des hommes du Magav, la police des frontières israélienne, abattirent de sang-froid 48 civils arabes israéliens, dont 15 femmes et 11 enfants âgés de 8 à 15 ans près du village de Kafr Qassem, en IsraëlBenny Morris, Israel's border wars, 1949-1956: Arab infiltration, Israeli retaliation, and the Countdown to the Suez War, Oxford University Press, p.433.. Deux autres personnes - un garçon de 13 ans et un homme de 66 ans - sont aussi exécutés dans une ville voisine. Ce massacre fait partie du plan Hafarperet ( en hébreu) conçu par le gouvernement Ben Gourion pour faire fuir les Arabes d'IsraëlClothilde Mraffko, « En Israël, le retour des fantômes du massacre de Kfar Qassim », Le Monde, 4 août 2022, consulté le 11 mai 2024..

Plus tôt dans la journée, un couvre-feu a été mis en place sur les huit villages arabes du Triangle avec ordre de tir. Les habitants sont aux champs et n'en ont pas été informés. Les policiers en sont conscients mais abattront plusieurs groupes successifs de villageois lors de leur retour à Kafr Qassem.

Les gardes-frontières impliqués dans la fusillade ont été traduits en justice. Plusieurs ont été reconnus coupables et condamnés à des peines de prison, mais la plupart ont reçu une grâce et ont été libérés avant un an, à l'exception de deux officiers, restés emprisonnés cinq ans. Le commandant de la brigade a été condamné à payer l'amende symbolique de 10 prutot (anciens centimes israéliens). Le tribunal israélien a conclu que l'ordre de tuer des civils était « manifestement illégal ».

Depuis , les écoles en Israël commémorent chaque année le massacre par une journée d'étude et de réflexion sur la nécessité de désobéir à des ordres illégaux. En , le président d'Israël Shimon Peres, a officiellement présenté ses excuses pour les événements Yoav Stern, President Peres apologizes for Kafr Qasem massacre of 1956, Haaretz, 21 décembre 2007.. Son successeur, Reuven Rivlin, les réitère en Frédérique Schillo Les excuses d'Israël, Times of Israël, 28 octobre 2014. Historique

Contexte À la suite de la guerre de 1948 et des accords d'armistice israélo-jordanien en , la zone frontalière dite du « Triangle » qui comprend le village de Kafr Qassem est cédée à Israël. Elle comprend une quinzaine de villages arabes pour environ habitantsIlan Pappé, La Guerre de 1948 en Palestine, 2000, 252-256.Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, 2003, pp.530-532. et est placée sous administration militaire dans le cadre de lois d'urgence qui leur donnent tout pouvoir pour contrôler la populationTom Segev, The First Israelis, Owl Books, 1986, 50-51., considérée comme une menace sécuritaire.

Entre 1949 et 1956, les plans israéliens d'installation d’immigrants juifs dans ce secteur sont mis à mal par les « infiltrations frontalières » menées par les Palestiniens et les Bédouins, bien que pas toujours à des fins violentes. On décompte ainsi chaque année entre et incidents. Au total, ils provoquent la mort de plus de 200 Israéliens et d'entre et infiltrésBenny Morris, Victimes, (2003), pp.285-286.

En , pendant la montée des tensions avec l'Égypte, les Israéliens préparent conjointement avec les Français et les Britanniques une offensive contre Gaza et le Sinaï qui doit les conduire jusqu'au canal de Suez. De manière à parer d'éventuelles incursions de groupes armés venant de Jordanie, les unités du Magav, la police des frontières, se voient confier la mission de surveiller le front oriental et en particulier les villages arabes israéliens du « Triangle »Sami Cohen, Tsahal à l'épreuve du terrorisme (2009), 66-70.. Les services de renseignement israéliens s'attendent à ce que la Jordanie entre dans la guerre au côté de l’Égypte après l'attaque israélienne Benny Morris, Righteous Victims, 289. Le gouvernement Ben Gourion y voit aussi l’occasion d’appliquer le plan Hafarperet, avec déportations des villageois palestiniens et internement dans des camps ; le plan prévoit des massacres afin de modifier la composition démographique d’Israël.

Mise en place du massacre Le commandement transmet un ordre stipulant qu’Mee, « Des documents de justice éclairent sous un jour nouveau le massacre de Palestiniens à Kafr Qassim », Middle East Eye, 5 août 2022, modifié en septembre 2023, consulté le 11 mai 2024.. Le Magav est sous les ordres du colonel Issachar Shadmi, de Tsahal. Dans la journée du 1956, il donne l'ordre pour que soit appliqué un couvre-feu sur huit villages arabes du Triangle et que l'on tire sur toute personne qui ne le respecterait pas.

Afin que le village puisse se vider de ses habitants, la porte en est laissée ouverte, et aucune unité de l’armée israélienne n’est stationnée à l’est du village, laissant une possibilité de fuite aux Palestiniens. Selon des témoignages de soldats jugés à la suite du massacre, il s’agissait simplement de faire quelques victimes afin que à l’avenir, la peur régnant, la surveillance du secteur soit plus simple pour l’armée israélienne.

