Le féminisme matérialiste est un courant théorique (principalement) français du féminisme radical issu de la deuxième vague féministe qui s'est caractérisé par l'usage d'outils conceptuels issus du marxisme pour théoriser le patriarcat. Il s'est notamment formé autour de la revue Questions féministes.

Pour ce courant, profondément anti-essentialiste, l'origine du patriarcat ne doit surtout pas être cherchée dans une quelconque nature spécifique des femmes, qu'elle soit biologique ou psychologique, mais bien dans l'organisation de la société. Les féministes matérialistes se sont donc attachées à analyser les « rapports sociaux de sexe » (c'est-à-dire le genre), comme un rapport entre des classes sociales antagonistes (la classe des hommes et la classe des femmes), et non entre des groupes biologiques.

La perspective politique qui en découle est donc révolutionnaire, car la lutte des classes de sexe doit aboutir à la disparition de ces classes et donc du genre.

Histoire Contexte historique Dans les années 1960, et en particulier à la suite de , le féminisme connaît une « seconde vague », avec en France le Mouvement de libération des femmes (MLF). Très vite, trois tendances distinctes émergent et s'opposent : le courant lutte des classes qui tend à réduire l'oppression des femmes à un résultat du capitalisme ; un courant différentialiste Psychanalyse et Politique, qui mobilise la psychanalyse pour défendre l'idée que les femmes et les hommes sont différents par essence et que l'objectif du mouvement doit être la revalorisation du féminin ; le courant radical et anti-essentialiste qui considère le patriarcat comme un système irréductible au capitalisme, et que c'est l'oppression qui crée les classes des femmes et des hommes et donc que la lutte des femmes doit mener à terme à l'abolition de ces classes. Elles se font à l'époque appeler « féministes révolutionnaires », puis se tourneront progressivement à la fin des années 1970 vers l'expression « féministes radicales ». C'est au sein de cette tendance qu'est apparu le féminisme matérialiste.

Les premiers éléments du féminisme matérialiste apparaissent en même temps que la naissance du mouvement de libération des femmes.

En effet, dès , avant même la formation du MLF, un groupe de femmes (parmi lesquelles Monique Wittig), réussissent à faire publier par L'Idiot international « Combat pour la libération de la femme » (malgré un changement du titre par la revue, l'article devant initialement s'appeler « Pour un mouvement de libération des femmes ») un article qui, déjà, analyse l'oppression des femmes en termes de classes de sexe antagonistes.

À l'automne de cette même année et après avoir essuyé plusieurs refus du Monde, plusieurs militantes du MLF parviennent à arracher à la revue d'extrême gauche Partisans un numéro spécial sur les femmes intitulé « Libération des femmes année 0 ». Elles y développent des analyses du patriarcat reprenant à leur compte la méthode matérialiste d'analyse des rapports sociaux développée par Marx. En particulier, dans « L'ennemi principal », Christine Delphy insère l'exploitation des femmes au foyer dans le cadre plus large du mode de production domestique, dévoilant ainsi l'aspect économique de cette oppression.

Dans le milieu de la recherche, Nicole-Claude Mathieu publie en 1971 « Notes pour une définition sociologique des catégories de sexe » dans la revue Épistémologie sociologique. Elle y défend, à l'encontre du naturalisme dominant même dans les sciences sociales, l'importance de définir les hommes et les femmes comme des catégories sociales, ainsi que la nécessité d’étudier ces deux catégories de manière relationnelle et non séparément.

Cependant, ce n'est qu'en 1975 que l'expression « féminisme matérialiste » est finalement forgée par Christine Delphy.

Constitution du courant En parallèle de la lutte militante, le besoin pour ces féministes radicales d'espaces qui permettent de développer et d'exposer leurs idées se fait cruellement sentir, les revues politiques « généralistes » n'acceptant pas systématiquement leurs articles, les nombreuses publications féministes qui voyaient le jour depuis 1970 étaient des journaux militants, qui ne publiaient pas d’articles longs, et de nombreuses recherches féministes ne trouvaient pas leur place dans le milieu universitaire car elles étaient jugées trop subversives.

La première revue théorique de ce courant, Questions féministes, est fondée en 1977 avec Simone de Beauvoir comme directrice de la publication. Elle a pour ambition de jeter un pont entre la recherche et le militantisme, les articles y étant publiés devant se plier à une certaine rigueur scientifique, tout en étant idéologiquement guidés par une orientation proprement politique. Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, Paola Tabet, Monique Wittig, Monique Plaza, Emmanuèle de Lesseps y publient de nombreux articles qui restent à ce jour des références importantes du féminisme.

En 1980, le Feminist Forum de Berkeley lance la revue Feminist Issues qui publie des traductions en anglais de leurs articles.

La même année, cependant, une scission apparaît dans le groupe, autour de la question du lesbianisme radical. En effet, un groupe nommé « les lesbiennes de Jussieu », partant de la critique de l'hétérosexualité comme lieu et moyen principal de l'oppression des femmes, arrive à la conclusion que les femmes hétérosexuelles sont des « collabos ». Une partie du collectif s'insurge contre cette vision des choses, tandis que l'autre se solidarise à la position dans son ensemble mais contestent le terme « collabo » qu'elle voit comme une injure. Ces dernières considéraient dans un premier temps que les deux camps pouvaient continuer à travailler ensemble en exprimant dans la revue leurs divergences, mais c'était pour les autres nier la réalité politique du conflit. La dissolution du collectif est donc décidée d'un commun accord.

