Éliézer Ben-Yéhouda (), né Éliézer Isaac Perelman Elianov, à Lojki, dans l'Empire russe (aujourd'hui en Biélorussie), le EmbassiesData BNF, mort à Jérusalem le , journaliste et philologue juif. En tant que lexicographe, il joue un rôle de premier plan dans la résurrection de l'hébreu comme langue parlée (l'hébreu moderne), près d'un siècle après la renaissance de l'hébreu comme langue littéraire, au commencement de la Haskala. Ses enfants Itamar Ben-Avi (Ben-Zion) et Dola sont considérés comme étant les premiers locuteurs natifs de l'hébreu moderne.
Biographie Famille Son père est Yéhouda Leib et sa mère Feyga Perelman. Tous deux sont juifs hassidiques (Hassidim Habad) et parlent le yiddish.
Éducation Comme bon nombre de garçons juifs élevés en Europe de l’Est à la même époque que lui, il sera en contact avec l'hébreu biblique et talmudique pendant neuf ans. En effet, dès l'âge de trois ans, il commence l'étude des principaux textes de la liturgie hébraïque que sont la Torah et Mishna. À la suite du décès de son père à l'âge de cinq ans, sa mère confie sa garde à son oncle.
Après avoir atteint l'âge de la majorité religieuse (bar mitsvah), soit 13 ans, son oncle l'envoie poursuivre des études religieuses dans une petite académie talmudique (yeshiva) situé à Polatsk, ville de l'actuelle Biélorussie. Un étudiant qu'il croise par hasard lui ayant conseillé de s'inscrire à la nouvelle petite yeshiva de la ville, il devient l'élève du rabbin maskil Rav Yossi Bloïker qui l'introduira secrètement aux idées juives de la Haskala en lui faisant lire certains livres jugés hérétiques par les orthodoxes. Il lira entre autres Tsohar Ha-Teva (La lucarne de l'Arche), Kour Oni (Robinson Crusoé), le Guide des Égarés de Moïse Maïmonide, Principes et fondements de la sagesse divine de Haïm Z. Slonimski, le Trésor de la sagesse de Zvi Rabinovitch, Ahavat Tsion (L'amour de Sion) de Avraham MapouGérard Haddad. La Renaissance de l'hébreu. Le rêve traversé par Éliézer Ben-Yéhouda. Mémoires du premier enfant hébreu par Ithamar Ben-Avi. La psychose inversée par Gérard Haddad, Bruges : Éditions Desclée de Brouwer, 1998, . Il se détache de plus en plus de la religion jusqu'au jour où il décide de l'abandon total de ses études rabbiniques. Il est déterminé à entrer au gymnasium (lycée) russe laïc à Dünabourg, une ville de l'actuelle Lettonie, afin d'aller plus tard étudier la médecine à l'université de Moscou. C'est la rupture avec son oncle et le jeune Éliézer se voit livré à lui-même.
Un homme d'affaires hassidique, Samuel Naphtali Herz Jonas, de Glubokoye l'adopte alors. C'est dans cette famille qu'il rencontre sa future femme, Déborah, fille ainée de son nouveau parrain. De quatre ans plus âgée qu'Éliézer, elle lui apprendra le russe, le français et l'allemand.
À peine arrivé à Dünabourg, il est présenté à un juif nommé Vitinski, qu'il considérera comme son second maître. Vintinski subvient alors à ses besoins primaires durant une année et l'aide à se préparer à l'entrée en classe terminale au gymnasium de la ville. Le maître le met en contact avec les idées du nihilisme russe, lui faisant découvrir Piotr Lavrov, Dmitri Pissarev et Nikolaï Tchernychevski. Dans son autobiographie, Ben-Yéhouda confesse qu'à cette époque, il rompt presque totalement avec son appartenance à la communauté juive. La seule chose qui l'empêche de devenir complètement russe est son attachement à la langue hébraïque. Il continue de lire tout texte hébreu qui lui tombe sous la main. Il devient entre autres lecteur du journal mensuel Ha Shahar de Peretz Smolenskinibid., .
En 1876, les Bulgares se soulèvent contre la puissance ottomane.
