thumb|Détail du « tapis de Mantes » (Iran du nord-ouest, ) qui représente des scènes animalières et des scènes de chasse. Musée du Louvre, OA 6610. Le tapis persan est un élément essentiel et une des manifestations les plus distinguées de la culture et de l'art persans, dont les origines remontent à l'âge du bronze. Le luxe auquel est associé le tapis persan fournit un contraste saisissant avec ses débuts modestes parmi les tribus nomades de Perse. Le tapis était alors l'article nécessaire contre les hivers rudes. Depuis, il est devenu un mode d'expression artistique par la liberté qu'autorise notamment le choix des couleurs vives et des motifs employés. Les secrets de fabrication sont transmis de génération en génération. Les artisans utilisaient les insectes, les plantes, les racines, les écorces et d'autres matières comme source d’inspiration.
À partir du , la fabrication des tapis s'est développée jusqu'à devenir un art à part entière.
Histoire Premiers tapis thumb|Photo du tapis Pazyryk datant du Il fut découvert en Sibérie sur le plateau de l'Oukok, où vivait le peuple pazyryk. Avec le temps, les matériaux utilisés dans les tapis, dont la laine, la soie et le coton, se dégradent. C'est pourquoi les archéologues n'ont pas pu faire de découvertes intéressantes sur les traces les plus anciennes.
Dans une seule fouille cependant, menée en 1949, un exceptionnel tapis Pazyryk a été découvert au milieu des glaces de la vallée Pazyryk, dans les monts Altaï en Sibérie. Il se trouvait dans la tombe d'un prince scythe mise au jour par un groupe d'archéologues russes sous la supervision de Sergueï Roudenko. Les tests au carbone 14 ont montré que ce tapis avait été tissé au Il mesure de large sur de long et compte symétriques par décimètre carré. La technique avancée de tissage utilisée sur ce tapis indique une expérience certaine dans la maîtrise de cet art. La plupart des experts pensent que le tapis Pazyryk est l'aboutissement d'une longue évolution de la technique de fabrication du tapis d'au moins un millénaire. D'après cette théorie, l'apparition de la technique du tissage de tapis daterait donc d'au moins .
Mais tout ce qu'il reste comme traces du tissage de tapis aux temps anciens se limite à quelques pièces de tapis mal conservées. Ces fragments n'aident pas à reconnaître les caractéristiques des techniques de tissage de tapis de la période pré-seldjoukide ( - ) en Perse. Il existe cependant des mentions écrites de l'existence du tapis en Asie occidentale au cours de l'époque préislamique, mais il est impossible de savoir s'ils étaient noués ou tissés. Quelques fragments de tapis nous sont parvenus de l'époque sassanide, découverts à Shahr-e Qumis.
Les plus vieilles pièces découvertes sont celles trouvées dans l'Est du Turkestan, datant du au de l'ère chrétienne, ainsi que quelques tissages à la main des Seldjoukides d'Asie mineure qui sont exposés dans la mosquée Ala'edin à Konya et dans la mosquée Ashrafoghlu à Beyşehir, en Turquie. Ces pièces ont attiré l'attention des chercheurs au début du siècle dernier et sont maintenant conservées au Musée des arts turcs et islamiques à Istanbul et au musée Molana à Konya.
Arrivée en Europe
D'après Kurt Erdmann, les tapis d'Orient n'ont pas été importés en Europe avant le Survey of Persian art, . En effet, des tapis présumés d'origine persane apparaissent sur les tableaux de Giotto (1266-1337), qui semble être le premier à les représenter, puis sur des œuvres de Van Eyck (v. 1390-1441), Mantegna (1435-1506), Van Dyck (1599-1641) et Rubens (1577-1640). Ces tapis achetés par les Européens étaient de trop grande valeur pour être posés sur le sol, telle que le voulait la pratique en Orient. Les termes utilisés dans les inventaires vénitiens indiquent qu'ils étaient placés sur des tables (tapedi da desco, tapedi da tavola) et des coffres servant de sièges (tapedi da cassa) ; les peintures européennes confirment ces usagesVoir aussi Hans Holbein le Jeune, Portrait du marchand Georg Gisze, Berlin, Gemäldgallerie où apparait un tapis de type seldjoukide, à bordure coufique. (cf. le Portrait d'un sénateur de L. Bassano).
