Carus (Marcus Aurelius Carus), né vers 222 et mort en , est empereur romain de 282 à sa mort.
Les historiens antiques rapportent peu de choses sur son règne bref et sa biographie. Seule lHistoire Auguste abonde en détails, notamment sur ses origines et ses débuts, qui ont été repris par les historiens pendant plusieurs siècles avant d'être réfutés à la fin du . La connaissance de son accès au titre impérial en 282 est entachée d'incertitudes historiques sur les modalités de la succession de Probus. Peu après, il associe au pouvoir ses fils Carin puis Numérien.
Son règne éphémère est marqué par trois faits : son origine narbonnaise, qui interrompt la série des empereurs illyriens à laquelle les premiers historiens modernes l'avaient rattaché à tort en se fiant à lHistoire Auguste ; sa campagne contre les Sassanides, adversaires irréductibles de l'Empire romain, couronnée par la destruction de leur capitale, et perçue comme la revanche des précédents désastres romains ; sa mort soudaine sur les lieux de sa victoire, foudroyé dans sa tente selon la plupart des sources antiques.
Ses fils Carin et Numérien lui succèdent et célèbrent sa divinisation, qui semble annulée ensuite par le martelage de son nom sur certaines de ses inscriptions honorifiques. Selon Michel Christol, son règne est marqué par .
Contexte vignette|alt=Carte|L'Empire romain aux , face aux peuples germaniques.
L'Empire romain connaît une grave crise au cours du , marquée notamment par de nombreuses mutineries militaires, proclamant d'éphémères usurpateurs, par des attaques des peuples aux frontières du Rhin et du Danube, et des défaites infligées par l'empire sassanide, culminant en 260 par l'humiliante capture de l'empereur Valérien par le roi . Dans le dernier quart de ce siècle, les empereurs illyriens, issus de l'armée du Danube, parviennent à s'imposer et ramènent l'ordre, à l'intérieur de l'empire et sur ses frontières. L'un d'eux, Probus, est au pouvoir de 276 à 282. Après une campagne victorieuse en 281 en Gaule et sur le limes de Germanie, il laisse une armée en Rhétie sous le commandement de Carus et revient à sa base de Sirmium en Pannonie. En septembre 282, Probus est tué lors d'une mutinerie par ses soldats.
Sources Les textes antiques relatifs aux empereurs romains de la fin du ne sont que des abrégés et diverses Histoires du ne donnent que quelques lignes sur Carus : Eutrope, Festus, Aurelius Victor, ainsi que l' qu'on lui attribue à tort. Le Chronographe de 354 résume le règne de Carus à une durée, dix mois et cinq jours. Au , Paul Orose date la prise de pouvoir de Carus en 1039 (soit 285/286, ce qui est excessif), tandis que la Chronique de Jérôme de Stridon la date de la (soit 285, également erroné). Enfin, l’Histoire nouvelle de Zosime, écrite au début du , est lacunaire sur le règne de Carus, mais la Chronographia de Jean Malalas () précise que Carus est mort à soixante ansJean Malalas, Chronographia, , 34..
L’Histoire Auguste dont l'auteur déclaré, Flavius Vopiscus, se dit contemporain de (306-337) et se pose en continuateur de l'historien Suétone et de sa Vie des douze Césars, est la seule à produire une biographie plus étoffée de Carus et de ses fils. Après avoir longtemps considéré Flavius Vopiscus comme une source documentaire fiable, les historiens ont modifié leur perception à partir de 1889, quand Hermann Dessau a démontré l'inexistence de cet auteur comme de ses co-auteurs de lHistoire Auguste, qui sont en réalité les pseudonymes d'un écrivain unique, plus tardif mais resté inconnu. Cette thèse a emporté peu à peu l'adhésion des historiens du . Ils reconnaissent que cette œuvre n'est pas entièrement historique et contient une part de fiction. Le récit historique sert alors de support à la fantaisie, au canular et au burlesque, et multiplie les allusions à l'attention du lecteur cultivé. Les biographies de Carus et de ses fils sont les dernières de l’Histoire Auguste, et le pseudo-Flavius Vopiscus complète le peu d'informations fournies par les abréviateurs par un remplissage de son invention. Comme Suétone cite à de multiples reprises des documents et de la correspondance provenant des archives impériales, le pseudo Flavius Vopiscus le pastiche en prétendant copier des lettres qu'il attribue à Probus ou à Carus, qui toutes sont les fruits de son imagination. vignette|redresse|alt=monnaie corrodée|Tétradrachme de billon à l'effigie de Carus, émis à Alexandrie. Si les règnes de Carus et de ses fils sont assez mal connus à partir des textes antiques, l'épigraphie latine et la numismatique fournissent quelques éléments supplémentaires. On dénombre en 1945 une vingtaine d'inscriptions latines liées à des dédicaces à l'empereur Carus, fournissant ses titulatures successives, dont ses deux consulats et ses deux puissances tribuniciennes, ce qui permet de réfuter la trop brève durée de règne attribuée par le Chronographe de 354. L'étude des émissions de l'atelier monétaire de Ticinum (actuellement Pavie en Italie du Nord) fournit une chronologie des événements et des campagnes militaires entre 282 et 285. Pour les règnes de Carus et de ses fils, les événements sont encore plus précisément fixés grâce aux émissions datées de tétradrachmes d'Alexandrie d'Égypte.
