thumb|250px|right|Les Mères avec le président Néstor Kirchner, le 9 février 2005.

Les Mères de la place de Mai (en espagnol : Asociación Madres de Plaza de Mayo) est une association de mères argentines dont les enfants ont « disparu », assassinés pendant la « guerre sale » livrée en particulier par la dictature militaire (1976-1983). Leur nom provient de la place de Mai (en ), en face de la Casa Rosada du gouvernement à Buenos Aires, où elles effectuent des rondes hebdomadaires à partir du .

Depuis la chute du régime dictatorial en 1983, ont été formellement identifiés par l’État argentin, mais les historiens et les Mères de la place de mai évaluent à le nombre total de disparus.

Les Mères de la place de Mai sont, en Argentine, l’unique organisation de défense des droits de la personne composée exclusivement de femmes durant la dictature. Depuis quarante ans, elles se sont battues pour retrouver leurs enfants enlevés par la dictature militaire (1976-1983). Plusieurs des fondatrices ont été assassinées à leur tour en , en compagnie des religieuses françaises Léonie Duquet et Alice Domon, par un commando dirigé par le colonel Alfredo Astiz.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le gouvernement dictatorial voulait faire passer pour « folles » ces mères et grands-mères parties à la recherche de leurs enfants disparus. La junte les affublait de ce sobriquet pour tenter de discréditer —comme s'il était une aberration sans objet— leur mouvement, lequel, s'exprimant au grand jour et de manière non violente, uniquement par des femmes pour la plupart déjà d'un certain âge, était difficile à réprimer frontalement. L’expression des « folles de la Place de Mai » fit dès lors le tour du monde et devint, à l’inverse de l’effet recherché par la dictature militaire, synonyme de résistanceVoir la traduction de l'interview d’Estela Barnes de Carlotto, Présidente des « Grand-mères de la Place de Mai », extrait de la revue Mémoires 2016/2 (), page 23, ici : ., et même d'un certain « héroïsme revendicatif » comme l'appelle Mercedes López-Baralt (de l’université de Puerto Rico). Comme le dit Estela Barnes de Carlotto, l'actuelle présidente des « Abuelas de la Plaza de Mayo » [grand-mères de la Place de Mai] dans une interview de 2016 :

Le Parlement européen leur a délivré en 1992 le prix Sakharov pour la liberté de pensée. En 2006, tout en continuant les marches hebdomadaires sur la place de Mai, les Mères ont cessé les « Marches de la Résistance » entamées en 1981, considérant que le gouvernement de Néstor Kirchner (Front pour la victoire-Parti justicialiste) avait démontré une volonté véritable de faire juger les responsables de violations des droits de l’homme.

La dictature thumb|200px|Le châle blanc des mères de la place de Mai, peint sur le sol de la place de Mai, à Buenos Aires.

En signe de protestation, les Mères portent des foulards blancs (à l’origine : les langes en tissu de leurs bébés) pour commémorer la disparition de leurs enfants. Le nom des organisations vient de la place de Mai (Plaza de Mayo) au centre de Buenos Aires et devant le siège du gouvernement, la Casa Rosada. Elles se rassemblent tous les jeudis après-midi et tournent sur la place pendant une demi-heure, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, remontant ainsi symboliquement le temps et critiquant l’impunité des militaires responsables des massacres et des tortures.

L'association des mères de la place de Mai avait été formée dans l’espoir de trouver les fils et filles disparus, enlevés par des agents du gouvernement argentin pendant la « guerre sale » des années 1970-1980. La plupart ont été torturés et tués. Les 14 fondatrices de l'association, Azucena Villaflor, Berta Braverman, Haydée García Buelas, María Adela Gard de Antokoletz, Julia Gard, María Mercedes Gard et Cándida Gard (quatre sœurs), Delicia González, Pepa Noia, Mirta Baravalle, Kety Neuhaus, Raquel Arcushin, et De Caimi, ont commencé les manifestations sur la place de Mai, devant la Casa Rosada le , un peu plus d'un an après le coup d'État militaire, espérant alors obtenir une entrevue avec le chef de la junte, Jorge Videla. Les militaires leur ayant ordonné de « circuler » en raison de l’état de siège, les mères ont tourné en rond sur la place. Le vendredi suivant, d'autres mères vinrent, dont Hebe de Bonafini, de La Plata. Villaflor avait passé six mois à chercher l’un de ses fils et sa nièce avant la création de l'association.

Entre les 8 et , un « groupe de travail » de l’ESMA, dirigé par le colonel Alfredo Astiz, enleva douze personnes liées aux Mères, dont les fondatrices Azucena Villaflor, María Ponce de Bianco et Esther Ballestrino, ainsi que les religieuses françaises Léonie Duquet et Alice Domon. Les trois fondatrices étaient des piliers du mouvement, ayant plus d’expérience que les autres (nombre des mères étaient analphabètes) : Villaflor venait ainsi d'une famille péroniste combative et avait milité dans un syndicat auparavant ; María Ponce avait milité au sein de l'Église du Tiers-monde et Esther Ballestrino était une bio-chimiste d’origine paraguayenneEntretien avec Hebe de Bonafini, Pagina digital, février 2002.

Le groupe, qui se faisait connaître par bouche-à-oreille, devint célèbre avec la Coupe du monde de football de 1978, la télévision hollandaise décidant un jeudi de montrer leur marche (qui avait été décalée à ce jour) plutôt que de diffuser un match. On leur permit alors de voyager, Amnesty International finançant un voyage en 1979 aux États-Unis et en Europe afin qu'elles puissent faire connaître les agissements de la junte.

thumb|right| de la fondation des Mères de la place de mai, en présence de Cristina Kirchner, alors sénatrice.

