La Machine infernale est une pièce de théâtre française en quatre actes de Jean Cocteau, rédigée en 1932 et jouée pour la première fois le à la Comédie des Champs-Élysées à Paris, théâtre alors dirigé par Louis Jouvet, dans les décors de Christian Bérard. Elle se fonde sur Œdipe roi de Sophocle.

Cocteau dédie la pièce .

Genèse et création de la pièce en 1934 Comme Jean Cocteau l'écrit dans Opium (journal rédigé pendant une cure de désintoxication en 1929) : Cocteau ne reprend son projet qu’au cours de l’année 1932 pour le transformer peu à peu, pour passer d’un montage d’éléments hétéroclites à une œuvre de grande ampleur : Œdipe, s’étant vu annoncer par l’oracle de Delphes un destin terrible : . Cocteau présente sa pièce à Louis Jouvet. Les deux hommes se mettent au travail. Les échanges sont constants, Cocteau revoit son texte, remanie, réécrit. Les discussions portent surtout sur la distribution difficile à mettre au point car Jouvet n’a pas dans sa troupe d’interprètes pour les rôles d’Œdipe et de Jocaste. Cocteau espère engager la grande Elvire Popesco, dont l’accent roumain et le jeu excessif conviendrait très bien au personnage de la Reine, mais en vain. Après bien des essais, le couple Jean-Pierre Aumont et Marthe Régnier est constitué. Les préparatifs durent toute l’année 1933. Les maquettes définitives sont prêtes et les répétitions commencent au début de 1934. La première a lieu le , à la Comédie des Champs-Élysées.

La réception de la critique est contrastée. Si la presse éprouve une vraie curiosité, avec des remarques souvent vives sur les surprises de la pièce ou le caractère audacieux de certaines scènes pour lesquelles Christian Bérard responsable des décors a dû faire au mieux, c’est un éloge général pour la qualité des représentations. Cependant il y a des réactions hostiles de la part de ceux que Cocteau agace, depuis toujours, du fait de sa désinvolture apparente à l’égard du modèle antique et de la part de ceux qui ont du mal à situer l’œuvre entre tragédie, parodie, exercice de lettré. Colette, familière du poète, s’émerveille des beautés du spectacle. Dans une de ses chroniques, elle fait l’éloge des interprètes et termine son article en rendant hommage aux décors de Bérard. Le succès fut réel, durant les soixante-quatre représentations, sans attirer cependant un très grand public. Jouvet s’installant au théâtre de l’Athénée, ne reprendra pas la pièceJean Cocteau. Théâtre complet, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2003 .

Mise en scène de 1934 Mise en scène : Louis Jouvet Décors et Costumes : Christian Bérard

Distribution Jean-Pierre Aumont : Œdipe Marthe Régnier : Jocaste Lucienne Bogaert : Le Sphinx Pierre Renoir : Tirésias Marcel Kihl : Le messager de Corinthe Jean Marais, Mes quatre vérités, Éditions de Paris, 1957, page 44 (ASIN B004MQXP3W) André Moreau : Créon Robert Le Vigan : Anubis Louis Jouvet : Le berger de Laïus Julien Barrot : Le spectre de Laïus Romain Bouquet : Le chef Yves Forget : Le jeune soldat Jane Lory : La matrone Andrée Servilanges : Antigone Michel Monda : Un petit garçon du peuple Robert Moor : Le soldat Véra Pharès : Une petite fille du peuple Jean Cocteau : La voix

Résumé de la pièce

: Le Fantôme L'acte s'ouvre sur l'intervention de la Voix qui raconte l'intégralité du mythe.

Il se passe dans une attente marquée d'inquiétude. Sur les remparts de Thèbes, deux soldats veillent. Ils sont chargés de protéger la ville contre le Sphinx. Depuis des mois, ce monstre, posté non loin des portes de la ville, tue les jeunes gens qui s'aventurent dans ses parages, mais personne ne sait ce qu'il est véritablement.

Pour Cocteau, le Sphinx, « tueuse d'hommes », incarne donc tout simplement la Femme.

En fait, nos deux gardes n'attendent pas le Sphinx, ils attendent le « fantôme ». Justement, leur chef vient leur demander des comptes et les interroger sur cet étrange personnage qui leur rendrait visite depuis plusieurs nuits (Le Soldat et le jeune soldat racontent au chef ce que le « fantôme » veut vraiment). Celui-ci se présente, disent-ils, comme étant le roi Laïus : il s'agirait d'un fantôme très gentil, très poli, mais bien pitoyable, car il semble terrorisé par une chose horrible qu'on veut l'empêcher de dire. Ils n'ont pas compris de quoi il s'agissait ; ils savent seulement que le roi doit absolument avertir sa femme et que le danger est imminent.

La reine arrive, ayant elle aussi entendu parler de ce fantôme. Au grand émoi du chef, qui cherche à se faire bien voir d'elle, celle-ci n'a d'yeux que pour le jeune soldat. Elle espère obtenir par lui des renseignements sur celui qui serait son défunt mari, peut-être même l'apercevoir ou l'entendre. Hélas, lorsqu'il essaie de se manifester, occupée qu'elle est par la beauté du garçon, elle ne perçoit pas ses appels pathétiques. Quand elle s'éloigne, le fantôme désespéré, lance aux soldats, qui eux le voient, ce message pressant : « Rapportez à la reine qu'un jeune homme approche de Thèbes et qu'il ne faut sous aucun prétexte… »

Puis disparaît pour toujours le seul qui aurait encore pu sauver Jocaste.