En 1981 paraît le premier numéro de la revue Nouvelles Questions féministes, qui continue de paraître aujourd'hui, autour des membres du collectif qui s'étaient opposées à la ligne lesbienne radicale, dont Christine Delphy et toujours avec Simone de Beauvoir comme directrice de la publication.

Dans les années 1990, en réaction à l’émergence d’un féminisme identifié comme « postmoderne », l’idée d’un courant matérialiste qui se serait développé dans la revue Questions féministes commence véritablement à prendre corps. Jusque-là, l'expression « féminisme matérialiste » n'était presque pas utilisée, ou ne faisait référence qu'au seul travail de Delphy. Certaines féministes, comme Nicole-Claude Mathieu, qui n'employaient alors que peu le terme « matérialisme », commencent vers cette époque à s'en revendiquer. Dans les années 2000 certaines autrices, comme Danièle Kergoat ou Anne-Marie Devreux, ayant parcouru des chemins théoriques différents commencent elles aussi à s'en revendiquer.

Influence et évolution Bien qu'étant né en France, le féminisme matérialiste n'est pas un courant spécifiquement français ni francophone. En effet, parmi les théoriciennes historiques on retrouve Paola Tabet qui est italienne. En Angleterre l'approche matérialiste a été reprise et défendue par les sociologues Lisa Adkins, Diana Leonard et Stevi Jackson. Au Québec les chercheuses Danielle Juteau et Nicole Laurin ont beaucoup contribué à son introduction dans le milieu féministe canadien et à son développement. Le féminisme matérialiste a aussi fortement influencé la chercheuse en psychologie américaine Gail Pheterson.

Le féminisme matérialiste a eu une influence importante sur la théorie queer, notamment à travers la réappropriation par Judith Butler de la critique de l’hétérosexualité de Monique Wittig ainsi que de ses réflexions sur la matérialité du langage.

Le féminisme matérialiste reste aujourd'hui une tradition influente et vivante sur la scène intellectuelle francophone. Ses évolutions récentes sont notamment allées dans le sens d'une prise en compte de l’intersectionnalité.

Par exemple, la chercheuse lesbienne radicale Jules Falquet a construit en 2016 le concept de « combinatoire straight » qui lui permet, à l'aide des outils conceptuels féministes matérialistes tels que le sexage de Guillaumin, et la pensée straight de Wittig, de penser l'imbrication des rapports sociaux de sexe, de race de classe.

La chercheuse au CNRS et enseignante Ilana Eloit soutient en 2018 une thèse reprenant l'idée de la politisation du lesbianisme dans les courants féministes des années 1970. De même, des militantes féministes et trans, lancent en 2018 le site web Questions Transféministes, dont l'objectif est de produire des analyses sur les questions trans inspirées par le féminisme radical et matérialisteQuestions Transféministes.. Le , a lieu à l'ENS de Lyon la journée d’études : « Matérialismes trans », qui se propose de réunir des théoriciennes et/ou militantes travaillant sur des problématiques trans à travers une approche matérialiste, afin d’offrir une première plateforme collective à ce courant dans l’espace francophoneJournée d’études : « Matérialismes trans »..

Thèses Matérialisme Les féministes matérialistes reprennent de Marx l'idée que ce sont les rapports sociaux qui forgent les mentalités et qui sont moteurs de l'histoire à travers une lutte entre les classes antagonistes créées par ces rapports sociaux. Réciproquement les classes antagonistes sont le produit de l'histoire, et ne lui préexistent pas sous forme d'idée ou d'essence.

Cependant, là où Marx, , ne reconnaissent que l'antagonisme prolétaires/capitalistes et gardent une vision idéaliste de la situation des femmes, les féministes matérialistes analysent l'antagonisme femmes/hommes comme des rapports sociaux de classe au même titre que ceux socio-économiques stricts, et aussi susceptibles d'avoir avec eux divers recoupements, ce en quoi il y a surtout une opposition avec le féminisme libéral. En parallèle du mode de production capitaliste qui organise l'exploitation des prolétaires par les capitalistes, elles mettent en lumière le mode de production domestique qui organise l'exploitation des femmes par les hommes et qui coexiste et s'imbrique avec le mode de production capitaliste.

Contre l'idéologie naturaliste Pour les féministes matérialistes, l'oppression des femmes n'est nullement due à une quelconque nature biologique ou essence métaphysique. Elle est au contraire pensée comme purement sociale et comme définissant les catégories « femmes » et « hommes ». Le naturalisme est analysé comme l'idéologie de la domination par excellence, car en faisant des catégories de notre société des essences éternelles, il nie qu'elles sont des produits de l'histoire et donc de la domination, et qu'ayant été construites elles peuvent aussi être détruites. Elles s'opposent donc à tout discours qui tenterait d'expliquer la situation des femmes par une quelconque caractéristique interne à ce groupe, notamment celles d'ordre anatomique, comme la capacité d'enfanter ou une faiblesse physique des femmes relativement aux hommes ainsi que celles d'ordre psychologique ou psychanalytiques qui présupposent une psyché différente pour les hommes et les femmes. D'autant que traditionnellement, la nature ne sert qu'à décrire les femmes, qui auraient un lien spécial avec elle, un corps plus biologique, lié à la maternité, tandis que les hommes peuvent se penser comme des êtres purement sociaux.

Contre la différence