En 1980, le Prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel et Emilio Mignone commencèrent à rendre publiques leurs convictions intimes selon lesquelles les « disparus » auraient tous été morts, que les camps de détention auraient été vidés lors du passage de la Commission des droits de l'homme des Nations unies en 1979 et qu'on ne pouvait par conséquent plus rien faire. Alors en Suède, les Mères, dont Hebe de Bonafini, lancèrent alors le slogan « Apparition en vie! » (ou « Qu'ils ré-apparaissent en vie! »), refusant d'admettre la mort des disparus sans preuve de celle-ci, ni déclaration officielle à leur sujet, ni certificat de décès, ni dépouille.

À partir de 1981, les Mères commencèrent, en pleine dictature, les « Marches de la Résistance » réclamant le respect des droits de la personne. Celles-ci continuèrent lors de la transition démocratique afin de revendiquer le jugement des responsables des crimes contre l'humanité, et ne cessèrent qu'en 2006, les Mères et Grands-mères considérant alors que le gouvernement de Néstor Kirchner s'impliquait suffisamment dans la volonté de faire juger les responsables de la répression systématique.

En 1982, les Mères refusèrent de soutenir la guerre des Malouines, affirmant qu'il s'agissait d'une autre entreprise mortifère de la junte et que les morts de la guerre seraient aussi leurs morts, avec le slogan « les Malouines sont argentines, les disparus aussi ». Il s'agissait-là d'une posture rare, la majorité des organisations politiques ayant soutenu par patriotisme la revendication contre la souveraineté britannique sur ces îles.

Transition démocratique, scission, actions actuelles et controverses thumb|250px|Manifestation des Mères de la place de Mai (14 octobre 2005).

Ces dernières années, l’association s’est agrandie, et est devenue plus insistante dans ses demandes de réponses sur les disparitions forcées pendant la « guerre sale », après que les militaires eurent abandonné le pouvoir au profit d’un gouvernement civil en 1983.

En 1986, après le Procès de la junte, le mouvement s’est scindé en deux, avec d'un côté les « Mères de la place de Mai, ligne fondatrice » et de l’autre l’« Association des mères de la place de Mai », en raison de divergences concernant l’attitude à suivre face au gouvernement de Raúl Alfonsín, élu en 1983, ainsi qu’à divers enjeux politiques.

D’abord, les « Mères de la place de Mai, ligne fondatrice » ont accepté les dédommagements versés à certaines familles par le gouvernement d’Alfonsín (Martine Déotte, « L’effacement des traces, la mère, le politique », Socio-anthropologie , 2002, mis en ligne le 15 mai 2004), alors que les autres refusaient des compensations pécuniaires et affirmaient que celles-ci allaient interférer avec les procès et prépareraient la voie à des amnisties ultérieures (votées en 1986-87 avec la loi du point final et la loi de l'obéissance due, et suivies par les grâces accordées par Carlos Menem et Eduardo Duhalde dans les années 1990). Par ailleurs, la « ligne fondatrice » refusait à l’origine les prises de parole en public des Mères sur la place de Mai, vers 1984-85, préférant les marches silencieuses. Enfin, les mères qui font aujourd’hui partie de la « ligne fondatrice » s’opposaient en 1986, quand une présidente de l’Association devait être élue, à ce que des femmes ne provenant pas de Buenos Aires participent à l’association, et se sont alors retirées.

Par la suite, la « ligne fondatrice » s’est déclarée en faveur de l’exhumation des corps et de l’identification des victimes effectuée grâce aux travaux de l’ (EAAF, fondée en 1986). Elles veulent à la fois faire le deuil et faire juger les responsables des violations des droits de l’homme.

thumb|250px|Inauguration du jardin des Mères-et-Grands-Mères-de-la-Place-de-Mai à Paris (, angle rue Balard et quai André-Citroën), le . De gauche à droite : la présidente des Grands-mères de la place de Mai, Estela B. de Carlotto, la présidente de l’Argentine Cristina Kirchner, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, et le maire d’arrondissement du de Paris Philippe GoujonDossier de presse de la mairie de Paris et Discours d'inauguration du jardin des Mères-et-Grands-Mères-de-la-Place-de-Mai à Paris, par le maire du Philippe Goujon (3 avril 2008).

En revanche, l’Association des Mères de la place de Mai se montre davantage politisée, et essaie de faire survivre les rêves, et les idées politiques des enfants disparus. Elles refusent tout hommage ou commémoration qui ferait abstraction de l'engagement politique et « révolutionnaire » de leurs enfants disparus. Par ailleurs, autour de l'idée d'une « socialisation de la maternité », elles ont transformé les luttes individuelles pour leurs enfants en luttes collectives pour toutes les victimes de la dictature et, en général, pour tous les acteurs des mouvements sociaux à travers le monde. Sa présidente, Hebe de Bonafini, déclare ainsi :

L'Association est composée de femmes convaincues que leurs enfants sont morts, et conscientes que la plupart ont été torturés et assassinés, mais qui éprouvent plus de difficulté à admettre l'exhumation des corps, qu'elles ressentent comme un traumatisme. Revendiquant ainsi l'apparition « en vie » des disparus qu'elles savent pourtant décédés, elles s'opposent à toute négociation avec le pouvoir et à toute indemnisation. Bonafini déclare ainsi devant l'UNESCO :