: La Rencontre d'Œdipe et du Sphinx Il se déroule dans le même temps que le précédent. En bas, devant les portes de la ville, il met en marche le processus que là-haut, sur le rempart, le fantôme essaie d'arrêter, et il nous dévoile le « mystère » de la victoire d'Œdipe. Le Sphinx est fatigué de tuer et nous découvrons que ce monstre est une jeune fille en robe blanche, lasse de tuer, et disposée à tomber amoureuse du prochain joli garçon qui passera, et peut-être à se sacrifier pour le sauver. Mais le chien Anubis, dieu égyptien de la mort, veille au respect des consignes données par les dieux : il n'est pas question de s'attendrir sur les humains.

Lorsque apparaît Œdipe, elle s'éprend de lui d'emblée et s'efforce de l'éloigner pour lui éviter une mort certaine, mais la froide détermination du jeune homme et sa présomptueuse conviction qu'il vaincra le Sphinx l'amènent à se révéler sous sa forme animale et à montrer son pouvoir. Terrassé par le monstre qui lui inflige le supplice de ses précédentes victimes, il oublie toute dignité et crie grâce. Quand il se croit perdu, il apprend, de la bouche même du Sphinx, le secret de l'énigme. Les liens qui le paralysaient se dénouent et il se sauve. Mais Anubis ne se satisfait pas de ce simulacre, il exige que la question soit posée. Œdipe, interrogé, donne alors la réponse que le Sphinx vient de lui apprendre. Il a remporté la victoire, mais sans montrer aucun mérite. Il accroît son ridicule, aux yeux du spectateur, en recherchant la pose la plus avantageuse pour porter la dépouille du Sphinx jusqu'à Thèbes, afin de prouver son succès.

Fou de joie, il court vers la ville, vers la reine qui lui est promise et vers la royauté, oubliant celle dont il n'a pas compris l'amour ni le dévouement.

Pour calmer sa terrible crise de dépit, Anubis annonce alors au Sphinx redevenu femme après sa défaite, l'avenir monstrueux qui attend Œdipe. La vision en est si atroce qu'elle éveille la pitié dans le cœur de la Vengeresse, avatar final du Sphinx, qui apparaît en apothéose sous l'aspect de la déesse Némésis.

Mais rien ne peut plus sauver Œdipe, pas même la compassion d'un dieu.

: La Nuit de noces Œdipe et Jocaste, cédant à leurs penchants, refusent tous les avertissements, mais leur amour, qui semble sincère, s'exprime maladroitement. Trop de souvenirs les préoccupent, trop de non-dits les séparent, trop d'obstacles les gênent.

Après une journée de cérémonies et de festivités épuisantes, les deux époux se retrouvent seuls face à face dans la chambre de Jocaste, pour la première fois. Ils souhaitent ardemment réussir ce moment, attendu par l'une comme une renaissance, par l'autre comme un couronnement et une initiation à l'amour. Œdipe est obligé – coutume locale – de recevoir Tirésias pendant que Jocaste se prépare. « Je suis vierge », dit Œdipe à Tirésias. Le devin, en effet, tente une ultime mise en garde pour stopper le mécanisme effrayant et fait état de « présages funestes ». Mais le nouveau roi se méfie des conseils d'un prêtre ligué, pense-t-il, avec Créon pour l'évincer, et il reste sur ses positions sans se soucier des avis divins : « Les oracles… mon audace les déjoue… » Œdipe finit par agresser Tirésias, l’étrangle presque et, tentant de lire son avenir dans ses yeux, ne peut aller au-delà de la naissance de ses quatre enfants. Au moment de découvrir la vérité, il tombe, aveuglé lui-même – symbole de son actuelle cécité sur sa condition, et annonce du dénouement réel. Retrouvant après un instant la vue, il lui présente ses excuses et lui révèle son identité de fils de Polybe et Mérope, les souverains de Corinthe. Tirésias, qui est moins omniscient que dans la tradition, est alors rassuré.

Les époux vont-ils enfin profiter de leur bonheur ? Hélas, malgré leur bonne volonté, la fatigue les fait sombrer dans de brefs assoupissements où leur passé ressurgit et s'exprime par bribes confuses. C'est alors une lutte épuisante contre le sommeil qui révélerait à l'autre des secrets inavouables.

Jocaste reconnaît sa faute, l'infanticide qu'elle raconte à Œdipe en prétendant qu'il s'agit d'« une femme, ma sœur de lait, ma lingère ». Elle reste aussi marquée par ce mur sur lequel (premier signe d'infidélité ?) elle n'a pas su voir son époux. Œdipe, malgré l'admiration éperdue de sa femme, sait qu'il n'est pas un héros, car il n'a gagné qu'avec l'aide du Sphinx, et se souvient qu'il a été à sa merci, qu'il s'est montré faible et ridicule.

La différence d'âge, dont Œdipe se soucie peu, tourmente la reine vieillissante. Et dans cette nuit de cauchemar, c'est un homme de la rue, un ivrogne attardé sous les fenêtres royales, qui a le dernier mot : « Votre époux est trop jeune, bien trop jeune pour vous… hou ! »

: Œdipe roi