Abdolkarim Soroush (en , né Hossein Haj Faraj Dabbagh, en persan : , en 1945 à Téhéran), est un intellectuel musulman iranien. Penseur et philosophe musulman, c'est une figure bien connue du mouvement religieux intellectuel en Iran. Le professeur Soroush est actuellement professeur invité (visiting-teacher) à l’université George-Washington de Washington (district de Columbia). Il a été affilié à d'autres institutions prestigieuses. On l'a désigné comme le « Luther de l'islam » mais il récuse cette comparaison.

Biographie

Jeunesse et formation Abdolkarim Soroush est né à Téhéran le ... Il apprécie de bonne heure la poésie. Il connaît celle de Saadi, dont il pense que le style a influencé sa propre manière d'écrire. Il lit aussi Mulla Sadra, Hafez et RumiA. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 8.. Il suit sa scolarité à l' à Téhéran. Après le lycée, Soroush est admis au concours national des universités pour faire des études de pharmacie en Iran. À l'université de Téhéran, il a comme professeur Morteza Motahhari. Il se dit marqué aussi par Mehdi BazarganA. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 7.. Une fois ses études terminées, il quitte l’Iran pour se rendre à Londres afin de continuer ses études et de se familiariser avec le monde moderne.

Après une maîtrise en chimie analytique de l’université de Londres, il s’inscrit au Collège de Chelsea, (ne pas confondre avec le Collège de Chelsea à Londres qui est une école d’art et de mode) pour faire des études d’histoire et de philosophie des sciences, à partir de 1974, durant cinq ans et demi. Il raconte avoir emporté avec lui quatre livres, de Mulla Sadra, Hafez, Rumi et . La découverte de la philosophie des sciences est un tournant décisif dans son itinéraire intellectuelR. Benzine, p. 61.. Il est ébloui par The Principles of Philosophy and the Method of Realism de Muhammad Husayn TabatabaiA. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 6.. Il se familiarise ensuite avec les idées de Karl Popper et Thomas KuhnRachid Benzine, p. 62.A. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 9., mais aussi celles de QuineA. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 15..

Pendant ces années, la confrontation entre le peuple et le régime du chah Mohammad Reza Pahlavi était devenue de plus en plus forte, et les manifestations d'Iraniens aux États-Unis et en Europe, en particulier en Angleterre, se faisaient de plus en plus importantes. Soroush se sentait aussi attiré par ces manifestations khomeinistes. Il lit les marxistes, d'un point de vue critique, il étudie Ali Shari'ati et participe à des meetings. Il garde ses distances vis-à-vis des Modjahedines du peuple iranien comme de la théologie de la libérationBehrooz Ghamari-Tabrizi. « Abdolkarim Soroush » in John L. Esposito (dir.) et Emad El-Din Shahin (dir.), Key islamic political thinkers, 2018, chap. 10, page 220.. Dialectical Antagonism exprime son rejet des thèses marxistesRoy Jackson 2014 p. 72 dont il dénonce les caractères dogmatique et totalitaireBehrooz Ghamari-Tabrizi 2018 p. 223-225..

En 1977, il inaugure une série de livres en publiant Qu'est-ce que la science, qu'est-ce que la philosophie ? qui introduit les concepts de Karl Popper en Iran. La nature dynamique de l'univers tente une synthèse entre la philosophie de Mulla Sadra et le point de vue des philosophes modernesA. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 11.. Il retient l'attention de Rouhollah KhomeiniBehrooz Ghamari-Tabrizi 2018 p. 222..

Révolution islamique iranienne Après la révolution islamique de 1979, Soroush retourne en Iran où il publie son livre Savoir et valeur (Danesh va Arzesh) qu’il avait écrit en Angleterre. Ensuite, Il entre au collège de formation des professeurs de Téhéran et il est nommé directeur du nouvel établissement du groupe islamique de la culture. Durant ce temps, Soroush concrétise son idée de fonder un département d'études d’histoire et de la philosophie de la science à Téhéran. Il consacre un cours à Jalal ad-Din RumiR. Benzine, p. 64..

