vignette|La marquise de Brinvilliers soumise à la question, en l'occurrence le supplice de l'eau. Huile sur toile de Jean-Baptiste Cariven, 1878, musée des Beaux-Arts de Gaillac.
L'affaire des poisons est une série de scandales impliquant des empoisonnements survenus entre 1676 et 1682, sous le règne de Louis XIV, et qui secouèrent Paris et la Cour. Plusieurs personnalités éminentes de la haute noblesse furent impliquées, et ces affaires installèrent un climat hystérique de « chasse aux sorcières » et aux empoisonneuses.
Elle commence par un fait divers en 1672, la mort accidentelle de Godin de Sainte-Croix au sein de son laboratoire. Dans ses affaires personnelles est découverte une cassette contenant diverses fioles de poisons et une correspondance compromettante avec sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers, dans laquelle celle-ci reconnaît avoir empoisonné son père et ses frères pour s'approprier l'héritage familial. Elle fuit à l'étranger mais est finalement arrêtée en 1676 à Liège, dans un couvent, puis ramenée à Paris où elle est jugée et exécutée. Pierre Louis Reich de Pennautier, Receveur général du Clergé, est également impliqué puisque son nom est présent dans les papiers de Sainte-Croix.
Cette affaire criminelle, en apparence isolée, alerte les autorités sur l'usage de poisons au sein de l'aristocratie et pousse le lieutenant de police Gabriel Nicolas de La Reynie à enquêter plus largement sur les réseaux parisiens. En 1679, Marie Bosse surnommée La Bosse, est arrêtée après s'être vantée lors d'un dîner de son succès comme fournisseuse de poisons. Son interrogatoire mène à l'arrestation d'une certaine La Voisin qui s'avérera être au centre d'un vaste réseau de vente de poisons, d'avortements clandestins et de messes noires dans des églises, des chandelles et des lieux privés, au cours desquelles auraient eu lieu des centaines de sacrifices d'enfants, des nouveau-nés à des adolescents, sous les auspices de plusieurs prêtres dont l'abbé Guibourg qui à lui seul en a reconnu une centaine.
L'enquête révèle que ses clients ne sont pas des gens du commun mais des personnalités importantes, dont le Maréchal du Luxembourg, la Comtesse de Soissons (nièce de Mazarin), et surtout Madame de Montespan, la maîtresse en titre du Roi et mère de ses enfants légitimés. Le fait que la rivale de cette dernière, Mademoiselle de Fontanges, meure d'un mal mystérieux durant cette période, l'accable et participe à sa disgrâce. Face à l'ampleur de l'affaire, une juridiction d'exception est mise en place, appelée la « Chambre ardente », qui condamnera 36 personnes à mort en trois ans.
En 1682, Louis XIV décide d'en finir avec cette affaire par un édit intitulé Déclaration du Roi contre les magiciens, sorciers et empoisonneurs qui met un terme définitif aux poursuites pour sorcellerie en France, en les « sécularisant » et en se concentrant sur les délits réels comme les poisons. 27 ans plus tard, en 1709, il décide que cette affaire doit rester dans un « éternel oubli » et ordonne que soient brûlés tous les documents relatifs comme les registres, les procès-verbaux ou encore les rapports de police. Néanmoins, certaines traces écrites ont survécu, permettant aux historiens de reconstituer précisément cette affaire d'État.
Au début de l’affaire, une cassette avec neuf lettres et des poisons vignette|Madame de Brinvilliers versant du poison dans le verre d'une de ses victimes. Illustration tirée du périodique Le Petit Journal illustré, daté du 8 février 1931. En 1672, à la mort naturelle d'un officier de cavalerie, aventurier et couvert de dettes, Godin de Sainte-Croix, on découvrit lors de l'inventaire après décès dans ses papiers, dans un coffret, neuf lettres de sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers, ainsi qu'une reconnaissance de dette de la marquise, d'un montant de et diverses fioles qui, après avoir été analysées par un apothicaire, s'avèrent avoir contenu divers poisons laissant peu de traces dans l'organismeMichel Vergé-Franceschi, Colbert : la politique du bon sens, Petite Bibliothèque Payot, 2003, ..