Vers 13 heures, le commandant du bataillon des gardes-frontières, Shmuel Malinki, réunit ses officiers et leur transmet les ordres, ceux-ci devant être appliqués dès 17 heures. Certains objectent que des ouvriers arabes sont au travail dans leurs champs et qu'ils ne sont pas au courant du couvre-feu. S'ensuit alors une discussion. À la question : « Que faire dans ce cas ? », le commandant répond en arabe : « Allah Yarhamhum », ce qui signifie « Que Dieu les prenne en miséricorde ». Quant à savoir ce qu'il faut faire pour les femmes et les enfants, Shmuel Malinki répond : « Sans sentiments », argumentant qu'il « [est] préférable que, dès le premier soir, il y ait des morts dans chaque village parce que cela facilitera le maintien du couvre-feu et aidera à l'exécution de la mission dans les jours qui suivront ».

Massacres Le lieutenant Gabriel Dahan est responsable de l'application du couvre-feu à Kafr Qassem. Il notera plus tard :

Il interprète les instructions au pied de la lettre à plusieurs occasions : un camion transportant des femmes est arrêté. Elles demandent grâce. Elles sont abattuesJohn Conroy, Unspeakable Acts, Ordinary People: The Dynamics of Torture, University of California Press, 2001, pp.138-139. ; quinze personnes à bicyclettes sont interceptés et priés de descendre puis « sont criblés de balles » ; plusieurs camions transportant des ouvriers sont successivement arrêtés. À chaque fois, passagers et conducteur sont abattus. Sur quelques heures, ce sont 48 (ou 49) villageois qui sont abattus à bout portant par les personnels placés sous le commandement de Malinki, dont 6 femmes et 23 enfants âgés de 8 à 17 ans. Un autre bilan indique de 47 à 53 morts.

Réactions immédiates La nouvelle du massacre fut censurée et le public israélien ne l'apprit que plusieurs semaines après, quand le premier ministre David Ben Gourion dévoila les conclusions d'une enquête secrète . Selon Yoav Galai, il y fut contraint par des députés d’extrême-gauche de la Knesset qui, grâce à leur immunité parlementaire, ont pu rendre publique l’affaire dans l’enceinte parlementaire malgré la censure, six semaines plus tard..

Commission d'enquête

Poursuites judiciaires Le procès s’ouvre six mois plus tard devant une cour militaire, en , présidée par le président du tribunal de district de Jérusalem, le juge Benjamin Halevy. Onze policiers des frontières et soldats impliqués dans le massacre ont été accusés d'assassinat. Une grande partie du procès se déroule à huis clos. Le , huit d'entre eux ont été reconnus coupables et condamnés à des peines de prison. Malinki fut condamné à 17 ans d'emprisonnement, Dahan à 15 ans. La plupart des condamnés furent libérés dans l’année. Le commandant de l’unité, le colonel Issachar Shadmi, est condamné à payer une amende d’un centième de livre israélienne (soit quelque chose comme un centime) dans un procès tenu l'année suivante.

Le juge Benjamin Halevy inventa à l'occasion de ce procès la notion d'« ordre manifestement illégal », appelée à faire jurisprudence. Le fait que d'autres commandants locaux désobéirent à l'ordre Shadmi a été cité par la Cour comme l'une des raisons pour rejeter l’allégation de Dahan qu'il « n'avait pas le choix ».

L'événement suscite une importante réflexion en Israël dans le domaine judiciaire (sur la question pour les militaires et les policiers de désobéir aux ordres illégaux). Dans son verdict, le juge Halevy écrit : .

Mémoire

La mémoire palestinienne conserve le souvenir de l’amende de Shadmi sous l’expression Shadmi's penny, le centime de Shadmi, comme symbole de ce que vaut la vie d’un Palestinien aux yeux des autorités israéliennes.

« Sulha »

Le (soit un an et une semaine après les événements), les autorités israéliennes organisent une cérémonie dite de « réconciliation » (ou en arabe, qui désigne une méthode traditionnelle de résolution de conflits entre des familles ou des clans au Moyen-OrientDoron Pely, Resolving Clan-Based Disputes Using the Sulha, the Traditional Dispute Resolution Process of the Middle East, Dispute Resolution Journal, Vol. 63.4, Novembre 2008) réunissant plus de 400 dignitaires, dont des ministres et des membres de la Knesset du parti Mapaï, des représentants du gouvernorat militaire de la région et des notables de villages voisins. Les notables palestiniens sont plus ou moins contraints de participer.

La cérémonie commence par une minute de silence en mémoire des victimes et est marquée par un fastueux repas ainsi que de nombreux discours appelant les villageois à dépasser la tragédie pour reprendre la coexistence pacifique avec leurs voisins juifs, leur promettant de réparations financières. Selon le journal Davar et la Jewish Telegraphic Agency — médias proches du pouvoir de l'époque –, Haj Abdalah Calef qui participe à la commission d'enquête, Ibrahim Rbi au nom des victimes et Ahmed Sarsour ainsi que le maire de Kafr Qassem (dans une déclaration lue par son petit-fils) présentent leurs condoléances aux familles des victimes ainsi qu'au gouvernement israélien, déclarant notamment « il s'agit aussi d'une tragédie pour le gouvernement israélien et le peuple tout entier ». Le grand rabbin de Petah Tikva, présent à la cérémonie, adresse ses vœux aux participants. Selon la JTA, le montant global des indemnités versées par le gouvernement israélien a été d'environ livres israéliennes, soit entre et livres par famille (soit entre et dollars selon le cours de la livre israélienne en 1955).