Un an plus tard, toutes les universités sont fermées, et une nouvelle institution islamique est formée pour donner naissance à la révolution culturelle devant abroger les institutions pro-occidentales et modernes. Cette nouvelle institution comprend alors sept membres, incluant Abdolkarim Soroush, tous nommés directement par l'ayatollah Khomeiny. Pendant les trois années de fermeture des universités (dite parfois la révolution culturelle iranienne (1980-1983), une restauration islamique totale comprenant l’islamisation des universités est imposéeBehrooz Ghamari-Tabrizi 2018 p. 225-227..

Soroush est donc à juste titre accusé par ses critiques d'avoir fait partie d'un comité qui intervenait entre autres pour l’expulsion des académiciens, des professeurs, des étudiants des universités, des chercheurs et de toute sorte de scientifiques ayant été reconnus anti-khomeinistes, ou bien indifférents ou hostiles à la révolution islamique, ou bien encore tout simplement non pratiquants ou mauvais musulmans. Parmi les conséquences directes et indirectes des activités de cette institution, on peut compter nombre d'arrestations, emprisonnements, et exécutions de nombreux érudits iraniens, ainsi que l'exil forcé des professeurs des universités, et un coup majeur à la vie culturelle et intellectuelle de l’Iran dont les conséquencesKeddie, Modern Iran, (2006), se font toujours sentir aujourd'hui. En réponse à ces critiques, Soroush explique que son rôle au sein de l'institution a été principalement d'ordre académique et que leur but était avant tout de rouvrir les universités. Mais force est de constater qu'il se réjouit de la destitution du président Bani Sadr, et de l'arrestation de Modjahedines et de communistes.

En 1983, à cause de certains différends intervenus entre lui et la direction du collège de la formation des professeurs, il obtient son transfert à l’institut des recherches et études culturelles où il est nommé chercheur, jusqu’à aujourd’hui. Il a soumis sa démission du conseil de la révolution culturelle à l'imam Khomeiny et puis s’est retiré de toute position officielle dans le système iranien, sauf occasionnellement comme conseiller pour certaines institutions gouvernementales.

Après Khomeiny Durant les années 1990, Soroush devient de plus en plus critique envers le clergé iranien. Il s'éloigne désormais de la philosophie d'Ali Shari'ati, qu'il critique dans Loftier than ideology : les idées du penseur de la Révolution ont conduit à faire de l'islam une idéologie et à ériger une conception de la religion en vérité absolue, ce qui présente un danger de totalitarismeBehrooz Ghamari-Tabrizi 2018 p. 229.. Il publie ses idées dans le supplément culturel du journal Kayhan, Kayhan-e farhangiBehrooz Ghamari-Tabrizi 2018 p. 227.. Après la fermeture de ce dernier, il participe à la fondation, en 1991, d'un magazine mensuel, Kiyan, qui devient bientôt la revue la plus en vue chez les intellectuels religieux du pays. Dans ce magazine, il publie des articles controversés à propos du pluralisme religieux, de l'herméneutique chiite, de la tolérance, du cléricalisme des mollahs, etc. Le magazine est fermé en 2001 comme bien d’autres magazines et journaux sur ordre direct du Guide suprême de la République islamique.Behrooz Ghamari-Tabrizi 2018 p. 228.. Environ mille cassettes audio des discours de Soroush sur divers sujets sociaux, politiques, religieux, et littéraires sont livrées à travers le monde et en circulation en Iran et partout. Très rapidement, il devient non seulement sujet à des harcèlements et à la censure d’État, mais il perd aussi son emploi et sa sécurité. Il n'obtient l'autorisation de publier son livre Tolerance and governance, qui comporte une critique du clergé, qu'au prix d'y voir figurer un appendice critique rédigé par un membre du groupe Ansar-e HezbollahA. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 19... Ses cours dans les universités iraniennes sont souvent interrompus par des groupes musclés du type Ansar-e-Hizbullah. Malgré l'élection de Mohammad Khatami, sa sécurité n'est pas assurée. Il finit par quitter l'Iran pour les États-UnisR. Benzine, p. 68..