C'est au cours de ces années qu'il en vient à la conviction ferme que les juifs forment un peuple, lequel a droit, comme tous les autres peuples, à se constituer en État-Nation quelque part sur Terre. Dans une autobiographie qu'il écrit entre 1917 et 1919, il explique que c'est à cette époque, vers l'âge de 17 ans, qu'il se laisse envahir par l'idéal qu'est la renaissance du peuple juif et de sa langue historique sur la terre des ancêtres, Eretz Israël. Malgré le pessimisme des auteurs juifs de cette époque face à l'avenir de la langue hébraïque et même face à son utilité, il acquiert la conviction qu'il faut tenter de reconstituer, sur Eretz Israël, une nation juive parlant l'hébreu, seule langue commune à tous les Juifsibid., . Mais l'hébreu n'est plus la langue maternelle d'aucun juif depuis des siècles. Après avoir lu la traduction russe du roman anglais Daniel Deronda de George Eliot, il prend la décision de se rendre à Paris pour y étudier la médecine et se donner une autonomie financière. Il projette déjà de s'installer en Palestine par la suite.
En 1877, à l'âge de 19 ans, il termine ses études secondaires et en 1878, il quitte Dünabourg pour la France.
Paris C'est dans un café du Quartier latin qu'il fait la rencontre de son troisième maître, un journaliste russe du nom de Tchachnikoff, correspondant au Rouski Mir. De famille noble et ami de la princesse Troubetskaïa, le journaliste, dans la quarantaine, le prend sous son aile et grâce à cette rencontre, Éliézer apprend tous les secrets du journalisme et du monde politique parisien. Il accompagne Tchachnikoff aux débats de la Chambre des députés et au théâtre. Pour subvenir à ses besoins et payer ses études, Tchachnikoff lui procure des travaux de traduction du français au russe.
Il commence des études médicales à l'Université de Paris (la Sorbonne). Au cours de son premier hiver dans la ville, il contracte la tuberculose, maladie mortelle encore aujourd'hui. Les médecins qu'il consulte craignent pour sa vie et lui conseillent de quitter la France pour un pays où les hivers sont moins froids. Sa condition de santé le forcera bientôt à abandonner ses études médicales, mais pas avant d'avoir fait connaître son projet à Paris.
Lorsque Éliézer se risque finalement à confier à son ami journaliste le secret de sa venue à Paris, Tchachnikoff l'appuie et l'incite à faire connaître, par le biais des journaux, son idée de la résurrection de l'hébreuibid., .
Sous le nom de plume E. Ben-Yéhouda, il soumet un article intitulé She'elah Lohatah (Une question brûlante) au journal Ha Maguid, mais sans succès. Son article est finalement publié en 1879 dans le journal Ha Shahar. Dans ce texte annonciateur du sionisme politique, il défend la thèse que l'hébreu ne peut exister que si une nation juive revit sur la terre de ses ancêtres.
Son texte n'ébranle pas les hommes de la Haskala, qui selon Ben-Yéhouda avaient pour la plupart déjà renoncé autant à la religion qu'à l'héritage national juif et n'envisageaient l'usage de l'hébreu que comme moyen de favoriser l'intégration des juifs aux différentes nations de l'Europe. Berl Dov Bar Goldberg par exemple, que Ben-Yéhouda fréquente régulièrement durant son séjour à Paris, n'est pas du tout favorable à son projet de résurrection national.
C'est chez Goldberg que Ben-Yéhouda rencontre plusieurs juifs célèbres tels Michaël Erlanger, responsable des œuvres charitables d'Edmond de Rothschild, Mordechaï Edelman rédacteur du journal socialiste Ha Emet (La vérité), ainsi que Getzel Zelikovitch, qui se fait connaître au cours de la Crise de Fachoda. La prononciation séfarade de l'hébreu parlé par ce dernier eut un grand effet sur Ben-Yéhouda qui l'entendait pour la première foisGérard Haddad. La Renaissance de l'hébreu. Le rêve traversé par Éliézer Ben-Yéhouda. Mémoires du premier enfant hébreu par Ithamar Ben-Avi. La psychose inversée par Gérard Haddad, Bruges : Éditions Desclée de Brouwer, 1998', .