Dans ses lettres, la marquise reconnaît aussi avoir empoisonné son père par un mélange d'arsenic et de bave de crapaud, après avoir essayé dix fois de le tuer sans y parvenir, et ses deux frères pour s'approprier leurs parts d'héritage. Dans la même cassette, la police trouve aussi une procuration du receveur général du clergé, Pierre Louis Reich de Pennautier, datée du , autorisant un marchand de Carcassonne à recevoir par l'entremise de Godin de Sainte-Croix, de la part de la marquise de Brinvilliers, une somme de qu'il lui aurait prêtée sous le nom de Paul Sardan.
Sur le paquet est écrit . Un dernier document, une quittance signée de Cusson, le marchand de Carcassonne, prouve que la marquise de Brinvilliers a remboursé deux mille livres à Cusson le .
Les créanciers de Godin de Sainte-Croix s'adressent au Procureur du Roi pour réclamer leurs dus, les hautes sphères de l'État s'intéressent dès le début à cette affaire puisque Colbert est un proche de Pennautier.
La fuite en Angleterre et les efforts de Colbert pour que l’enquête avance vignette|Gabriel-Nicolas de la Reynie (1625-1709), gravure de Pierre Mignard. Une fois la cassette découverte, la marquise de Brinvilliers est citée à comparaître devant la justice le , mais se réfugie à Londres. Dès le , Colbert tente d'obtenir le retour en France de la marquise de Brinvilliers mais sans provoquer d'incident diplomatique avec l'Angleterre. Il écrit ainsi à l'ambassadeur de France à Londres pour tenter d'obtenir l'extradition de la marquise de Brinvilliers, en indiquant Michel Vergé-Franceschi, Colbert, la politique du bon sens, Petite Bibliothèque Payot, 2003, .. Elle se réfugie alors à Valenciennes, en Hollande puis à Liège, dans un couvent.
Jean Hamelin dit « La Chaussée », valet de Godin de Sainte-Croix, est, lui, arrêté dès le . Jugé en , il est condamné à être rompu vif fin mars, en place de Grève, car il est considéré comme le complice de la marquise de Brinvilliers, ayant servi d'abord son frère. Il est également soupçonné d'avoir voulu empoisonner le Roi à l'instigation de Godin de Sainte-Croix qui avait cherché à obtenir pour lui une charge d'officier du gobelet avec la caution de Pierre Louis Reich de Pennautier. Enfin, après avoir subi la question préalable, La Chaussée a reconnu avoir servi de tueur à gages à Sainte-Croix.
L’arrestation de la marquise et celle de son ami Pennautier Après avoir été jugée par contumace en 1673, la marquise de Brinvilliers est retrouvée dans un couvent à Liège et arrêtée le par la ruse d’un exempt de police déguisé en prêtre, François Desgrez, le plus fin limier du lieutenant-général de police de La Reynie. Lors de son arrestation sont retrouvées dans sa chambre des lettres de confession dans lesquelles elle s'accuse d'homicides, d'avortement, de pyromanie mais relate aussi une enfance dévastée par un viol à l'âge de et des actes incestueux de la part d'un de ses frères. Il n'est pas possible pour l'historien de démêler la part de vérité et de fantasme dans ces confessions.
La marquise de Brinvilliers est extradée et ramenée en France. Elle est soumise à un premier interrogatoire le et écrouée à la Conciergerie le , alors qu’elle refuse d’avouer et déclare que ses lettres de confession ont été écrites lors d'un acte de folie. Sa tentative de suicide échoue. Son long procès (-), sa condamnation et son exécution sont rapportés dans la correspondance de Madame de Sévigné () et romancés dans les Crimes célèbres d’Alexandre Dumas.