Naissance de l'industrie du tapis en Perse thumb|Un tapis persan|250px De nombreux tapis (entre ) ont été conservés depuis la période safavide, mais la datation et l'établissement de la provenance de ces tapis restent très difficiles. Il en subsiste aussi de l'ère Qajar et Pahlavi en nombre encore plus grand. Les inscriptions (cf. ci-dessous) sont une indication précieuse pour déterminer les artisans, les lieux de fabrication, les commanditaires, etc. De plus, une fois qu'un tapis a été fabriqué et est resté dans un endroit précis, il permet d'identifier les autres pièces qui lui sont relatives.
Industrie juive Le premier tapis tissé par les Juifs et qui nous soit parvenu, est une tapisserie murale datée du et ayant pour origine la ville d'AlexandrieAnton Fenton, op. cit., p. 23. À l'époque de l'Empire des Sassanides ( au s.), on parle des corporations juives de tisseurs de tapisFelton, op. cit., p 24. Il cite Wischnitzer M., A History of Jewish Arts and Crafts, Ed. Jonathan David, Londres, 1945.
Benjamin de Tudèle, voyageur et rabbin juif espagnol (mort en 1173) a effectué de nombreux déplacements et écrit dans ses récits.Felton (Anton), « Jewish Persian Carpet », in The History of Contemporrary Iranian Jews, Ed. Center for Iranian Jewish Oral History, 1997, Vol. 2, p. 24. Il cite Adler E.N., Jewish Travellers in the Middle Ages, Ed. Dover Publication Inc., 1987. : vignette|Chez un fabricant juif de tapis persans, av. 1906 Le Shâh safavide Abbâs le Grand (1588-1629) ouvre une nouvelle ère dans l'industrie du tapis en s’installant dans sa nouvelle capitale à Ispahân, accompagné de quelques Juifs et d'Arméniens. Les Juifs étaient réputés pour leur savoir-faire dans la teinture en laine et en soie, et ils faisaient partie des importantes corporations des métiers de tissage. À partir du , les Juifs se manifestent dans la production et la commercialisation des tapis en Iran mais également en Turquie, Afghanistan, Égypte, Espagne, Bulgarie, Moldavie, Grèce et en Palestine..
Les historiens iraniens et arabes indiquent que la région située entre Ispahân et Tustar (ou Shushtar) était plus connue sous le nom de Yahudistan (pays des Juifs). L'Azerbaïdjan a fourni les célèbres tapis Shirvân, Kubâ et Korabach. L'historien britannique Martin Gilbert, auteur de The Dent Atlas of Jewish History, écrit : « Le sud du Caucase entre l’Iran et la Turquie a été un lieu privilégié dans la culture du tapis.(...). Les Juifs et leurs voisins musulmans ont tissé ces beaux tapis aux couleurs et aux dessins si particuliers dans leur originalité... »Martin Gilbert, The Dent Atlas of Jewish History, 1969, Phoenix (an Imprint of The Orion Publishing Group Ltd); 5th Revised edition edition (23 septembre 1993), . Ce sont les Juifs des Montagnes, précise Anton FeltonAnton Fenton, Jewish Carpets - a History and Guide, 1997 ( édition), Antique Collectors' Club, .
Les villes où les juifs ont été les plus actifs dans le tissage et la commercialisation des tapis sont Mashhad, Kermân, Farahân, Shiraz, Ispahân et Kashân. Cette dernière avait été adoptée par des Juifs expulsés d’Espagne à l’époque de l’Inquisition aux - siècles. « Il existe des documents historiques, écrit Anton Felton, qui prouvent que cette ville a été un centre de culture juive persane et les tapis Kashân tissés par les Juifs en sont le témoignage ».