C'est à Paris qu'il prend l'habitude de ne converser qu'en hébreu avec les juifs qu'il rencontre.Pour les besoins de ses propres conversations, il dresse une liste de mots hébreux anciens et contemporains et se met même à inventer de nouveaux mots pour décrire des choses et des idées qui n'avaient alors pas de mots associés dans cette langue. Dans son autobiographie, il affirme que "milon" (dictionnaire) est en fait le premier néologisme qu'il a conçu dans cette langue adoptive.
En 1880, il publie deux articles dans le journal Havatzelet (Le lis) de Israël Dov afin de prôner l'utilisation de l'hébreu comme langue d'enseignement dans les écoles de Jérusalem.
Son état de santé se détériore rapidement. Les médecins qu'il rencontre lui interdisent de fréquenter les laboratoires de la faculté de médecine et lui suggèrent de quitter la France pour un pays plus chaud. Croyant qu'il succombera bientôt à sa maladie, il prendra la décision de se rendre à Jérusalem le plus tôt possible. À défaut d'une carrière de médecin, il participe à des séminaires données par l'Alliance israélite universelle (AIU) espérant se qualifier pour un poste d'enseignement à l'école d'agriculture Mikvé-Israël de Charles Netter. Il est jugé inapte au travail. Cependant Netter le fait admettre à l'école normale des enseignants de l'AIU. L'assyriologue Yoseph Halévi sera un de ses professeursibid., .
Lorsque Ben-Yéhouda se met à cracher du sang, le médecin de l'École normale le fait hospitaliser à l'hôpital Rothschild. C'est alors qu'il est hospitalisé qu'il rencontre Abraham Moshé Luntz, lui aussi hospitalisé, qui lui apprend que les différentes communautés juives déjà établies en Israël, les ashkénazes, séfarades, maghrébins et géorgiens, ont déjà l'habitude de se parler en hébreu séfarade, seule langue comprise de tous. Après deux semaines passées à l'hôpital, son médecin ordonne de quitter la France pour un pays du Sud. C'est l'hôpital qui finance son voyage à Alger où il reprend des forces durant la période hivernale. Il retourne en France à la fin de l'hiver, mais reste très peu de temps : il décide qu'il doit rencontrer le propriétaire du Ha Shahar qui, contrairement à lui, croit possible que le peuple juif vive sa vie de peuple, même en exil. Il passe donc à Vienne, aux frais de son ami russeibid., .
Vienne, Jaffa
Arrivé à Vienne, il se rend directement au domicile de Peretz Smolenskin. La femme de celui-ci lui apprend qu'il n'est pas à la maison mais en Russie depuis deux mois pour enquêter sur les pogroms qui viennent d'éclater en plusieurs points de cet empire. Smolenskin revient chez lui quelque deux semaines après l'arrivée de Ben-Yéhouda. Il est alors inutile à ce dernier de convaincre le propriétaire du Ha Shahar de quoi que ce soit puisque celui-ci a complètement changé d'opinionibid., .
Entre-temps, sa fiancée Déborah l'avait rejoint avec la ferme intention de le suivre où qu'il aille. Il commence à enseigner l'hébreu à Déborah qui comme toutes les femmes juives de l'époque n'a jamais appris à parler cette langue. Le jeune couple se marie au Caire en Égypte. Lors de leur voyage de noces, ils explorent quelques villes de la Méditerranée sur leur chemin vers la Palestine ottomane. Ils s'arrêtent à Bucarest et Constantinople. L'ami russe de Ben-Yéhouda, Tchachnikoff, les rejoint en cours de route et ils débarquent tous trois au port de Jaffa (aujourd'hui Tel Aviv-Jaffa) au mois d'.
À l'approche de cette ville portuaire, Ben-Yéhouda ressent un malaise, une profonde angoisse, affirme-t-il dans son autobiographie. Il parle même d'un sentiment de dépression, à la vue de la réalité : la terre de ses ancêtres était déjà habitée par des gens qui s'y sentaient chez eux, étaient citoyens et avaient des droits politiques, alors que lui était un étranger sans aucun droit. Au moment de fouler la terre sainte, il ne ressent qu'un puissant sentiment d'épouvanteibid., .
Les trois voyageurs se font inviter dans une auberge juive. Ce n'est qu'une fois rendu dans ce lieu et au contact de ses propriétaires, qu'il réussit tranquillement à se libérer de son angoisse.
Jérusalem