Pierre Louis Reich de Pennautier fut emprisonné le à la ConciergerieColbert, la politique du bon sens, Michel Vergé-Franceschi, Petite Bibliothèque Payot (2003), 291., après avoir été mis en cause par la marquise de Brinvilliers, qui déclare aux enquêteurs lors de nouveaux interrogatoires : . Ce dernier est alors cité dans une autre affaire d’empoisonnement : Hanivel de Saint Laurens, alias Marie Vosser, veuve de l’ancien receveur du Clergé de France, l’accuse d’avoir empoisonné son mari le , pour pouvoir prendre possession de sa charge, ce qu’il fit effectivement le . Pennautier fera intervenir de nombreux ecclésiastiques et sera libéré de prison le après treize mois dans les geôles.
Le , Louis XIV écrit à Colbert : Michel Vergé-Franceschi, Colbert, la politique du bon sens, Petite Bibliothèque Payot (2003), 292..
La « Chambre ardente » vignette|La Voisin, estampe du . vignette|La marquise de Brinvilliers en 1676 après son emprisonnement, par Charles Le Brun. vignette|L'abbé Étienne Guibourg célébrant une messe noire sur le corps nu de Madame de Montespan, en présence de La Voisin. Gravure de la fin du .|260x260px Dans un second temps, sept ans après les faits et trois ans après l'exécution de la marquise et de son homme de main surnommé La Chaussée, l'affaire rebondit sur le terrain des messes noires. Maître Perrin, petit avocat sans clientèle, entendit lors d'un dîner arrosé une certaine Marie Bosse réputée devineresse, cette dernière avinée se vantant de ses profits de son métier d'empoisonneuse. Perrin qui connaissait bien Desgrez, rapporta cette affaire à ce dernier. En 1679, l'enquête menée par Desgrez révéla que Marie Bosse avait fourni des poisons à certaines épouses de membres du Parlement voulant empoisonner leur mari. Marie Bosse dénonça une autre empoisonneuse, la femme Montvoisin, dite « la Voisin » qui fut arrêtée le .
Les révélations des inculpés portant sur des personnes de qualité, et pour que l'affaire soit jugée rapidement, le roi fait appel à une institution créé par François 1er, un tribunal spécial appelé la « Chambre ardente ». De grands personnages, surtout des femmes et une dizaine de membres du clergé, furent alors cités : Madame de Vivonne (belle-sœur de Madame de Montespan), Madame de La Mothe, Mesdemoiselles des Œillets et Cato (femmes de chambre de Madame de Montespan), la comtesse de Soissons, la comtesse du Roure, la comtesse de Polignac, le maréchal de Luxembourg, l’abbé Cotton, l’abbé Gilles Davot, l'abbé Lepreux, l'abbé Deshayes, l’abbé Guibourg et d'autres encore.
Le lieutenant de police La Reynie peina à trouver des preuves autres que des témoignages parfois farfelus. À l'accusation d’empoisonnement s'ajoutèrent d'autres : meurtres d’enfants lors de messes noires dites par des prêtres débauchés (dont Étienne Guibourg), profanations d’hosties ou même fabrication de fausse monnaie.
Ce zèle de la part de La Reynie pourrait venir en partie de la lutte entre Louvois, ministre de la Guerre, et Jean-Baptiste Colbert, Louvois menant une enquête secrète pour le compte du roi, tandis que certains des nouveaux accusés illustres étaient présentés comme des proches de Colbert, dont l'influence sur le roi avait fortement chuté, après avoir été contestée par les milieux catholiques ou économiques dès 1669. Cette contestation s'était amplifiée après la faillite en 1674 de la Compagnie des Indes occidentales puis la liaison entre le roi et la marquise de Maintenon, qui reproche par écrit à Colbert de n’être pas assez attentif à la religion.