Au début du , on assiste à l'épanouissement de la production des tapis produits par les communautés juives. Les villes de Kashân, Ispahân, Kermân, Tabriz, Sarâb et Jérusalem se font remarquer par la richesse de leurs ouvrages. Quelques-unes de ces pièces, d'une rare finesse, sont conservées dans différentes musées à travers le monde. À titre d'exemple, le Beth Tzedek Museum de Toronto (Canada), possède une douzaine de ces tapis dont un kashân de 1850, où les figures et les dessins retracent l'histoire du peuple juif à l'époque du roi Salomon, associée à l’histoire de l'ancienne Bible. Ce tapis est constitué par nœuds. Un autre tapis kashân datant des années 1890, montre toute la finesse du travail de tissage fait par les Juifs ; il avait été commandé par Nâser od-Din Shâh (1848-1896) qui voulait l'offrir à son médecin juif, Hakim Nur-Mahmud.
Dans les correspondances des missionnaires anglais du , on peut lire : « La plupart des tisseurs dans les ateliers étaient composés de femmes juives et chrétiennes ». Les plus habiles d'entre elles sont très recherchées. « Le prix payé, écrit le voyageur écossais James Baillie Frazer dans son récit de voyage en Iran dans les années 1820, pour acheter une veuve turkmène habile dans le tissage des tapis, peut parfois être supérieur à celui que l’on payerait pour une jeune fille à marier »James Frazer, Récit d'un voyage en Khorassan dans les années 1821 et 1822 (Narrative of a Journey into Khorasān, in the Years 1821 and 1822), publié en 1825, Longman, Hurst, Rees, Orme, Brown, and Green, Londres, 771 pp.. Les femmes juives de Kermân, Kashân et Téhéran sont particulièrement spécialisées dans le filage de la soie et le tissage brodé appelés brocarts (zarbâft). thumb|left|Tapis dit polonais avec emblème de la famille Myszkowski, Perse, milieu du , Metropolitan Museum of Art
Développement de l'industrie du tapis Il est généralement accepté parmi les spécialistes que ce sont les Safavides qui ont fait passer le tapis d'une production artisanale assurée par des tribus nomades au statut d'« industrie nationale » dont les produits étaient exportés en Inde, dans l'Empire ottoman et en Europe. L'exportation du tapis a été florissante à la période safavide vers l'Europe (parfois via la colonie portugaise de GoaGans-Ruedin, .) et vers l'empire moghol, où les tapis persans ont stimulé la production locale. Quelques tapis safavides ont aussi été transportés par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales vers Batavia, Ceylan, la Malaisie, Cochin ainsi que vers les Provinces-Unies même. Des commandes européennes étaient passées en Perse pour le tissage de tapis spéciaux : par exemple, le groupe des « tapis polonais » a sans douté été noué à Ispahan, mais certains portent les armes de Pologne.
Sur la base de récits de voyageurs et d'autres sources textuellesFlorencio, ; Tavernier, I, ,589 ; Chardin, III, , il apparaît que des ateliers de tapis royaux existaient à Ispahan, Kashan et Kerman. Ces ateliers produisaient des tapis pour les palais et mosquées du Shah, mais aussi pour être offerts aux monarques voisins ou aux dignitaires étrangers, ou encore réaliser des pièces sur commande de la noblesse ou d'autres citoyens. Le commanditaire versait alors du capital sous forme de matières premières et versait un salaire aux artisans pendant la durée du nouage.
Le développement rapide de l'industrie du tapis en Perse à l'époque safavide semble être dû au goût des souverains pour cet artisanat. Ismaïl puis Shah Tahmasp et Shah Abbas le Grand sont connus pour avoir été personnellement intéressés par la production des tapis. On a même supposé que les deux derniers souverains cités se sont personnellement investis dans la production de tapis, notamment par le dessin des motifsVārzi, .. Au cours de leur règne, les productions de tapis persan ont été les plus importantes de toute l'époque safavide.