Biographie Origine Jean Malalas indique que Carus est mort à environ soixante ans, ce qui le ferait naître aux environs de 222Il faut tenir compte dans le calcul que les Romains indiquaient l'âge en incluant l'année entamée, contrairement aux Modernes qui comptent en années accomplies, c'est pourquoi Zosso et Zingg proposent 224 dans leur édition de 2009. selon André Chastagnol. Carus est un Gaulois né à Narbo en Gaule narbonnaise d'après les indications de Jean Zonaras, qui mentionne cette origine, d'Aurelius Victor, d'Eutrope et de Jérôme de Stridon, qui précisent qu'il vient de Narbonne. De surcroit, une lettre adressée vers 465 par Sidoine Apollinaire à son ami Consentius de Narbonne vante cette ville qui a donné l'empereur CarusSidoine Apollinaire, Poèmes, .. L’Histoire Auguste ne reprend aucune de ces précisions et énumère à la place diverses sources sur le lieu de naissance de Carus et ses origines familiales : naissance à Rome même de parents illyriens selon l'historien Onésimus, naissance en Illyrie de parents carthaginois d'après Fabius Ceryllianus, ou encore né à Milan et domicilié à Aquilée comme indiqué dans un répertoire anonyme. Cet étalage d'hypothèses fait référence à des auteurs inconnus par ailleurs et probablement fictifs, et pourrait être un pastiche de Suétone et de son énumération des lieux de naissance possibles de Caligula. L’Histoire Auguste complète ses arguments en citant des lettres de Carus, toutes destinées à prouver qu'il est citoyen romain et un sénateur, et toutes fictives.
Les premiers historiens modernes doivent donc arbitrer entre des sources contradictoires. La tradition qui range Carus dans la continuité historique des empereurs illyriens allant de Claude II le Gothique à Dioclétien et aux tétrarques est imposée au début du dans la chronologie historique établie par l'érudit français Joseph Scaliger. Celui-ci retient sans critique les indications de l’Histoire Auguste et considère les autres sources antiques comme erronées. Il affirme qu'Eutrope a confondu Narbonne en Gaule avec une ville d'Illyrie au nom similaire, Narona. Latiniste de haute réputation, Scaliger est suivi à la fin du par l'historien britannique Edward Gibbon dans son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, qui fait longtemps autoritéEdward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, 1819, tome 2, , note 68 sur wikisource... Situer la naissance de Carus en Illyrie à Narona devient la thèse admise. La réfutation vient en 1948, quand l'Italien Piero Meloni réexamine les éléments historiques disponibles et conclut que Carus est né à Narbonne en Gaule, avis partagé ensuite par les historiens modernes. Malgré la réfutation de Meloni, la rectification inappropriée de Scaliger qui impute à Eutrope la confusion entre Narbonne et Narona persiste dans certaines compilations modernes. En 1978, le Dictionnaire encyclopédique d'histoire de Michel Mourre hésite entre les deux thèses : . En 1995, la biographie des empereurs romains de Zosso et Zingg reproduit l'affirmation de Scaliger : .
Carrière thumb|alt=carte|Provinces frontalières du haut Danube au : Rhétie (en rose et orange), Norique (en vert) et Pannonie (en jaune). On ne sait rien de la carrière de Carus avant 282, date à laquelle il est préfet du prétoire, commandant les provinces de Rhétie et de Norique sur le cours supérieur du Danube, assurant ainsi la défense des cols alpins menant en Italie. Zonaras le considère comme . Selon l’Histoire Auguste, il est un des officiers formés au commandement militaire par Probus. Si l'origine de Carus, issu d'une province narbonnaise dépourvue de présence militaire, contraste avec la tradition qui place le recrutement des empereurs soldats parmi les Illyriens, la période durant laquelle l'empire des Gaules devait compter sur ses propres forces, jusqu'en 274, a pu favoriser un recrutement gaulois local.
Dans une lettre inventée par l’Histoire Auguste, Carus se présente comme proconsul en Cilicie. Dans une autre, tout aussi fictive, il insiste sur son rang de sénateur, ce qui est invraisemblable car la fonction de préfet du prétoire est réservée aux chevaliers et non aux sénateurs, et de surcroît anachronique, puisque la province de Cilicie n'est plus administrée par un proconsul sous l'Empire. Carus n'a pas obtenu le consulat avant son avènement à la tête de l'empire.
Proclamation vignette|redresse|alt=monnaie|Probus accompagné de Sol Invictus. vignette|alt=monnaie en or|Aureus émis à Ticinum pour l'avènement de Carus. Revers : PROVIDENT(ia) AVG(vsti), la Providence d'Auguste. Carus est proclamé empereur par ses troupes en 282, , tandis que Probus est tué à Sirmium lors d'une mutinerie de ses soldats en septembre ou octobre de la même année. Carus est alors dans les provinces de Rhétie et du Norique et ne se rend pas à Rome aussitôt, même s'il en a eu le souhait selon Zonaras. L'historiographie a considéré ce fait comme une manifestation du pouvoir militaire et du recul du rôle du Sénat dans la désignation du Prince, interprétant de façon erronée une citation d'Aurelius Victor (Livre des Césars, 37, 5) ; du règne de Carus daterait le dominat, interprétation contestée par Michel Christol. André Chastagnol, lui, prend appui sur l'historien latin et considère que le Sénat a pu accueillir cette proclamation par des acclamations , contrairement à Christol qui évoque une surinterprétation chez la même source d'événements du . Carin arrive à Rome après son mariage au cours de l'année 283, et les deux fils de Carus y entrent triomphalement en 283-284 selon Némésien.