En l’an 2000, Abdolkarim Soroush est nommé professeur invité (visiting teacher) à l’université HarvardRoy Jackson 2014 p. 73, afin d'enseigner la poésie et la philosophie de Roumi, de donner des cours sur et enfin de donner un aperçu des études coraniques et de la philosophie du droit islamique. Ensuite, en tant que chercheur résident à l’université Yale, il enseigne la philosophie politique de l'islam à l’université de Princeton pendant la session académique 2002-2003. En 2003-2004, il offre ses services en tant que chercheur invité à l’Institut des études supérieures de Berlin (Wissenschaftkolleg) . À la session du printemps 2008, il rejoint l’Université de Georgetown et le Centre de Berkeley pour la Religion, la Paix, et le monde des affaires.

Le journaliste Robin Wright l'a surnommé, en raison de ses vues réformistes, le « Luther de l'islam ». Soroush récuse cependant cette identité.. En effet, il n'a pas une approche littéraliste des textes sacrés comme le réformateur protestant... On le range plus précisément parmi les tenants de l'intellectualisme religieux. En cela, il est l'héritier des intellectuels iraniens de l'époque de la révolution constitutionnelle, comme Abd al-Rahim TalibovAbdolkarim Soroush. Reason, freedom & democracy in islam, 2000 : introduction, par Mahmoud et Ahmad Sadri, p. xi (lire en ligne).. Ce dernier était partisan d'une position médiane entre le revivalisme islamique, qui défend la tradition, et le modernisme laïc. Ce mouvement est qualifié par Mahmoud et Ahmad Sadri de « revivaliste réflexif » : son but n'est ni de fondre l'islam dans la modernité, ni de rejeter cette modernité, mais de reformer l'islam pour l'ajuster aux exigences du monde contemporain. La sécularisation n'implique pas pour lui la disparition de la religion, à condition de ne pas confondre une sécularisation objective (séparation des institutions politiques et religieuses) de la sécularisation subjective — celle de la culture et des consciences. Soroush est favorable à une sécularisation objective qui préserve la sphère individuelleMahmoud et Ahmad Sadri 2000 p. xvi-xix.

Philosophie d’Abdolkarim Soroush Il s’intéresse essentiellement à la philosophie de la science, à la philosophie de la religion, au système philosophique de Mowlana Djalâleddîn Balkhi (Roumi) et à la philosophie comparée. Il est un expert de Roumi et de la poésie soufie persane.

Sa lecture des poètes et des exégèses coraniques le conduisent à s'interroger sur la raison des différences d'interprétations qu'il observe. En parallèle, il construit une représentation des sciences comme phénomène collectif, auquel chaque chercheur collabore sans en avoir forcément conscience, et dans lequel les différentes disciplines sont interconnectées et interagissent, de sorte que chacune est affectée par les évolutions des autres. Il applique cette représentation du progrès des sciences à la religion. Il distingue la religion du savoir religieux et traite ce dernier comme un savoir humain, sujet au changement et dépendant des autres domaines du savoirA. Soroush. Reason, freedom and democracy in islam, p. 15-16..

La philosophie d’Abdolkarim Soroush peut être résumée ainsi Soroush : Distinction entre la « religion » et notre « compréhension de la religion » (ou entre le texte et l'interprétation, laquelle peut être éclairée par la scienceFarhad Khosrokhavar, Mohsen Mottaghi, « Les intellectuels contre la théocratie ?. », Vacarme 3/2014 (N° 68) , p. 183-198 ; DOI : 10.3917/vaca.068.0183.). Distinction entre l’aspect « essentiel » et « accidentel » de la religion. Distinction entre l’interprétation « minimaliste » et « maximaliste » de l’islam.